L’an dernier, j’étais chargé d’une mission : trouver un haut responsable de l’Union européenne, qui admettrait que la réticence de l’Europe pour faire figurer le Hezbollah sur la liste des organisations terroristes, était due à son désir de ne pas ternir ses relations avec le Liban.

J’ai échoué, et ai été forcé de dépendre des experts pour décrire ce secret de polichinelle.

C’est pourquoi je fus surpris de ne pas entendre un mais plusieurs responsables espagnols admettre ce fait la semaine dernière lors d’une réunion avec 40 dirigeants de la communauté juive américaine en visite à Madrid. La visite fait partie de la mission annuelle de la Conférence des présidents d’organisations juives américaines majeures.

Une telle franchise n’était qu’une des nombreuses courtoisies offertes par les responsables espagnols à leurs visiteurs, qui ont été traités comme des diplomates de haut rang, dotés d’une protection policière permanente et d’une escorte de motos à chaque fois qu’ils se rendaient quelque part.

Pendant près de cinq jours, des ministres du cabinet et des hauts responsables ont effectué des pèlerinages à l’hôtel de la délégation. Entre temps, des excursions et réunions ont eu lieu, où de plus hauts responsables étaient présents, y compris le Premier ministre Mariano Rajoy et le roi Juan Carlos I.

Non seulement sa majesté a posé pour des photos avec chaque visiteur, il a aussi détendu l’atmosphère en échangeant des plaisanteries avec eux.

La mission de la Conférence est en fait une mission israélienne, pour laquelle les dirigeants se rendent chaque année en Israël et dans un autre pays.

L’année dernière, le groupe a visité Paris et a rencontré le président François Hollande, mais il y a eu moins de réunions avec moins de hauts responsables et moins de franchise qu’en Espagne, m’ont indiqué les organisateurs et participants.

Alors qu’est-ce que les parties espèrent obtenir ?

Pour la délégation juive – menée par le président de la Conférence Robert Sugarman et le vice-président exécutif Malcolm Hoenlein [qui a rendu visite au Times of Israel il y a deux semaines] – cela a été facile à trouver, car ils étaient assez francs sur leur programme :

  • convaincre l’Espagne de rejoindre les efforts pour isoler l’Iran et ses alliés
  • s’opposer à la campagne BDS (Boycott, désinvestissement et sanctions) contre Israël
  • faciliter la coopération avec l’État juif, éventuellement au sein d’un cadre plus large, celui de la Méditerranée.

L’Espagne est par ailleurs candidate à l’élection du conseil de sécurité de l’ONU cette année et si elle est élue – ce qui semble être une possibilité – les contacts récents noués à Madrid pourraient s’avérer être utiles.

Malcolm Hoenlein a sans doute déjà toute une collection de photos en compagnie des plus grands de ce monde.

Un soir, pendant le dîner, il a fait passer un iPad, dans lequel figurait une vidéo du roi marocain Mohammed VI lui décernant une décoration l’année dernière. Quand j’ai demandé de quoi ils avaient parlé, il m’a répondu « des choses » et m’a rendu un sourire mystérieux.

Les hôtes espagnols étaient plus difficiles à cerner. Un indice de leurs objectifs est peut-être le fait que chaque intervenant espagnol a commencé son discours par saluer la nouvelle législation permettant la naturalisation des descendants de Juifs séfarades bannis en 1492.

Le parti au pouvoir a soumis en décembre une législation détaillée sur la question, et la délégation était le premier groupe juif à visiter le pays depuis. C’était là une opportunité rêvée pour les responsables espagnols d’optimiser l’étendue de leurs relations.

Le ministre espagnol de la Justice, Alberto Ruiz-Gallardon, a promis que la promulgation de la loi ne dépendrait pas du bon vouloir du gouvernement.

C’était la première fois que des garanties aussi détaillées ont été faites en public, mais ça n’a pas arrêté Hoenlein de demander davantage. Il a applaudi l’Espagne pour s’être confrontée à son passé, mais lui a également demandé d’agir de la sorte quant à la discrimination actuelle contre Israël qui, selon lui, alimente le BDS.

Le sujet dominant des conversations était Israël, y compris celle avec le roi. L’ambassadeur israélien Alon Bar s’est joint à la délégation durant l’ensemble de leur séjour.

Les intérêts pour l’innovation et la science israéliennes comme moyens de faire avancer l’économie espagnole, actuellement en difficulté, se sont accrus, selon Bar. Le nombre d’articles négatifs envers Israël a diminué de 80% au cours des deux dernières années.

Israël a peut-être aussi été un facteur dans la législation sur la naturalisation. Le but de la loi, m’a confié le secrétaire d’État espagnol pour les Affaires étrangères Gonzalo de Benito Secades, est de rapprocher les Juifs séfarades de l’Espagne.

« Si elle est bien appréciée en Israël comme nous l’espérons, » dit-il, « alors nous sommes d’autant plus contents. »

L’espoir, j’ai appris, n’est pas fondé.

Israël, qui essaye d’attirer et de garder les Juifs de la diaspora, n’a aucun intérêt à ce que ses citoyens demandent une seconde nationalité en Europe, m’a révélé Bar.

Ou bien, comme il dit : « Bien qu’Israël n’ait aucun problème avec la législation votée, elle ne promeut pas les intérêts israéliens et ne peut donc pas être considérée comme un geste envers Israël. »

Reste à savoir si le voyage a rempli ses objectifs pour chacune des parties.

Pour l’instant, les seuls gagnants semblent être de façon certaine, les agents de la sécurité, chargés d’escorter le groupe. Alors que nous mangions ensemble nos sandwichs casher et écoutions des cours sur l’Inquisition, eux dînaient au vin surplombant une vue de Toledo à couper le souffle.