TEL AVIV (JTA) — Pour devenir Suzi Boum, cela prend presque une heure à Lior Yisraelov.

Au fil des années, le « look » de Suzi Boum est resté plus ou moins le même. Mais Yisraelov, 33 ans, a subi plusieurs transformations – depuis le petit garçon de yeshiva devenu un professeur d’arabe qui assumait son homosexualité et qui a fini par incarner la drag-queen la plus demandée d’Israël.

C’est une routine instituée : Il se rase d’abord, puis applique des couches de maquillage. Ensuite, il met ses faux cils, sa perruque blonde, endosse ses vêtements étincelants et ses accessoires délirants.

Et, à des degrés variés, sa famille juive orthodoxe et son pays ont évolué au même rythme que lui.

“A chaque fois que je faisais une nouvelle révélation, ma famille l’acceptait même si elle n’était pas enthousiaste”, raconte-t-il en se maquillant dans son appartement de Tel-Aviv jeudi soir dernier. « Et Israël m’a rendu célèbre”.

Yisraelov s’apprête à se rendre à un enterrement de vie de jeune fille. Tout juste sorti de la douche, rasé de près, il a un air à la fois juvénile et efflanqué, ne portant seulement qu’un short. Mais alors qu’il progresse dans ses touches de maquillage, Suzi Boum commence à apparaître. Avec l’addition d’une perruque et d’une robe pailletée, elle est enfin là – et prête à franchir le seuil de la porte pour se rendre promptement au travail.

A la fête, Suzi Boum fait irruption dans une pièce remplie de femmes déjà légèrement éméchées, qui accueillent cette entrée avec des cris d’émerveillement. Elle entonne sans transition une chanson israélienne de fiançailles puis se dirige vers la promise rougissante (Alors, vous êtes majeure de votre promotion en psychologie. Où désirez-vous vous faire embaucher comme serveuse après votre diplôme ?). Elle termine par un jeu de quizz légèrement grivois (“Quel est l’endroit le plus sauvage où votre petit ami a dit que vous aviez eu des relations sexuelles ? Perdu. Tentez le coup !”)

Lior Yisraelov a subi plusieurs transformations dans sa vie (Crédit : JTA/Katya Borodin)

Lior Yisraelov a subi plusieurs transformations dans sa vie (Crédit : JTA/Katya Borodin)

Liran Adani, 32 ans, productrice en vidéo dans une entreprise de marketing de Tel Aviv, a vu Suzi Boum s’illustrer lors de l’enterrement de la vie de jeune fille de sa cousine le mois dernier. Même si ses souvenirs restent flous – elle incrimine une journée de beuverie dans la suite d’un hôtel – elle affirme que la performance offerte a été un immense succès.

“Toutes les filles l’ont adoré”, s’exclame Adani. “C’est drôle de voir un homme aimer être une femme, et cela lui donne de la confiance, il est heureux et sexy. Je l’interprète comme disant : ‘Epousez votre beauté féminine. Vous êtes belle, montrez-le’ ».

Yisraelov affirme qu’il fait un effort pour être une “belle drag-queen”. En raison de ses origines, il indique qu’il a une capacité particulière à mettre à l’aise les orthodoxes. Lors d’un reality show, en 2014, il est parvenu à transformer un concurrent orthodoxe sceptique, qui ne voulait pas lui serrer la main initialement, en artiste de cabaret enthousiaste.

“Après, il était un peu là-dedans aussi”, dit Yisraelov en riant. « Son épouse me suppliait de le faire revenir à ce qu’il était avant ».

Si les enterrements de vie de jeune fille assurent le quotidien de Yisraelov, il participe à toutes sortes d’événements, des bar-mitzvas aux fêtes d’entreprises jusqu’aux manifestations municipales, dont la très populaire marche des fiertés de Tel Aviv.

Ces dernières années, Suzi Boum a aussi fait son apparition dans diverses émissions de télévision.

“Je dirais qu’il est le drag-queen le plus connu en Israël”, indique Dekel Lazimi, 28 ans, réalisateur de film qui réalise une série de vidéos sur Internet consacrée à ses amis de la scène des drag-queens de Tel Aviv. « Lior est le seul qui se soit vraiment hissé depuis la scène gay pour toucher la télévision et autres”.

Yisraelov a grandi dans une communauté sioniste religieuse du sud de Tel Aviv, à 20 minutes de bus de l’endroit où il vit maintenant, même s’il s’agit dans les faits d’un autre monde.

Il est le plus jeune d’une famille juive de Boukhara, formée de quatre enfants.

Au cours de sa dernière année de lycée, après plus d’une décennie d’apprentissage de yeshiva, il a endossé ses premiers vêtements féminins à l’occasion d’une soirée de Pourim. Il indique également avoir commencé à traîner ses amis dans les clubs gays sous le prétexte d’en rire, même s’il savait déjà qu’il s’agissait d’autre chose.

Lior Yisraelov, à droite, prenant un selfie avec son partenaire, Yuval Shimron, dans leur appartement de Tel Aviv, le 25 octobre 2016. (Crédit : Yisraelov)

Lior Yisraelov, à droite, prenant un selfie avec son partenaire, Yuval Shimron, dans leur appartement de Tel Aviv, le 25 octobre 2016. (Crédit : Yisraelov)

“Lorsque j’ai commencé à réaliser que j’étais homosexuel, j’étais assis chaque jour à lire la Torah, le Talmud, la Gémara et la Michna. Et là, vous apprenez qu’il s’agit de l’une des choses les plus interdites dans le judaïsme. Alors vous regardez le ciel et vous demandez à Dieu : Pourquoi as-tu fais de moi quelque chose que tu ne veux pas que je sois ?” explique Yisraelo.

“Vous ne pouvez pas en parler à votre rabbin ou à votre famille”, ajoute-t-il. « Mais quand vous priez Dieu, il n’y a pas de réponse ».

Après avoir terminé un programme préparatoire pour l’entrée à l’armée pendant un an dans le nord d’Israël – où il a donné son premier spectacle de drag-queen pour la première fois, à l’occasion d’une fête de Nouvel An dans un bar local – Yisraelov est rentré chez lui et a continué à accomplir ces choses attendues de la part d’un juif religieux.

Puis il a achevé son service militaire obligatoire, rejoignant les quartiers-généraux de l’armée dans le centre de Tel Aviv pour y travailler dans les renseignements au poste de traducteur d’arabe pendant trois ans. Et il a obtenu ses diplômes en Arabe et en communication à la Bar-Ilan University.

Diplômé en 2011, il est allé travailler en tant que professeur d’arabe dans un collège laïc situé dans la banlieue de Tel Aviv. Il s’est également détourné petit à petit de l’observation des rites juifs. En même temps, il a continué à sortir de l’appartement de ses parents la nuit pour aller danser et brancher les garçons sous les lumières des néons de la scène gay en pleine expansion de la ville.

Des drag-queens israéliens lors de la marche de la Gay Pride à Tel Aviv, le 3 juin 2016. (AFP/Jack Guez)

Des drag-queens israéliens lors de la marche de la Gay Pride à Tel Aviv, le 3 juin 2016. (AFP/Jack Guez)

Yisraelov bénéficiait alors d’une guide expérimentée : Sa grande soeur transgenre et qui avait changé son nom d’Erez à Arizona. Ancienne drag queen elle-même, c’est elle qui a légué le nom de Suzi Boum à son plus jeune frère lorsqu’elle s’est retirée de la scène en 2008.

Arizona, qui a maintenant 39 ans, est devenue la première femme transgenre à épouser un homme sous une Houppa en Israël. Les deux autres sœurs de Yisraelov se sont mariées et ont commencé une vie de famille orthodoxe Haredim.

Environ un an après avoir créé sa version de Suzi Boum, alors qu’il avait 26 ans, Yisraelov a rencontré son partenaire, Yuval Shimron, qui l’a rapidement convaincu d’emménager avec lui. Shimron, ingénieur informatique maintenant âgé de 32 ans, a rejoint plus tard Yisraelov dans ses spectacles de drag-queen, et continue parfois à le faire aujourd’hui encore.

Plusieurs mois après le début de leur relation, Yisraelov est allé chez ses parents pour Yom Kippour, le jour juif du Grand Pardon. Une heure avant le début du jeûne, les années où il avait dissimulé à ses parents sa vie homosexuelle se sont soudainement achevées lorsque son père l’a interrogé au sujet de rumeurs qu’il avait entendues : Son fils vivait-il vraiment un mode de vie gay ? Yisraelov l’a alors confirmé. La famille, qui n’a pas voulu être interviewée dans le cadre de cet article, a été dévastée par la nouvelle.

“Ma mère a pleuré. Elle a demandé : « Qu’ai-je donc fait pour mériter cela ? Qu’ai-je donc fait ? Que n’ai-je donc pas fait ? Où me suis-je trompée ? » se rappelle Yisraelov.

Lior Yisraelov en tant que Suzi Boum faisant la promotion de la gay pride. (Crédit : JTA/Maya Bar)

Lior Yisraelov en tant que Suzi Boum faisant la promotion de la gay pride. (Crédit : JTA/Maya Bar)

Son père, dit-il avec un sourire triste, “a jeûné une semaine au lieu d’un jour”. Malgré leur déception, ses parents ne l’ont pas rejeté. Et lors d’une autre visite, des mois après, Yisraelov a jeté la dernière bombe : Il était un drag-queen professionnel.

“J’ai toujours dit que j’ai fait trois fois mon coming-out : en tant que laïque, en tant que gay et en tant que drag-queen », explique-t-il.

« Et j’ai compris pourquoi cela a été dur pour les trois occasions. Mais je me suis dit que s’ils parvenaient à accepter le fait que j’étais homosexuel, ils pouvaient accepter celui que je porte des robes ».

“Tout le monde s’inquiétait de savoir si j’allais devenir une femme, comme Arizona, parce que c’était la voie qu’elle avait empruntée. Mais là-dessus, au moins, j’ai été en mesure de les rassurer : cela ne serait jamais le cas ».

Yisraelov explique que Suzi Boum n’est qu’un personnage – au début, il désirait devenir acteur et ce personnage l’avait aidé à surmonter sa timidité. Maintenant, estime-t-il, elle lui permet de se mettre en scène pour gagner de l’argent.

Yisraelova commence à participer à des enterrements de vie de jeunes filles sur la suggestion d’un ami. Il s’est rapidement rendu compte qu’il préférait ce type de manifestation aux événements gays – car plus propices aux interactions et au jeu d’acteur. De plus, le monde hétérosexuel était alors un marché relativement peu exploité et mieux rémunéré.

Sentant une opportunité commerciale se présenter, Yisraelov s’est décidé à développer de façon plus sérieuse la marque Suzi Boum. Il a perfectionné ses techniques de maquillage, notamment l’illusion déterminante exigée au niveau de son décolleté en regardant des vidéos sur YouTube. Il a affûté ses performances en étudiant des divas telles que Beyoncé et RuPaul.

Quelques années après, Yisraelov a pu exploiter son diplôme en communication : Il a construit un site Internet pour attirer les clients et vendre des produits estampillés Suzi Boum et il a créé des pages YouTube, Facebook et Instagram. C’est quand les médias ont commencé à le remarquer qu’il a quitté l’enseignement.

“Il a su se commercialiser chez les hétérosexuels, ce que personne n’avait fait auparavant”, estime Lazimi, le réalisateur de films. « Le marché n’existait pas il y a cinq ans, il y est entré et l’a fait exploser. D’autres tentent maintenant de le suivre ».

Le député du Likud Amir Ohana (à gauche) et son partenaire vu à l'aéroport international Ben Gourion de retour des États-Unis avec leurs bébés, le 26 septembre 2015. (Crédit : Flash90)

Le député du Likud Amir Ohana (à gauche) et son partenaire vu à l’aéroport international Ben Gourion de retour des États-Unis avec leurs bébés, le 26 septembre 2015. (Crédit : Flash90)

Suzi Boum fait beaucoup pour la visibilité croissante de la communauté LGBT dans la culture populaire d’Israël. Assi Azar, avocat des droits des homosexuels, est un animateur de radio et un présentateur de télévision très apprécié, et Amir Ohana, membre de la Knesset issu du parti de droite au pouvoir du Likud, est l’un des deux législateurs qui sont ouvertement gays.

Les experts disent que de telles personnalités ont contribué ces dernières années à une plus grande acceptation des LGBT.

Toutefois, Israël reste une société relativement conservatrice. Quarante-trois pour cent des Israéliens considèrent l’homosexualité comme étant inacceptable et 22 % ne voudraient pas avoir un homosexuel pour voisin, selon des enquêtes.

Les attitudes négatives envers les homosexuels sont davantage concentrées dans les communautés orthodoxes ainsi que parmi les Arabes. Jeudi, alors que Yisraelov se mettait du maquillage, l’information est sortie selon laquelle le grand rabbin de Jérusalem et ancien grand rabbin d’Israël Shlomo Amar, avait qualifié les membres de la communauté LGBT de “culte de l’abomination”, disant que la loi juive réclamait leur mise à mort.

Dans la communauté sioniste religieuse de Yisraelov – qui pratique une branche israélienne d’orthodoxie moderne et participe à la culture ‘mainstream’ – les attitudes se sont adoucies.

En amont de la marche des Fiertés de Jérusalem, cette année, des rabbins sionistes éminents ont évoqué les homosexuels en les qualifiant de « déviants ». Mais les leaders communautaires, dont le ministre de l’Education Naftali Bennett et le Rabbin Benny Lau, ont condamné ces propos.

La famille de Yisraelov a aussi fait de son côté beaucoup de chemin. Il pense que le voir réussir a été un atout. Ces jours-ci, il peut s’arrêter à leur appartement après avoir donné un spectacle, et participer à un dîner de Shabbat toujours en costume. Il a même offert une performance pour sa mère et ses amis à l’occasion de son 60e anniversaire.

Shimron, le partenaire de Yisraelov, auparavant interdit de séjour, est maintenant le bienvenu.

Mais de nouvelles pressions ne cessent encore d’émerger.

“Ma mère me demande quand nous aurons des enfants”, s’exclame Yisraelov. « Je lui dis d’être patiente ».