La nouvelle selon laquelle l’Espagne doit proposer la citoyenneté aux descendants de Juifs expulsés aux 15e et 16e siècles s’est répandue comme une traînée de poudre en Israël.

Quelques heures après l’annonce du gouvernement espagnol le mois dernier, le site Internet israélien Ynet publiait une liste de noms de famille susceptibles de recevoir la citoyenneté, sur laquelle figurent plusieurs noms clairement ashkénazes.

Un autre site a republié cette liste, affirmant à tort qu’elle venait du gouvernement espagnol.

D’autres médias israéliens ont, de façon erronée, annoncé que le projet était déjà devenu une loi, déclenchant des milliers d’appels vers l’ambassade israélienne à Madrid, ainsi que vers les ambassades espagnoles à Tel Aviv, Buenos Aires et Caracas.

« C’est la folie », a confié le mois dernier Hamutal Fuchs, le porte-parole de l’ambassade d’Israël en Espagne. « Le téléphone ne s’arrête pas de sonner. »

Cette frénésie, que certains médias israéliens ont surnommée la « fièvre espagnole » d’Israël, semble être la conséquence de la vaste libéralisation des conditions permettant d’obtenir un passeport.

Une mesure similaire mais plus restrictive, votée l’an dernier au Portugal, n’a pas suscité un tel battage médiatique.

Selon la législation espagnole actuelle, datant de 1924, les Juifs peuvent demander la citoyenneté s’ils résident en Espagne depuis plus de deux ans et sont en mesure de prouver des liens familiaux avec leurs ancêtres expulsés.

Chaque demande est examinée individuellement et approuvée ou rejetée par un haut responsable du ministère de l’Intérieur.

Selon les nouvelles propositions, l’Espagne naturaliserait tout candidat, Juif ou non, qui peut justifier l’un des quatre critères suivants : liens établis avec la culture séfarade ; certificat témoignant d’une ascendance séfarade, émis par une communauté juive espagnole reconnue ; tout autre certificat rabbinique témoignant d’une ascendance séfarade ; connaissance du ladino, la langue anciennement utilisée par les rabbins espagnols.

« La nationalité espagnole est un droit, pas un privilège. »

Alberto Ruiz-Gallardon

« La nationalité espagnole est un droit, pas un privilège », a affirmé le ministre de la Justice Alberto Ruiz-Gallardon lors d’un discours prononcé le mois dernier à Madrid devant une délégation de la Conference of Presidents of Major American Jewish Organizations.

« Le gouvernement n’aura aucun pouvoir discrétionnaire dans l’attribution de la citoyenneté, une fois que la loi sera votée. »

En Espagne comme au Portugal, les responsables politiques ont affirmé que les récents projets d’accorder la citoyenneté aux Juifs séfarades provenaient des regrets quant aux meurtres, aux conversions forcées et aux expulsions de masse des Juifs pendant les Inquisitions espagnole et portugaise.

L’an dernier, le Portugal a voté un amendement à sa loi sur la citoyenneté qui reconnaît le droit pour certains Séfarades de demander la citoyenneté.

Selon l’amendement, les seuls candidats possibles sont des Juifs possédant des liens démontrables avec une communauté juive portugaise.

Les autorités portugaises ont décidé que la communauté juive locale serait la seule autorité apte à certifier la judéité des candidats, mais elles conservent un pouvoir discrétionnaire pour l’approbation de demandes individuelles.

 

« L’interlocuteur du gouvernement doit être aussi clair que possible », affirme Jose Ribeiro e Castro, le député portugais qui a co-rédigé la loi. « Ici, il s’agit de la communauté juive portugaise. Point final. S’ils certifient, nous certifions. C’est une question de confiance. Nul besoin d’introduire d’autres parties, car cela complique les choses. »

Sahar Arian, une avocate israélienne qui a obtenu la citoyenneté espagnole grâce à la loi de 1924 et aide désormais les autres Juifs séfarades qui cherchent à faire de même, explique que les procédures en vigueur en Espagne n’ont conduit qu’à la délivrance d’un nombre limité de passeports.

« La formulation du texte est impressionnante, mais de ma propre expérience, sa mise en application sera très longue et compliquée»

Sahar Arian

Pour obtenir la citoyenneté, Arian a dû prouver qu’elle était liée à des citoyens espagnols, eux-mêmes descendants de Juifs convertis au christianisme.

Même si Arian avait des proches vivant en Espagne et pouvait précisément retracer son ascendance, sa candidature a mis plusieurs années à aboutir.

Et si la nouvelle législation simplifierait la procédure, Arian doute qu’il sera facile pour la plupart des candidats de prouver de tels liens.

« La formulation du texte est impressionnante, mais de ma propre expérience, sa mise en application sera très longue et compliquée », estime Arian.

Pour l’heure, ni l’Espagne ni le Portugal n’ont de procédure permettant de gérer les candidatures. Le texte espagnol doit encore passer au Congrès avant de devenir une loi, tandis qu’au Portugal, les responsables élaborent toujours les réglementations.

Mais ni l’incertitude autour du texte ni les avertissements d’initiés tels qu’Arian n’ont pu réfréner l’enthousiasme de certains prétendants.

« Nous n’avons pas de documents, mais je pense que notre dossier est solide et je crois que nous obtiendrons la nationalité espagnole », affirme Liliana Benveniste, une interprète argentine de musique ladino qui, avec son mari Marcelo, envisage de postuler pour obtenir la citoyenneté, si la loi est votée.

Les grands-parents de Benveniste se sont toujours considéré espagnols et parlaient le ladino à la maison, ce qui, selon la nouvelle loi, est une condition suffisante.

« Quand quelqu’un leur demandait d’où venait la famille à l’origine », raconte Liliana Benveniste, « ils [les grands-parents] répondaient : ‘Nous venons de Cordoue.’ »