Depuis quelques années, il n’est pas rare qu’un « négociant » un peu spécial s’approche d’un membre de la très pieuse communauté juive de la Ghriba en Tunisie, avec en bouche une proposition de vente toute aussi particulière : détenteur d’objet de cultes juifs, rouleaux de Torah et leurs ornements – keter et rimonim – il les céderait volontiers à un prix défiant toute concurrence.

Depuis la chute de la Libye de Kadafhi en 2011, les objets de cultes juifs se baladent de part et d’autres de la frontière avec la Tunisie voisine.

Selon René Trabelsi, le fils du président de la communauté de la Ghriba, « les synagogues qui étaient fermées mais gardées sous Kadhafi, ne sont plus protégées ». Les villes de Tripoli ou Misrata, explique-t-il, comptent un nombre important de synagogues, traces des communautés juives s’étant enfuies de 1948 à 1952. Livrées à elles-même alors que le pays sombre dans le chaos des luttes tribales intestines après l’intervention occidentale en octobre 2011, elles sont depuis, semble-t-il, objet de pillages.

« Les Djerbiens… vous les connaissez ! continue René Trabelsi. Ils ont peur que quelqu’un détériore ou brûle un de ces rouleaux de Torah. Alors ils les rachètent, même s’ils savent qu’ils ont été volés ». Les Djerbiens, très attachés à la synagogue de la Ghriba sont réputés pour être extrêmement pieux et se considèrent comme les gardiens de leurs traditions juives millénaires et des objets du culte y étant rattachés.

Or, un de ses rouleaux est récemment apparu lors des journaux télévisés tunisiens. Intercepté par la Garde nationale dans un camion en partance pour l’étranger, le parchemin était accompagné d’autres objets de cultes.

Selon le site Tunisie numérique, il semble qu’il s’agisse « d’un manuscrit de la Torah qui date du 15e siècle faisant 37 mètres du long et 47cm de largeur ».

« Comme l’enquête est en cours, les auteurs ont été arrêtés, les autorités veulent savoir s’ils ont volé autre chose. Mais nous n’avons pas pu récupérer le parchemin, explique M. Trabelsi. Entre temps, les autorités ont fait un geste, le rouleau est aujourd’hui exposé dans le département du patrimoine juif du musée du Bardo. C’est une décision de la Garde nationale, car ils savent que c’est un objet précieux et fragile ».

Une demande a été fait pour que ce parchemin soit déposé à la synagogue de la Ghriba.

« Elle est en cours et devrait aboutir, ajoute M. Trabelsi. Nous ferons venir des grands rabbins d’Israël pour vérifier qu’il soit en bon état et nous organiserons alors une grande Ahnassat Sefer Torah« , nom de la cérémonie d’intronisation d’un nouveau parchemin dans la synagogue.

L’authentification du rouleau permettra de déterminer son origine, « pour savoir s’il appartient au patrimoine tunisien ou libyen ». Mais, précise-t-il, beaucoup de parchemins de Torah libyens sont en réalité originaires de la Ghriba, qui était connue pour la qualité de son savoir-faire.

René Trabelsi, réputé familier du pouvoir tunisien explique avoir parlé de cette affaire avec le ministre de la Culture. « Il souhaite que nous allions le voir ensemble et que l’on envisage la suite ensemble ».

Au moment de la guerre civile inter-tribales, la communauté juive de Djerba s’était vu proposer 4 ou 5 rouleaux venus de Tripoli et Misrata pour un prix de 8 000 ou 10 000 euros le lot complet. Un prix dérisoire. Et René Trabelsi de conclure : « Les négociants savent qu’il n’y a que les juifs pour racheter ça ».