Lundi à Ramallah. Début du mois. Un calme illusoire. Des soldats de Tsahal sont postés au point de contrôle ; les réservistes n’ont même pas pris la peine de vérifier qui entre dans la ville.

A quelques centaines de mètres, au nord de Ramallah, les forces palestiniennes sont réparties le long de la route principale, et paraissent s’ennuyer.

Pour l’heure, la principale différence entre les deux groupes est que les troupes palestiniennes ne reçoivent qu’une partie de leurs salaires.

L’Autorité palestinienne ne paie ses employés et soldats que 60 % de leurs salaires mensuels. La raison ? La décision israélienne de geler le transfert des recettes fiscales appartenant à l’Autorité palestinienne, dans le sillage de la décision palestinienne de signer le Statut de Rome, lui permettant de rejoindre la Cour pénale internationale le 1er avril.

La colère n’est pas encore perceptible parmi les résidents, seule l’impuissance. Et peu de voix s’élèvent contre l’AP.

Mais la question est combien de temps durera ce silence. Au début du mois prochain, la situation économique risque d’empirer. L’AP est actuellement incapable d’obtenir des garanties de prêts auprès des banques pour payer les salaires de mars, même partiellement.

Dans une telle situation, les centaines de milliers de personnes qui vivent des salaires de l’AP, directement ou indirectement, se retrouvent sans revenu, et le principal moteur économique de la Cisjordanie risque d’être paralysé. Le secteur privé en Cisjordanie n’est pas une source de croissance tandis que le niveau de chômage élevé indique une dépendance à l’égard du gouvernement.

Mais en Israël, cette réalité n’intéresse presque personne. Tout le monde est occupé avec les élections. Et les conseillers des campagnes électorales semblent avoir dicté d’éviter d’aborder le sujet des Palestiniens. Ce qui est compréhensible concernant le Likud et les partis d’extrême-droite. Mais pourquoi les partis centristes, et certainement de gauche, n’ont-ils rien à dire. Vraisemblablement, la question palestinienne est devenue un fardeau pour les politiciens et les électeurs. Et tant que les Palestiniens sont calmes, il semble que les choses ne changeront pas.

On se demande aussi pourquoi l’establishment de la sécurité, qui est au courant du problème et l’explosivité potentielle de la Cisjordanie, préfère garder le silence ou parler de fuites de « responsables de la sécurité ».

Cette semaine, le chef d’état-major sortant, Benny Gantz, a décidé de rompre le silence. Nous avons soudain entendu un avertissement de sa part, qui aurait pu être considéré comme semi-politique. Gantz, qui lit les rapports des renseignements et connaît bien la réalité, a déclaré dans une conférence au Centre interdisciplinaire Herzliya qu’il ne fait aucun doute que les négociations avec les Palestiniens sont importantes pour Israël.

Le Chef d'état-major, Benny Gantz, lors de la cérémonie de remise des médailles le 2 février 2015 (Crédit : Flash 90)

Le Chef d’état-major, Benny Gantz, lors de la cérémonie de remise des médailles le 2 février 2015 (Crédit : Flash 90)

« Cette question compte pour nous, elle est importante pour nous, elle est importante pour nos relations avec la communauté internationale, » a-t-il affirmé, et c’est comme s’il n’avait rien dit.

Un article de mon collègue (du site de nouvelles Walla !) Amir Bohbot – sur les préparatifs du commandement central de Tsahal en vue d’une escalade possible en Cisjordanie en avril, autour de la question des salaires – n’a apparemment pas fait perdre un seul cheveu au Premier ministre.

D’où vient la préoccupation de l’armée ? Le calcul est assez simple.

Selon de hautes sources palestiniennes, le message transmis par Israël est que le Premier ministre Benjamin Netanyahu n’a pas l’intention de renouveler les transferts d’argent sous peu, et certainement pas avant les élections, car ce sera perçu comme une faiblesse.

Ensuite, quelques semaines s’écouleront avant que le prochain gouvernement ne soit créé, qu’il soit dirigé par Netanyahu ou quelqu’un d’autre. Ainsi, jusqu’en mai, aucun changement sur la question n’est attendu.

Pour les fonctionnaires et soldats de l’AP, les membres des forces de sécurité intérieure et autres, cela signifie qu’il n’y aura pas le paiement des salaires complets pendant encore plus de quatre mois. Voilà un contexte fatal pour une escalade.

Pour l’instant, l’AP fait profil bas dans ses confrontations avec Israël. Mais si Netanyahu gagne le 17 mars, et qu’il n’y a aucun changement dans sa politique envers l’AP, le statu quo pourrait ne pas être maintenu.

Et encore une fois, l’establishment de la sécurité – les chefs du Shin Bet et les commandants de Tsahal – est bien conscient de cette possibilité, mais n’en informe pas le public.

Tout le monde craint que cela soit perçu comme une ingérence dans la politique et dans le processus décisionnel de la branche politique.

Mais on peut le dire avec certitude : la décision de Netanyahou et du ministre de la Défense Moshe Yaalon de geler les transferts fiscaux ne profite pas à Israël. Elle blesse les intérêts fondamentaux du pays, et ceci n’est pas une déclaration politique. Empêcher le versement des salaires de l’AP n’aidera pas Israël, et provoquera probablement une escalade de la violence dans les territoires.

Comprennent-ils cela dans l’establishment de la sécurité ? Absolument. Netanyahu et Yaalon le comprennent-ils ? La réponse est oui.

Mais à leurs yeux, c’est le moyen d’arrêter l’initiative de l’AP d’inculper Israël pour crimes de guerre à La Haye. Ils pourraient avoir raison, mais la voie qu’ils ont choisie est potentiellement plus dangereuse que tout ce que les Palestiniens pourraient faire à la CPI.

La décision de ne pas annuler le gel des fonds provient-elle de calculs politiques ? Il faudrait être naïf pour penser que non.

Fin février, le Conseil central de l’OLP se réunira à Ramallah pour débattre d’une seule question – l’arrêt de la coopération sécuritaire avec Israël.

Les responsables du Fatah font fortement pression sur le président de l’AP Mahmoud Abbas pour y mettre fin. Malgré les tensions politiques, les Israéliens et les Palestiniens affirment que la coordination sécuritaire est meilleure que jamais.

Un exemple, pas plus tard que la semaine dernière.

La police israélienne a publié une photo d’un Palestinien soupçonné de planifier un attentat terroriste en Israël. L’information a été dépêchée à l’Autorité palestinienne, et en quelques heures, l’homme a été arrêté. Un attentat a-t-il été évité ? Pas nécessairement. Il est possible que quelqu’un ait essayé d’incriminer l’homme lors d’un interrogatoire. Mais la façon dont tout cela a été traité montre à quel point Israël dépend de la coordination, au même titre que l’AP.

« Et que dire à ces hommes des forces de sécurité ? », m’a demandé une personnalité palestinienne, avant d’enchaîner avec une diatribe.

« Pourquoi ne devraient-ils pas recevoir de salaire ? Ils empêchent les attaques contre Israël, et Israël les empêche de mettre du pain sur la table. Bientôt, l’AP n’aura pas d’argent pour acheter de l’essence pour les véhicules de sécurité. Comment voulez-vous que nous opérions alors ? Et si ces gens n’ont pas d’argent, vous attendez-vous vraiment à ce qu’ils soient plus modérés ? Qu’essayez-vous de faire, détruire votre partenaire dans la guerre contre le terrorisme ? Ceux qui arrêtent les membres de l’État islamique, du Hamas et du Jihad islamique ? Que se passera-t-il si l’Autorité palestinienne tombe, y avez-vous pensé ? Qu’obtiendrez-vous alors ? »

« Que ce soit clair pour vous. Nous ne sommes pas là pour servir les intérêts israéliens. Et si nous sommes touchés, soyez certains que vous le serez aussi. En fin de compte, la coordination sécuritaire prendra fin et l’Autorité palestinienne prendra fin, et vous devrez affronter le chaos ou une entité comme le Hamas ou Jabhat al-Nusra ou l’Etat islamique. Est-ce là ce que vous voulez ? »

L’hypothèse répandue parmi les dirigeants politiques israéliens est qu’Abbas et ses hommes n’ont pas le courage de mettre fin à la coordination avec Israël.

A leurs yeux, Abbas profère de vaines menaces, et ne fera rien qui lui nuira à lui-même, ou portera atteinte à l’AP. Il est possible qu’ils aient raison. Mais les responsables de la sécurité désapprouvent.

Pour eux, Abbas a atteint une étape où il craint pour son avenir et pour celui de l’Autorité palestinienne, même s’il continue de coopérer.

L’absence d’horizon politique, la montée d’un gouvernement de droite, la construction d’implantations, les attaques de Palestiniens par des habitants des implantations, et bien sûr, la situation financière – qui doit rapidement s’aggraver dans les prochains mois – tout cela risque de déclencher une colère significative contre l’Autorité palestinienne et Abbas, qui pourraient être contraints de faire quelque chose. Et ce quelque chose pourrait bien être la fin de la coordination avec Israël.

Et pourquoi n’entendons-nous rien à ce sujet ? Parce qu’il n’intéresse personne comparé aux coutumes de recyclage de Sara Netanyahu.