La publication inédite d’un trésor de la littérature, le manuscrit du premier jet du chef-d’oeuvre de Céline Voyage au bout de la nuit, disparu pendant 60 ans, lève le voile sur la genèse du roman d’un des plus grands auteurs français du XXe siècle.

A paraître le 2 juin en France aux éditions des Saint Pères en série limitée (1 000 exemplaires numérotés de 1 040 pages et 4 kilos, prix de lancement 198 euros) dans des coffrets luxueux, ce colossal manuscrit acquis par la Bibliothèque nationale de France en 2001 comporte d’énormes différences avec le roman publié en 1932.

« Ce manuscrit est vraiment le premier jet du ‘Voyage’. C’est ce qui en fait toute la valeur. Tout est déjà là et, en même temps, beaucoup de choses ont été remaniées ensuite par Céline: des tournures de phrases, des mots, qui deviendront plus audacieux, la narration…. Il a aussi redistribué les rôles. Ainsi, au départ, Bardamu n’est pas le narrateur, le médecin devient le carabin… », explique à l’AFP Jessica Nelson, cofondatrice de la maison d’édition spécialisée dans la publication de manuscrits rares et précieux.

Le légendaire incipit « ça a débuté comme ça » était à l’origine « ça a commencé comme ça » et c’est avec ce manuscrit que Louis-Ferdinand Destouches (1894-1961) devient Céline, un génie dont la puissance littéraire reste entachée par son antisémitisme. Il a connu la vie clandestine, la prison, l’exil, la gloire et l’opprobre.

C’est encore aujourd’hui l’auteur français le plus traduit et le plus diffusé dans le monde après Marcel Proust.

Louis-Ferdinand Céline expliquait dans une lettre de présentation du « Voyage au bout de la nuit » à l’éditeur Gaston Gallimard que ce « machin » représentait « cinq ans de boulot »…

Ce livre est le récit fait par Bardamu de son expérience, largement inspirée de la vie de Céline, de l’horreur et de l’absurdité des guerres et de leurs conséquences.

« Restauré comme un tableau »

« Cette publication est un sacré défi technique, ne serait-ce que par le nombre de pages. Ce n’est pas un fac-similé. Nous avons restauré chaque feuillet, comme un tableau, afin que le lecteur ait l’impression, en ouvrant le livre, que Céline vient tout juste d’écrire ces pages », relève Jessica Nelson, précisant avoir reçu de nombreuses précommandes.

L’histoire même de ce premier jet est rocambolesque. Céline l’avait vendu en 1943 au marchand d’art Etienne Bignou, contre 10.000 francs (environ 1.500 euros) et une petite toile du peintre Auguste Renoir.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le collectionneur s’était empressé de se séparer de ce manuscrit sulfureux … qui disparut pendant près de 60 ans jusqu’à son exhumation par le libraire Pierre Bérès qui disait le tenir d’un collectionneur anglais.

Mis aux enchères en mai 2001 à Paris, ce document mythique avait immédiatement suscité la convoitise.

Mais la Bibliothèque nationale de France (BNF) avait fait jouer son droit de préemption, l’emportant pour plus de 12 millions de francs (environ 1,8 million d’euros, frais compris).

« Les feuillets originaux sont conservés à la BNF, assemblés en deux volumes. Certaines pages, à la fin, sont très dégradées. Le manuscrit a enfin pu être numérisé. C’était un travail de Titan et très coûteux », reconnaît Jessica Nelson.

« Ces pages sont fantastiques et très émouvantes. Les feuillets sont couverts d’une écriture noire, annotés au crayon papier par Céline, ou au crayon rouge par sa dactylo qui exprime par des points d’interrogation sa perplexité face à certains mots ou tournures ».

Des feuillets ont été rédigés sur des papiers à en-tête d’hôtels, de sanatoriums, d’autres sont barrés, à l’envers

« Céline est un génie. En dehors de ça, c’est un pur salaud », résumait récemment l’un des grands « céliniens », le professeur de littérature française Henri Godard, qui vient de publier chez Gallimard « A travers Céline, la littérature ».