Il est difficile d’imaginer l’ampleur de la disgrâce de l’ancien Premier ministre Ehud Olmert.

Au sommet en mai 2006, quand il fut investi de ses fonctions de chef du gouvernement israélien, l’ex-maire de Jérusalem a dû affronter l’opprobre publique pour sa gestion de la deuxième guerre du Liban, a vu sa côte de popularité se réduire comme peau de chagrin, s’est retrouvé empêtré dans une interminable série de scandales et d’accusations de corruption, a démissionné en 2009 pour préparer au mieux sa défense judiciaire et, finalement, a été reconnu coupable lundi matin de corruption, une condamnation accablante qui est susceptible de lui faire passer les vingt prochaines années derrière les barreaux.

Si un appel peut toujours être étudié par la Cour suprême, l’histoire retiendra le nom d’Olmert comme celui du tout premier chef du gouvernement israélien condamné pour corruption.

Les experts se sont tout de suite intéressés aux conséquences politiques de la condamnation. Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, qui n’a que peu d’opposants crédibles, voit l’un de ses adversaires potentiels pour le poste de chef du gouvernement presque définitivement écarté de la course.

La disqualification d’Olmert pourrait également renforcer la position de dirigeants qui cherchent à revêtir la couronne centriste qu’il posséda autrefois, alors aux commandes de Kadima.

Parmi les prétendants, la ministre de la Justice Tzipi Livni (HaTnua) et l’ancien ministre des Communications Moshe Kahlon, qui rassemble des proches pour fonder un nouveau parti du centre.

Mais de telles élucubrations sont, dans une large mesure, hors-sujet.

Olmert est en dehors de la vie politique israélienne depuis plus de cinq ans. Malgré les intenses spéculations des experts et de certains hommes politiques, Olmert ne se serait probablement jamais remis des scandales auxquels son nom est associé.

Même Livni, qui avait pu voir en lui un influent soutien lors de sa tentative de conduire un nouveau parti proche de Kadima aux dernières élections législatives, a dû se résigner et a lancé HaTnua.

La politique israélienne n’est pas la question centrale de la saga judiciaire d’Olmert, qui a duré plusieurs années.

Le vrai sujet concerne la culture populaire et le sentiment pénible pour les Israéliens qu’Olmert n’est que l’exemple le plus inique d’une génération de dirigeants qui a considéré la confiance du public comme son propre patrimoine.

Six des dirigeants de Kadima ont été condamnés et trois autres sont mis en examen.

L’héritage d’une génération d’hommes politiques israéliens

Durant les trois années du mandat d’Olmert comme Premier ministre, le président Moshe Katsav a été contraint de démissionner après des accusations de viol, le ministre de Finances Avraham Hirschson, accusé d’avoir détourné des fonds de la Fédération nationale des travailleurs, a démissionné, et le ministre de la Justice Haïm Ramon a été jugé pour agression sexuelle, après avoir forcé une jeune soldate à l’embrasser dans le bureau du Premier ministre, quelques minutes avant de voter le déclenchement de la deuxième guerre du Liban.

Tous ont été condamnés et deux d’entre eux ont écopé de peines de prison.

La fraude, le vol, voire les agressions sexuelles – sans parler d’une poignée de condamnations pour des nominations politiques illégales et d’autres crimes mineurs – apparaissent comme l’héritage d’une génération d’hommes politiques israéliens. Nombre d’entre eux occupant encore des postes à responsabilité.

Le fait que trois maires, démis de leurs fonctions pour corruption, aient été réélus à leur poste aux municipales d’octobre dernier donne à réfléchir.

Tout comme le fait qu’Aryeh Deri, condamné et emprisonné en 2000 pour avoir accepté des pots-de-vin, dirige à nouveau le parti Shas.

« Les roues de la justice tournent lentement, mais elles tournent et, au final, elles découvrent la vérité », a déclaré le chef de l’opposition et président du parti travailliste Isaac Herzog à l’annonce du verdict d’Olmert.

Herzog s’en est violemment pris aux « cupides, [aux] corrompus et [à] ceux qui sapent l’intégrité éthique du service public. »

« Les roues de la justice tournent lentement, mais elles tournent et, au final, elles découvrent la vérité »

 Isaac Herzog

Mais Herzog lui-même a fait l’exercice mémorable de son droit au silence quand il fut mis en examen en 1999 en lien avec des irrégularités supposées dans le financement de la campagne du Premier ministre de l’époque, Ehud Barak.
La liste s’étend à l’envi et les enquêtes, les démissions et les procès se déroulent sous l’œil d’une opinion de plus en plus consternée, la moitié des Israéliens estimant que la corruption augmente et 79 % jugeant que les partis politiques sont les institutions les plus corrompues du pays.

Pourtant, les scandales qui ont rythmé la vie politique des dernières années ne reflètent pas tellement une hausse de la corruption, mais plutôt une augmentation de la prise de conscience du public.

Les normes ont changé

L’adhésion à un parti était autrefois un prérequis pour la plupart des postes gouvernementaux.

Jusqu’aux années 1990, les députés pouvaient travailler comme avocats pour une clientèle de grandes entreprises tout en étant les législateurs chargés de réguler les compagnies qu’ils représentaient.

Ce n’est qu’au cours des récentes années que les procureurs, les journalistes et l’opinion publique ont commencé à attendre et à exiger une politique plus saine.

Mais même si les critères de gouvernance ont progressé, la société israélienne s’est enrichie, ce qui fait très largement augmenter les bénéfices potentiels de la corruption – ou, comme d’innombrables hommes politiques s’en sont défendus ces dernières années – des       « anciennes façons de faire affaire. »

L’un des faits les plus troublants, à la lecture préliminaire du verdict de lundi, est que cette ancienne façon de faire affaire semble être endémique au système politique israélien.

Le procureur d’État Moshe Lador, qui a récemment pris sa retraite et fut à l’origine de l’inculpation d’Olmert dans l’affaire Holyland, a fait remarquer que celle-ci n’aurait jamais éclaté sans un témoin unique, Shmuel Dachner, qui a contacté la police en 2010 et a avoué avoir soudoyé Olmert à l’époque où il était maire de Jérusalem. [Dachner est mort en 2013.]

« L’affaire Holyland avait l’air d’un vrai sujet [justifiant une enquête], mais nous n’avions pas de preuve », a confié Lador à la deuxième chaîne de télévision.

« Tout le monde voyait ces lotissements… et il y a eu des signaux d’alerte, mais le système ne savait pas comment faire avancer [l’enquête]. Tout d’un coup, le témoin, Dachner, accompagné d’excellents avocats… nous a donné l’opportunité de résoudre cette affaire. »

De nombreux hommes politiques et des journalistes ont félicité le système judiciaire israélien pour la condamnation. La députée travailliste Shelly Yachimovich a parlé lundi d’un « jour important pour l’État de droit.»

De l’autre côté de la classe politique, le ministre de l’Économie Naftali Bennett, président de Habayit Hayehudi, a affirmé qu’Israël avait fait « un grand pas en avant vers une gouvernance plus morale » et s’était           « purifié de la corruption. »

Toutefois, si l’on en croit le témoignage du procureur d’État le plus expérimenté qui soit, il est accablant de savoir que la plus grave condamnation pour corruption de l’histoire d’Israël n’aurait jamais eu lieu sans l’initiative d’une seule personne impliquée dans l’affaire.

On ne peut s’empêcher de se demander quel genre de corruption se poursuit sans entraves et en secret, car des complices préfèrent ne pas se présenter et reconnaître leurs crimes de leur plein gré.