Nous ne savons pas encore, si le Premier ministre Benjamin Netanyahu a fait quoi que ce soit pour mettre en oeuvre l’accord qu’il aurait passé avec Arnon Moses, rédacteur en chef du journal Yedioth Ahronoth. Selon les termes de cet accord, ce quotidien aurait accepté de renoncer à sa couverture habituellement hostile de Netanyahu en échange de la promotion par le Premier ministre d’une législation qui aurait amoindri l’influence d’Israel Hayom, son adversaire pro-Netanyahu sur le marché de la presse écrite du pays.

Nous ne savons pas, à ce stade, si l’empressement présumé de Netanyahu à conclure un tel accord constitue une action délictueuse, par le biais d’une contrepartie illicite.

Nous ne savons pas si les citations choisies dans les enregistrements des conversations entre les deux hommes ont été présentées avec précision lors des fuites des dernières 48 heures, ou si cette affaire pourrait gagner en clarté si nous étions amenés à écouter ces enregistrements dans leur totalité.

Nous ne savons pas si le Premier ministre israélien, à son poste depuis un nombre d’années record, seul Ben Gourion le dépasse en longévité, devra se résoudre à quitter ses fonctions en raison de ces enregistrements, d’une manière qui n’est pas sans rappeler Richard Nixon dans le Watergate, éclaboussé par un système d’enregistrements qu’il avait lui-même mis en place.

Nous ne savons pas si Netanyahu sera déchu à cause de ses autres déboires judiciaires, qui concernent des années de cadeaux présumés reçus entre autres de la part du producteur israélien Arnon Milchan, installé à Hollywood.

Lui et son épouse Sara ont-ils bénéficié d’un approvisionnement continu en cigares et en vins pour un montant qui atteint des centaines de milliers de shekels et qui aura duré presque une décennie ? Ou les cadeaux étaient-ils moins fréquents, moins coûteux et réciproques, du genre de ces cadeaux qu’on s’échange entre meilleurs amis ?

Le rédacteur en chef du journal Yedioth Arnon Moses : « Nous devons nous assurer que vous continuerez à être Premier ministre ».
Benjamin Netanyahu: « Je crois que nous devons le garantir pour le bien du pays ». – Extrait d’une transcription d’une conversation de 2014

Nous ne savons pas si l’intervention de Netanyahu auprès du secrétaire d’Etat américain John Kerry réclamant l’octroi d’un visa à long-terme pour Milchan – intervention qu’il aurait reconnue – représentait la contrepartie d’un arrangement illégal, ou s’il ne s’agissait que d’une faveur demandée pour un ami.

Nous ne savons pas combien de temps Netanyahu pourra se maintenir dans ses fonctions, pris dans la tempête de ses déboires judiciaires. Les politiciens issus de l’opposition l’appellent le « premier Premier ministre mafioso d’Israël », affirmant qu’il est arrivé “à la fin de son parcours”. Mais ses collègues de la coalition continuent de le soutienir.

Nous ne savons pas si, et quand, cet état de fait pourrait changer, ni comment ses soutiens pourraient se laisser influencer si les sondages indiquaient que leurs sièges à la Knesset et leur pouvoir soient mis en péril.

Il y a moins de dix ans, le Premier ministre Ehud Olmert avait été obligé de quitter ses fonctions.

Non pas en raison d‘une condamnation ou même d’une inculpation, mais parce que ses partenaires de coalition s’étaient retournés contre lui et avaient affirmé qu’il n’était plus en mesure de nier les soupçons de corruption qui pesaient sur lui, tout en continuant simultanément à diriger un minuscule pays assiégé et situé à l’ouest d’une région moyen-orientale largement hostile.

Le procureur général Avichai Mandelblit à Jérusalem, le 5 juillet 2015. (Crédit : Emil Salman/POOL)

Le procureur général Avichai Mandelblit à Jérusalem, le 5 juillet 2015. (Crédit : Emil Salman/POOL)

Nous ne savons pas comment le Procureur-général Avichai Mandelblit — un homme bon et honnête à tous les points de vue, mais un bon ami de Netanyahu à tous les points de vue – va pouvoir traverser ce dilemme pénible que représente le déclenchement de la procédure. En effet Mandelblit doit avoir une très bonne raison de croire que les soupçons nourris à l’encontre de Netanyahu peuvent potentiellement mener à une inculpation criminelle sinon il n’aurait pas ordonné une enquête le cas échéant.

Mais il sait pertinemment qu’engager des poursuites contre Netanyahu obligera de façon presque certaine le Premier ministre à quitter son poste.

Imaginez quelles seraient les conséquences de l’évincement d’un chef démocratiquement élu en Israël en raison d’accusations qui pourraient finalement ne pas entraîner de condamnation. Et inversement, imaginez les conséquences d’une absence de dépôt de plainte dans une affaire de corruption. Cela reviendrait à prendre le risque de légitimer les malversations dans les plus hautes sphères du pouvoir.

L’enjeu peut difficilement être plus élevé.

Et si ce n’est qu’au nom de la tranquillité de de Mandelblit, il faut espérer que les résultats de l’enquête seront suffisamment étayés, d’un côté ou de l’autre, pour qu’il puisse décider de la meilleure manière d’agir.

Et enfin, nous ne savons absolument pas – parce que les transcriptions sont tendancieuses et quelque peu sorties de leur contexte – à quel point Moses, rédacteur en chef du Yedioth, se préparait à biaiser la couverture des informations relatives à Netanyahu dans son journal au nom de ses intérêts commerciaux.

Le journal gratuit Israel Hayom, propriété de Sheldon Adelson, avait grignoté ses parts et ses revenus et Moses avait une entreprise à gérer. Freiner Israel Hayom lui permettait de la diriger en faisant plus de profits.

Les journalistes de son quotidien auraient-ils subi des pressions, auraient-ils été renvoyés dans le but de garantir la couverture plus favorable que Moses aurait promise au Premier ministre ? Netanyahu aurait voulu une réduction du quotient d’hostilité à son égard qui serait ainsi passé « de 9,5 à 7,5 ». Comment cela aurait-il pu être mesuré ?

C’est renversant.

Le rédacteur en chef du Yedioth, Moses : « Si nous pouvions parvenir à un accord sur la loi, je ferais tout ce qui est possible pour que vous restiez ici (à votre poste) aussi longtemps que vous le voudrez. Je vous regarde dans les yeux, et je l’affirme aussi clairement que je le puis ».
— Extrait rapporté d’une conversation enregistrée avec Netanyahu en 2014

Il y a beaucoup de choses que nous ne savons pas et que nous pourrions apprendre d’ici peu.

Mais ce que nous savons déjà sent très mauvais. Et cela empeste particulièrement du côté journalistique, dans cette équation entre le pouvoir politique et les médias.

Les politiciens – quel choc ! – veulent conserver le pouvoir. C’est pour cela qu’ils sont politiciens. Les Premiers ministres plus que tout.

Les journalistes sont là pour les scruter. Honnêtement.

Les politiciens sont élus par des citoyens qui les choisissent pour diriger le pays en leur nom.

Les journalistes sont là pour garantir qu’ils assument leur mission de façon décente.

Lorsque, par contraste, les politiciens sont en mesure de manipuler les journalistes selon leur volonté, d’utiliser comme arme les journaux, alors la capacité des journalistes à scruter avec honnêteté l’action des dirigeants politiques est détruite.

Lorsque des rédacteurs en chef sont prêts à sacrifier leurs journalistes et leurs éditorialistes, à sacrifier l’indépendance et l‘intégrité de leurs entreprises journalistiques en échange de plus de profits, alors le journalisme honnête, le journalisme de service public, devient impossible.

Et sans un journalisme vibrant, courageux, dénonciateur de la corruption, sans un journalisme libre de tout intérêt, la démocratie est menacée.

Les politiciens ne sont plus redevables devant l’opinion publique, leurs actions ne sont pas analysées de façon appropriée, ils n’en endossent plus cette pleine responsabilité qui est la leur. La mission des journalistes est alors compromise et discréditée. Et le public est trompé.

“Tous les pouvoirs ont tendance à corrompre”, avait noté dans une lettre adressée à un archevêque il y a 130 ans, un historien et moraliste britannique qui ajoutait: “et le pouvoir absolu corrompt absolument”.

Dans le contexte que nous connaissons, contrôler des sections de plus en plus nombreuses dans les médias – ces mêmes médias qui ont la charge de demander des comptes – marque cette avancée qui fait passer du « pouvoir » au « pouvoir absolu ».

Les conversations entre le rédacteur en chef du Yedioth et Netanyahu ne sont pas les premières initiatives du genre qui ont été tentées, ou menées ici.

Et Israël est seul face à la baisse de l’indépendance de ses médias.

Les extraits des transcriptions sont terribles, ne serait-ce que dans l’empressement cynique des deux protagonistes à manipuler de façon désinvolte ces informations qui seront transmises à l’opinion publique.

Nous ne savons pas quand ces affaires de corruption impliquant Netanyahu prendront fin au niveau juridique. Toutefois nous avons d’importantes raisons de nous montrer inquiets pour le volet démocratique.