Les arabophones qui ne parlent ni l’anglais, ni l’hébreu ne vont pas souvent au cinéma pour une raison simple : très peu de films sont sous-titrés en arabe.

Cela va peut-être changer grâce à un nouveau projet lancé récemment à la Cinémathèque de Jérusalem. Ce centre du cinéma d’auteur essaie d’encourager les arabophones à voir des films sur grand écran et entend mettre à profit une subvention de 50 000 dollars de la Righteous Persons Foundation de Steven Spielberg pour sous-titrer les films en arabe.

Le projet, intitulé « Cinéma pour tous », vise à proposer aux arabophones un meilleur accès au cinéma et à rassembler Juifs et Arabes autour d’un film au moins quatre ou cinq fois par mois. Il n’a toutefois pas été facile de convaincre les habitants de ce rendre dans les salles obscures.

« Cela a été compliqué » se souvient Zevik Zevikovich, qui s’occupe des projets particuliers à la Cinémathèque. « Il a fallu du temps pour mettre tout en place. »

L’idée du projet a germé en juillet dernier, alors que les tensions étaient à leur comble après l’enlèvement et la mort de trois adolescents juifs en juin, puis l’enlèvement et la mort d’un adolescent palestinien. Des drames qui avaient précédé la guerre de l’été à Gaza.

Ce contexte difficile a interrompu brusquement le projet. Zevikovich a essayé de le relancer à nouveau au mois de septembre, mais la tension entre Arabes et Juifs à Jérusalem restait forte. En novembre, dit-il, l’atmosphère était un peu plus sereine et le cinéma était prêt à lancer l’initiative.

Un tract du projet 'Cinéma pour tous' (Crédit : Autorisation Cinémathèque de Jérusalem)

Un tract du projet ‘Cinéma pour tous’ (Crédit : Autorisation Cinémathèque de Jérusalem)

« Nous savions que devions simplement amorcer le projet, juste pour voir », se rappelle Zevikovich.

La Cinémathèque, qui, parfois, fait office de creuset pour certaines des populations très différentes de Jérusalem, mais est également un bastion de la fervente communauté laïque de la ville, est perchée au-dessus de la vallée de Hinnom, donnant sur la Vieille Ville ainsi que sur plusieurs quartiers arabes historiques. Malgré cette proximité, ce n’est pas un lieu où les Arabes se sentent à l’aise.

« Les gens qui vivent ici doivent faire face à des problèmes et des obstacles compliqués », souligne Haneen Mgadlh, qui est en charge des projets spéciaux pour la Fondation de Jérusalem, l’un des sponsors de la Cinémathèque. « Nous voulons que les gens comprennent que c’est leur droit d’aller au cinéma, qu’ils aient le sentiment que ces salles sont aussi les leurs. Mais beaucoup d’Arabes de Jérusalem ne savent pas où est la Cinémathèque, et qu’ils y sont les bienvenus. »

Mgadlh est responsable de tous les projets de la Fondation de Jérusalem-Est, y compris ceux centrés sur l’éducation, l’université et l’art. Mais ce qui la stimule, ce sont des projets que la communauté prend elle-même en charge, et la prise de responsabilité à l’intérieur de ses propres quartiers. Quant aux institutions dirigées par les Israéliens, dit-elle, même quand ils invitent les Arabes, cela ne signifie pas que ces derniers vont répondre à l’invitation.

« Je travaille avec eux, je ne décide pas pour eux », souligne Mgadlh, à propos de la communauté arabe locale. «  Ce qui m’intéresse, c’est ce que la communauté construit pour elle-même ; j’entends leurs voix et je leur donne ensuite ce dont  ils ont besoin. »

Selon Mgadlh, le projet de sous-titrage à la Cinémathèque correspondait à ces critères. Il s’agissait aussi d’un moment où les habitants de la ville, Juifs et Arabes, passaient plus de temps à penser les uns aux autres. Du point de vue de Mgadlh, il était naturel que « les gens lèvent la tête et pensent à cet endroit appelé Jérusalem-Est ».

La vue sur la vallée Hinnom de la cinémathèque (Crédit :  Matanya Tausig/Flash 90)

La vue sur la vallée Hinnom de la cinémathèque (Crédit : Matanya Tausig/Flash 90)

« Au moment où vous levez les yeux et regardez cet endroit comme un vrai endroit, avec des personnes qui y vivent, vous voyez les choses différemment », dit-elle.

C’est ce qui est arrivé à Shady (prononcer Shad’i) Giorgio, un garçon de 18 ans diplômé du secondaire qui vit dans un quartier près du théâtre. Il est la version moyen-orientale du personnage principal de « Cinema Paradiso », le film italien qui raconte l’histoire d’un jeune garçon qui s’échappe de sa vie déchirée par la guerre en fréquentant le cinéma local.

Giorgio a grandi au cinéma, en y regardant des films avec ses parents – sa mère est musulmane – et a suivi les cours de l’école bilingue judéo-arabe de la ville ‘Hand in Hand‘. Au lycée, Giorgio, il s’est spécialisé en cinéma et a dû acheter un abonnement au centre de cinéma dans le cadre de son cursus.

« J’allais tout le temps à la Cinémathèque, raconte Giorgio. C’est un environnement convivial. Vous n’ y allez pas simplement pour les films, mais aussi pour l’atmosphère. »

Giorgio a fini par devenir un étudiant bénévole pendant les festivals, très populaires, du centre, comme le Festival du film juif qui a lieu chaque année au mois de décembre, et le Festival d’été en juillet.

Mais il ne savait pas trop à quoi s’attendre quand Zevikovich lui a demandé de travailler sur le projet de sous-titres, de contacter les organisations arabes locales et de les convaincre d’amener leurs membres au cinéma.

Alors que certains événements de la Cinémathèque de Jérusalem attirent une foule immense, comme la soirée d'ouverture annuelle du festival du film d'été, le public est principalement composé de Juifs israéliens (Crédit : Uri Lenz/Flash 90)

Alors que certains événements de la Cinémathèque de Jérusalem attirent une foule immense, comme la soirée d’ouverture annuelle du festival du film d’été, le public est principalement composé de Juifs israéliens (Crédit : Uri Lenz/Flash 90).

« J’étais un peu surpris, parce que je n’aurais jamais pensé que la Cinémathèque aurait des sous-titres en arabe, se souvient Giorgio. Nous sommes les seuls à le faire. »

A l’heure actuelle, c’est vrai. Bien qu’il existe sept Cinémathèques à travers Israël, dont une à Haïfa, la ville avec la plus grande population arabe, aucune d’entre elles ne propose des films avec des sous-titres arabes. Selon Zevikovich, il peut être difficile d’obtenir les autorisations pour sous-titrer des films en arabe, à cause des préoccupations des distributeurs qui craignent le piratage.

Il y a une salle de cinéma à Jérusalem-Est, le cinéma Al Qods, qui diffuse des films en provenance d’Iran, de Syrie, du Liban, d’Egypte et de Tunisie, mais aucun film des États-Unis ou d’Angleterre.

Pour l’instant, la Cinémathèque de Jérusalem travaille avec des films pour lesquels ils peuvent obtenir la permission de traduire. En février, le théâtre a diffusé la comédie dramatique britannique « Pride » avec Bill Nighy et Imelda Staunton ; le film produit par Israël « Dancing Arabs », la comédie française « Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu » et le film de Mike Leigh « M. Turner ».

Le théâtre a également embauché Hatem Hawis de l’agence de publicité de Jérusalem-Est Al-Arabiya pour gérer la campagne de publicité pour « Cinéma pour tous ».  Des affiches ont été collées sur les autobus publics dans les quartiers arabes et des publicités ont été diffusées dans les journaux et les sites web arabes locaux.

Mais quand il est devenu limpide que ce serait difficile de convaincre les groupes locaux de venir voir des films, la Cinémathèque a décidé d’offrir gratuitement les billets.

« Oui, c’est notre message, affirme Zevikovich. Venez, tout simplement. »

Que le coût puisse représenter un problème n’a pas surpris Mgadlh.

« Les gens à Jérusalem n’ont pas besoin de la culture. C’est une ville pauvre, et quand quelque chose coûte plus que 20 shekels, il est difficile d’inciter les gens à dépenser de l’argent. »

Plusieurs obstacles restaient à franchir, même lorsque les billets avaient été offerts gratuitement, se souvient Giorgio. Certaines communautés vivent loin de la Cinémathèque et n’ont pas d’argent pour s’offrir le transport, même si les billets sont gratuits. D’autres groupes restaient à convaincre.

« Une semaine est passée, puis une autre, et ça ne marchait pas, se remémore-t-il. C’est un nouveau concept pour eux. Pour eux, c’était, ‘pourquoi tout d’un coup ?’ Parfois, il a fallu passer quelques appels téléphoniques pour expliquer vraiment le concept. »

Personne n’a rejeté l’idée de but en blanc, précise-t-il. Mais les gens étaient sceptiques, surtout parce qu’ils ne comprenaient pas ce que la cinémathèque tentait d’accomplir.

Même maintenant, quatre mois après que le projet a été lancé, cela peut encore être compliqué de remplir la salle pour la soirée « Cinéma pour tous », déplore Zevikovich. Et la Cinémathèque ne sait toujours pas exactement combien de locuteurs arabes fréquentent les salles.

« C’est un peu tumultueux, regrette Giorgio. Lorsque vous réunissez 60 ou 80 personnes [pour un film] c’est bien, mais ce que nous voulons ce sont des groupes et des individus qui sont prêts simplement à venir voir le film. »

En mars, la cinémathèque aura à l’affiche quatre films sous-titrés en arabe : « Partner with the Enemy », qui raconte l’histoire d’un partenariat d’affaires entre un Israélien et un Palestinien, qui sera suivi du film israélien « Next to her » (diffusé à partir de cette semaine), et des films oscarisés « Ida » et « Igor & the Cranes’ Journey », qui décrit un voyage migratoire de la Russie à l’Afrique (programmé jusqu’à la fin mars).

Pour l’instant, Zevikovich et son équipe s’interrogent sur la façon dont les prochains mois se dérouleront.

« Le tout Jérusalem-Est ne viendra pas à la Cinémathèque, a reconnu Mgadlh. Mais c’est un lieu public et tout le monde sait maintenant qu’ils ont le droit de s’y rendre. »

Giorgio ne pense pas que la population arabe viendra un jour à la Cinémathèque sans invitation.

« Pour le moment, c’est tout simplement trop difficile. Nous construisons une réputation et une communauté. C’est déjà un grand pas. »

Dans le même temps, la décision d’aller au cinéma ne peut pas être prise dans le but d’établir une relation avec des Juifs ou en fonction de la position politique d’untel, précise Giorgio.

« Aller au cinéma devrait être un choix purement humain, qui ne devrait pas être lié aux considérations politiques, poursuit-il. « C’est l’occasion de voir des films avec la traduction en arabe, ce qui permet de profiter des films encore plus. Comme c’est le cas pour les enfants Juifs israéliens. »