Jérusalem – On croirait presque voir un enfant dans un magasin de jouets lorsqu’on observe Julia Neuberger dans les entrailles des archives de la Bibliothèque nationale d’Israël. Surtout, lorsqu’on lui montre une lettre écrite par un général britannique pendant la campagne de Napoléon sur le Nil.

Lisant par-dessus l’épaule de l’archiviste, Neuberger s’est exclamée de joie et a lu à voix haute la lettre manuscrite au langage fleuri, buvant les mots avec une passion académique. Les joues roses et les yeux brillants, l’archéologue en herbe était heureuse de se trouver en présence d’une pièce historique.

Un détail intéressant, la Baronne Neuberger de Primrose Hill était plus touchée de voir ce document historique que lorsqu’on lui a montré la requête du Lord Lionel de Rothshild, premier Juif au Parlement britannique, de prêter serment sur une Bible en hébreu pour la cérémonie de prise de fonctions. Lorsqu’on lui a présenté une de ses propres lettres écrites de sa main à l’éminent académicien Gershom Scholem, spécialisé dans la mystique juive, elle a balayé son importance en affirmant que c’était juste un ami de la famille de son mari.

Etant la première femme ayant obtenu une chaire de rabbin et une fervente défenseuse des droits de l’Homme qui n’a pas peur d’exprimer ses convictions sur l’égalité des droits pour tous, dont les Arabes en Israël ou les gays qui veulent se marier. Neuberger est loin de l’image donnée par la série Downton Abbey de l’aristocratie anglaise.

Dans le café qui se trouve au sous-sol de la bibliothèque, vide aujourd’hui à cause du Forum global, une conférence privée qui a eu lieu le 20-21 octobre, nous abordons les sujets de son long chemin vers le rabbinat, la montée de l’antisémitisme en Grande-Bretagne et le besoin de redoubler d’effort dans le domaine de la coopération entre Musulmans et Juifs.

Rabbin à la synagogue de West London (fondée en 1840), Neuberger fait partie des 70 personnalités juives – hommes d’affaires, académiciens et politiciens du monde – qui se sont réunies pour « renforcer les liens du Peuple du Livre et ses atouts culturels ».

Neuberger assume sa vision du monde novatrice avec franchise. Son père, Walter Schwab, est né au Royaume-Uni dans une famille allemande juive orthodoxe et fortunée, mais il s’est « rebellé » lorsqu’il était un jeune homme.

Au grand désarroi de sa famille, il a fait son alyah en Palestine lorqu’il faisait partie du mouvement de jeunesse, Habonim. Ensuite, il est devenu un temps chauffeur de bus pour la Coopérative d’autobus Egged – et a mangé pour la première fois de la nourriture non-casher.

Il est finalement rentré en Grande-Bretagne où il a rencontré et épousé Alice, la mère de Neuberger, qui avait fui l’Allemagne nazie en 1937.

Née en 1950, Neuberger a grandi dans une maison remplie de livres hébreux rares. Son père était « un Juif réformé pratiquant qui était passionné », décrit Neuberger, et qui finissait sa soirée en lisant un chapitre de la Bible hébreu.

Jeune femme, Neuberger voulait devenir archéologue et voulait faire des fouilles en Irak et en Turquie. Cependant, en 1969, on lui refuse l’entrée en Irak car elle était juive et en Turquie car elle était britannique, elle s’est donc retournée vers sa tour d’ivoire.

« J’étais le genre d’académicienne fan des bibliothèques », raconte-t-elle.

Elle a étudié la langue hébreu et l’assyriologie à l’Université de Cambridge où son Professeur Nicholas de Lange (un rabbin réformé lui aussi) lui a conseillé d’examiner la possibilité de continuer ses études à l’Institut Leo Baeck dirigé par le célèbre penseur juif libéral Louis Jacob.

Neuberger ne souhaitait pas devenir rabbin lorsqu’elle a commencé à étudier là-bas. Seule une femme avant elle avait accédé au rabbinat et à l’époque, la communauté juive n’acceptait pas qu’une femme empreinte cette voie.

« Il n’y a rien de tel que l’on me refuse quelque chose pour que je veuille le faire », plaisante Neuberger.

Elle explique qu’initialement elle était attirée par Leo Baeck à cause de sa bourse, mais en se plongeant dans l’accompagnement pastoral en tant qu’élève rabbin, elle s’est rendue compte qu’elle avait trouvé sa voie.

La domination féminine dans le leadership du judaïsme libéral aujourd’hui est – comme ce fut le cas pour la médecine en Grande Bretagne – le résultat naturel de cette position qui joue sur les forces des femmes.

Neuberger explique que les chiffres s’expliquent par la convergence des femmes âgées qui commencent « à se rendre compte qu’elles n’ont pas été capables de le faire » et les jeunes femmes qui préfèrent que leur bourse soit combinée avec l’accompagnement pastoral, qui convient surtout aux femmes.

Lorsqu’on lui demande si cet argument n’est pas un peu sexiste, Neuberger réplique qu’elle « est assez forte pour faire éclater les clichés » mais parfois il est important de se dire « laissons celui-là et passons à l’autre ».

L’absence de terrain d’entente dans la communauté juive

Neuberger a le sentiment que l’inclusion graduelle des femmes dans le leadership laïc de l’orthodoxie moderne en Grande Bretagne est la conséquence de l’exemple donné par le judaïsme égalitaire libéral. Au sujet de la communauté britannique ultra-orthodoxe croissante, elle aimerait que les filles aient plus d’éducation pour qu’elles aient la garantie d’avoir plus d’opportunités professionnelles plus tard dans la vie.

« J’aimerais qu’on les respecte pour autre chose que le fait d’avoir eu beaucoup d’enfants », réclame-t-elle.

La communauté juive est à la croisée des chemins et deux formes extrêmes de pratique – laïque et ultra-orthodoxe – gagnent du terrain.

Le défi pour le leadership des Juifs libéraux anglais est de « renforcer l’identité juive d’un peuple qui n’a pas de foi », analyse Neuberger. Elle précise que ces laïcs, ces « demi-semi-Juifs » veulent une identité, mais ne ressentent pas de liens avec Israël ou un judaïsme fondé sur la synagogue.

Il y a plusieurs initiatives organisées pour ce groupe qui continue de croître. Elle évoque le Festival annuel du film juif, la semaine du livre juif et le surprenant succès du JW3, le centre de la communauté juive à Londres qui a ouvert ses portes il y a un an. Tous ces évènements ont un élément en commun et c’est la décontraction, explique Neuberger. C’est tout le contraire de la rigide expérience formatrice et normative que l’on retrouve dans les écoles religieuses au Royaume Uni.

Elle espère que la congrégation de la synagogue de West London profite d’un judaïsme positif mais sérieux auquel la congrégation y contribue de ses mains et avec son temps et non pas uniquement avec son portefeuille.

Elle et ses assistants sont toujours à la recherche de nouvelles idées pour répondre aux besoins de la communauté, qui passe d’un « service bébé » pour les jeunes familles à des évènements inter-religieux pour Souccot.

Tout va bien au « Petit Liban »

Soulignant le vil antisémitisme en ligne et le sentiment anti-Israël, « qui s’est transformé en antisémitisme » pendant l’opération Bordure protectrice de cet été, Neuberger précise que même si c’est un sérieux problème, il y a ceux « qui aiment bien un peu amplifier [les choses] ».

Au plus fort du conflit de Gaza, les voisins musulmans de sa synagogue dans le « Petit Liban » venaient souvent leur rendre visite, pour voir comment la congrégation se portait en pleine tempête médiatique.

« Les musulmans sont inquiets de la radicalisation de leur jeunesse. Beaucoup d’imams s’élèvent contre l’antisémitisme », indique-t-elle.

Il y a un nombre grandissant de jeunes professionnels musulmans qui souhaitent faire partie de collaboration inter-religieuse, explique-t-elle. « Plus nous faisons des choses avec les communautés musulmanes, mieux c’est ».

« Nous n’avons pas de cornes et eux non plus », conclut-elle.