Le 16 octobre 1943, Settimio Calò, âgé de 45 ans, a laissé son épouse Clelia et leurs neuf enfants paisiblement endormis dans leur appartement lorsqu’il a décidé de sortir à l’aube pour acheter des cigarettes – l’un des rares plaisirs offerts dans la Rome occupée par les nazis.

Lorsqu’il est retourné chez lui quelques heures plus tard, il a trouvé l’appartement situé sur la Via del Portico D’Ottavia, au coeur de l’ancien ghetto juif, complètement vide.

Les nazis avaient organisé une rafle dans le quartier et rassemblé plus de 1 000 Juifs. Parmi eux, seuls 15 hommes et une femme devaient survivre après être passés par le camp de la mort d’Auschwitz.

Tous les enfants de Calò, dont le petit Samuele, âgé seulement de quelques mois, ont été assassinés.

« Aujourd’hui, de nombreuses personnes ont oublié l’Holocauste. Le nombre de survivants était déjà peu important tout de suite après et, 72 ans plus tard, très peu de gens peuvent encore raconter eux-mêmes ce qu’ils ont vécu. C’est pour cela que lorsque j’en ai l’opportunité, c’est un impératif pour moi de le faire », explique le survivant de l’Holocauste et coureur israélien Shaul Ladany lors d’un entretien téléphonique accordé au Times of Israel.

En amont de la Journée Internationale de l’Holocauste, Ladany — qui était aux Jeux Olympiques de 1972 et qui a survécu à l’attentat terroriste commis contre la délégation israélienne – a été l’invité d’honneur d’un événement à Rome qui avait pour objectif de promouvoir le souvenir de l’Holocauste et de sensibiliser à son importance.

« Courir pour la mémoire », une course de route de bienfaisance parcourant les sites liés à l’histoire de l’Holocauste au sein de la capitale italienne, a eu lieu le dimanche 22 janvier.

La Via del Portico D’Ottavia, où la famille Calò avait été arrêtée ainsi que de si nombreuses autres, et qui reste aujourd’hui au coeur de la vie juive de la ville, était l’épicentre de la course.

C’est la petite place située derrière la Grande Synagogue, que l’on a renommé par la date de la rafle nazie – Largo 16 Ottobre 1943, qui a été le point de départ et le point d’arrivée des différents circuits.

La Grande synagogue de Rome (Crédit : Ilan Ben Zion/Times of Israel staff)

La Grande synagogue de Rome (Crédit : Ilan Ben Zion/Times of Israel staff)

Environ 1 500 personnes ont participé à cette initiative qui était organisée par l’Union des Communautés juives italiennes, avec le soutien de Maccabi Italia (une branche de la célèbre organisation sportive internationale juive) et le Marathon de Rome.

« Cette année, nous avons choisi une nouvelle manière – peut-être même courageuse – de marquer la Journée consacrée au souvenir des victimes de l’Holocauste – un événement sportif », a déclaré la présidente de l’Union des Communautés juives italiennes Noemi Di Segni avant le départ de la course.

« Les gens peuvent courir tous les jours. Mais aujourd’hui, nous devons prendre avec nous les étapes clés de notre histoire et nous souvenir que derrière la voie qui s’ouvre devant nous, il y a celle qui a été influencée par les événements passés ».

« Parfois, les gens tombent et se blessent. On nous a fait tomber, on nous a blessés, mais nous nous sommes relevés et nous avons continué à avancer, en tant qu’individus, en tant que peuple, en tant que communauté, en tant qu’Italiens, en tant qu’Européens », a-t-elle conclu.

« Courir pour la mémoire » a également reçu le soutien d’une douzaine d’organisations juives, civiles, gouvernementales et sportives, dont le Congrès juif mondial et le Congrès juif européen ainsi que l’appui du premier ministre italien Paolo Gentiloni.

Le nouveau Premier ministre italien Paolo Gentiloni lors d'une conférence de presse à Rome le 11 décembre 2016. (Crédit : AFP PHOTO / Alberto PIZZOLI)

Le nouveau Premier ministre italien Paolo Gentiloni lors d’une conférence de presse à Rome le 11 décembre 2016. (Crédit : AFP PHOTO / Alberto PIZZOLI)

Parmi les coureurs présents, des membres du gouvernement italien, dont le sous-secrétaire d’Etat aux affaires européennes, Sandro Gozi, mais aussi l’athlète italienne Franca Fiacconi, l’imam Yahya Pallavicini et l’ambassadeur israélien à Rome, Ofer Sachs.

Le vif intérêt porté à l’événement a ému Ladany.

« Je dois dire que j’ai été très heureux d’être invité et impressionné par le travail réalisé par les organisateurs. Il y avait énormément de journalistes et cette course a vraiment suscité l’intérêt du public. Jamais une conférence n’aurait été en mesure d’attirer autant l’attention », a souligné Ladany.

Le marcheur, âgé de 80 ans, a opté pour le plus grand parcours, un circuit de 10 kilomètres, trouvant certaines similarités avec le marathon de Jérusalem.

L'athlète israélien, survivant de l'Holocauste , professeur et survivant du massacre des Jeux olympiques de Munich en 1972 Shaul Ladanyau cours de la course (Autorisation : Moked.it/Pagine Ebraiche)

L’athlète israélien, survivant de l’Holocauste , professeur et survivant du massacre des Jeux olympiques de Munich en 1972 Shaul Ladanyau cours de la course (Autorisation : Moked.it/Pagine Ebraiche)

« Le marathon de Jérusalem, avec tant de dénivelés, est difficile mais les paysages sont superbes. C’est la même chose ici, à Rome. Des points de vue grandioses, le Colisée, le Forum, mais un parcours difficile en raison des rues pavées qui sont loin d’être agréables pour courir », a-t-il commenté.

Ladany, qui est professeur émérite en génie mécanique à l’Université Ben Gourion, se rappelle également d’un temps, en Israël, où il n’y avait pas de marathons.

« Et aujourd’hui, il y en a plusieurs, avec des milliers de participants. Lorsqu’on a organisé le premier, qui allait de Hadera à Zichron Yaakov, pour les essais en vue des Jeux olympiques en 1956, il y avait peut-être 10 ou 12 participants, moi y compris. Peu de temps après, on a commencé à organiser des marches. Et je marche depuis ce temps-là », dit-il.

Les athlètes apprennent l'histoire durant la "course de la mémoire" (Autorisation : Moked.it/Pagine Ebraiche)

Les athlètes apprennent l’histoire durant la « course de la mémoire » (Autorisation : Moked.it/Pagine Ebraiche)

Les deux circuits offerts à l’occasion de « Courir pour la mémoire » (le plus court s’étendait sur 3,5 kilomètres) a permis aux coureurs de découvrir la ville, passant par les rues et les immeubles qui avaient connu la cruauté des nazis, ainsi que par les sites évoquant ces individus courageux qui avaient pu risquer leur vie pour aider les Juifs dans le besoin.

Les participants, qui portaient tous un tee-shirt portant le slogan « La course du souvenir, regardons devant nous », sont passés devant la prison Regina Coeli sur la rivière du Tibre, où étaient détenus les prisonniers Juifs et politiques.

Ils ont également découvert l’immeuble de la Via Urbana où vivait le Père Pietro Pappagallo. Ce héros était venu en aide aux victimes des persécutions et aux combattants de la résistance avant d’être lui-même arrêté et assassiné lors du massacre des Fosses Ardeatines en 1944.

La cérémonie officielle avec la présidente de l(Union des communautés juives italiennes Noemi Di Segni. (Autorisation : Moked.it/Pagine Ebraiche)

La cérémonie officielle avec la présidente de l(Union des communautés juives italiennes Noemi Di Segni. (Autorisation : Moked.it/Pagine Ebraiche)

Le plus long circuit a entraîné les coureurs devant l’immeuble de la Via Tassoom où se trouvait le siège des SS et qui accueille aujourd’hui le Musée de la Libération.

Le plus court coupait à travers la petite île Tiberine, où le médecin Giovanni Borromeo avait caché des centaines de Juifs. Il avait diagnostiqué une maladie fictive, appelée la « maladie K », tenant les soldats allemands – qui craignaient les maladies contagieuses – à l’écart.

Borromeo a été reconnu comme Juste parmi les Nations par Yad Vashem en 2004.

« Les sites présentés lors de cette course symbolisent l’histoire de la persécution, prêtant également de l’attention à ce qui est arrivé à la population de Rome, aux opposants politiques et aux membres de la communauté homosexuelle », a commenté le président de Maccabi Italia, s’adressant à Sky News Italie.

Les moments qui ont précédé la course "Courir pour la mémoire" à Rome, le 22 janvier (Autorisation : Moked.it/Pagine Ebraiche)

Les moments qui ont précédé la course « Courir pour la mémoire » à Rome, le 22 janvier (Autorisation : Moked.it/Pagine Ebraiche)

L’itinéraire de « Courir pour la mémoire » a également compris la Via degli Zingari, où une plaque commémore l’oppression de la population romaine.

S’exprimant depuis son hôtel à Rome, Ladany, qui a été envoyé à Bergen Belsen avec sa famille à l’âge de huit ans, a expliqué l’influence que son statut de survivant avait eu sur son existence.

« Ce statut m’a amené à être ambitieux, à avoir des objectifs ambitieux. Sur huit ans d’école, je n’en ai fait que quatre, dans quatre langues différentes. Et donc, mon premier but, c’était de terminer le lycée. Puis j’ai décidé de devenir officier au sein de l’armée israélienne, d’obtenir un diplôme, puis un deuxième, puis un doctorat, un poste de maître de conférences, puis un poste de professeur ».

« Et simultanément, j’ai voulu devenir un champion israélien, établir un record mondial, participer à mes premiers Jeux Olympiques, puis à mes seconds », a-t-il déclaré avec passion.

Sa seconde participation aux Jeux olympiques a eu lieu à Munich, où 11 athlètes israéliens ont été assassinés par le groupe terroriste palestinien Septembre Noir. Ladany, pour sa part, était parvenu à s’extraire de l’immeuble.

Shaul Ladany et le journaliste Andrea Schiavon, auteur de sa biographie italienne devant la Grande synagogue de Rome (Autorisation : Moked.it/Pagine Ebraiche)

Shaul Ladany et le journaliste Andrea Schiavon, auteur de sa biographie italienne devant la Grande synagogue de Rome (Autorisation : Moked.it/Pagine Ebraiche)

‘Munich a été simplement une autre situation dans laquelle je me suis retrouvé en danger mortel. J’ai survécu’

« Munich était simplement une autre situation dans laquelle je me suis retrouvé en danger mortel. J’ai survécu », a-t-il expliqué.

« Je pense qu’une autre conséquence de l’expérience de l’Holocauste, au cours de laquelle j’ai perdu 28 membres de ma famille proche, c’est que je n’ai peur de rien ».

« Cela ne veut pas dire que je ne suis pas prudent, mais je n’ai pas peur de mourir. Par exemple, quand la guerre des Six jours a éclaté, je faisais mes études aux Etats Unis. Je suis revenu de mon plein gré pour me porter volontaire dans l’armée, et pas parce que j’apprécie la vie militaire. J’ai eu le sentiment qu’il était de mon devoir de défendre mon pays ».

Interrogé sur le rôle que les sportifs ou les athlètes peuvent tenir pour influencer le monde, il a indiqué que si certains aiment s’exprimer, ce n’est pas le cas de tous.

Ankie Spitzer, from her YouTube appeal for a moment of silence at the London Olympic games. (photo credit: Image capture from YouTube)

Ankie Spitzer, appelant à une minute de silence après les Jeux Olympiques de Londres (Capture d’écran : YouTube)

« Quand on me le demande, j’exprime toujours personnellement mon opinion, même s’il s’agit d’aller contre les points de vue majoritaires », a-t-il dit, se souvenant qu’après le massacre de Munich, il s’était opposé au retrait de l’équipe parce qu’il avait senti que ce serait donner raison aux terroristes.

« Je pense aussi que c’est une bonne chose que les Jeux Olympiques aient continué. Quand le Baron de Coubertin a lancé les Jeux olympiques modernes, il avait à l’esprit les anciens qui marquaient un moment de trêve entre les différentes villes grecques. De nos jours, beaucoup de choses ont changé. Il y a le dopage, l’argent… Mais cela, cela ne doit pas changer », a ajouté Ladany.

A la fin de « Courir pour la mémoire » tous les participants ont franchi ensemble la ligne d’arrivée. Quoi de mieux pour prôner l’idée chère à Coubertin que l’important n’est pas gagner mais de participer qu’une course du Souvenir ?