Debout devant un drapeau géant, le blond politicien demande à ses partisans frénétiques si leur pays devrait accueillir « plus » ou « moins » de Marocains.

Après avoir entendu un « moins » retentissant, l’orateur, Geert Wilders, du Parti d’extrême droite néerlandais pour la liberté, promet à ses auditeurs de « s’en occuper ». 

Wilders, qui s’exprimait lors d’une célébration en l’honneur de la solide performance de son parti aux élections locales du 19 mars, laisse échapper un rire après les applaudissements déclenchés par sa promesse. 

Critique féroce de l’Islam, ayant comparé le Coran à Mein Kampf et appelé le prophète Mahomet « le diable », Wilders se tient à bonne distance de certaines communautés musulmanes.

Mais il a su jusque-là éviter de colporter une rhétorique populaire de tendance néonazie et antijuive, affectionnée par les groupes d’extrême-droite ailleurs en Europe. 

Toutefois, son commentaire « moins de Marocains » a embrasé l’opinion. C’était la première fois que le politicien s’engageait dans un discours raciste, qualifiant un groupe entier d’indésirable par définition.

Par cette déclaration, qui lui a coûté une bonne dose de la sympathie dont il jouissait dans certains milieux de la communauté juive néerlandaise, Wilders a brouillé les pistes qui le séparaient des autres dirigeants européens de l’extrême droite. 

« Cette fois, c’est différent de ses déclarations passées », assure le journaliste pro-israélien Ratna Pele sur ​​le site RepubliekAllochtonie.nl. « Avant, il parlait de criminels musulmans ou marocains, mais là, il est question de l’ensemble du groupe qu’il qualifie d’indésirable et qu’il appelle à quitter le pays. » 

Les Juifs hollandais n’ont jamais voté en masse pour le Parti de la liberté, même si le soutien affirmé de Wilders pour Israël ses positions anti-islamistes ont fait de lui une star parmi certains groupes juifs, aux Pays-Bas et à l’étranger.

Mais sa déclaration sur les Marocains est considérée comme le coup fatal à un éloignement progressif déclenché en 2011, lorsque le Parti pour la liberté a promu l’adoption par le Parlement néerlandais de l’interdiction de l’abattage rituel – une mesure rejetée en 2012 par le Sénat après l’action d’un vigoureux lobbying de groupes juifs. 

La décision de Geert Wilders de coopérer avec le Front national français et le FPO autrichien – des partis longtemps considérés comme des sympathisants néonazis par la communauté juive – fut également perçue comme la violation d’une promesse qu’il avait faite, de ne pas s’allier à des partis ou des politiciens antisémites.

La présidente du parti d'extrême droite le Front National, Marine Le Pen, lors d'une conférence de presse, le 25 mars 2014 (Crédit : Pierre Andrieu/AFP Photo)

La présidente du parti d’extrême droite le Front National, Marine Le Pen, lors d’une conférence de presse, le 25 mars 2014 (Crédit : Pierre Andrieu/AFP Photo)

Wilders et Marine Le Pen du Front national ont convenu de former un bloc anti-Union européenne à Bruxelles, après les élections au Parlement européen du 22 mai. 

« Wilders a utilisé la communauté juive néerlandaise pour ses besoins politiques au niveau national et l’a poignardée dans le dos à plusieurs reprises, à présent qu’elle n’est d’aucune utilité pour lui, alors qu’il jette son dévolu sur la politique internationale », explique Wim Kortenoeven, un ancien législateur du Parti de la liberté, qui a démissionné en 2012, selon JTA. 

Les déclarations des groupes juifs néerlandais ont confirmé la vague d’indignation au sein de la communauté.

Le CJO, le groupe de coordination des communautés juives néerlandaises, a publié une dépêche sur « l’effroi » suscité par les observations de Wilders au sujet des Marocains.

Résumant bien le sentiment général, l’hebdomadaire juif néerlandais NIW a simplement statué le mois dernier : « La communauté juive hollandaise en a assez de Geert Wilders. » 

L’attachement de Wilders à la communauté juive trouve racine dans sa jeunesse, alors qu’il s’était porté volontaire pour une année au Moshav Tomer en Cisjordanie.

Le politicien a alors mentionné à plusieurs reprises les Juifs comme des modèles pour l’Europe et s’est souvent déclaré être un véhément partisan d’Israël. 

L’année dernière, lors d’un discours à Los Angeles devant l’American Freedom Alliance, il n’a pas hésité à appeler à la relocalisation des ambassades en Israël, de Tel Aviv à Jérusalem. 

« Brandissons les drapeaux de toutes les nations libres et fières du monde au-dessus des ambassades à Jérusalem, la seule vraie capitale d’Israël et le berceau de notre civilisation judéo-chrétienne », avait clamé Wilders. 

Grâce à une rhétorique pro-israélienne si probante, Wilders pouvait compter sur un soutien juif, même s’il a souvent flirté avec les limites de la liberté d’expression en tenant des propos jugés xénophobes.

En 2010, l’année où son parti a remporté 24 sièges sur les 150 du parlement, Wilders a placé Kortenoeven, un ancien chercheur pour le groupe pro-israélien CIDI, sur la liste de sa faction.

Deux ans plus tard, Kortenoeven quittait ses fonctions, évoquant des problèmes de leadership et le soutien du parti pour l’interdiction de l’abattage rituel.

En 2012, Kortenoeven a même voyagé aux États-Unis pour inciter les dirigeants juifs à mettre fin à leur soutien à Wilders.

Le député anti-islam néerlandais Geert Wilders (Crédit : AFP/ANP/Koen Van Weel)

Le député anti-islam néerlandais Geert Wilders (Crédit : AFP/ANP/Koen Van Weel)

Mais Wilders compte toujours quelques adeptes au sein de la communauté juive.

Gidi Markuszower, qui avait reçu l’appui de Wilders alors qu’il était candidat à la députation, affirme que le commentaire sur les Marocains n’avait rien à voir avec la race, mais seulement avec des quotas d’immigration « qui per se [en soi] devaient réduire le nombre de Marocains ».

Selon Markuszower, l’alliance de Wilders avec d’autres partis d’extrême-droite visait à amputer l’UE et était « née d’un besoin » 

Mais ailleurs, le virage de Wilders s’est avéré coûteux. Quatre législateurs du Parti de la liberté – deux au parlement néerlandais et deux autres au parlement européen – ont démissionné en signe de protestation.

En outre, des centaines de citoyens ont déposé plainte à la police, l’accusant d’incitation à la haine.

Mais Wilders n’a pas reculé, renforçant sa position par des statistiques qui suggèrent que les Marocains sont souvent des criminels – des propos qui ont suscité des réactions encore plus fougueuses de la communauté juive néerlandaise. 

« Même le soutien de Wilders pour Israël – l’origine de sa popularité au sein des Juifs néerlandais – est contre-productif », déclare Kortenoeven, « parce que tout ce qu’il touche est entaché. »