A la fin de l’opération Bordure protectrice, il est juste de dire que le Premier ministre Benjamin Netanyahu a gagné la guerre sans équivoque – mais peut-être pas la guerre à laquelle l’opinion publique israélienne s’attendait.

En fait, les signes de danger politique pour le Premier ministre se multiplient.

Le soutien au Premier ministre – dans les sondages – a chuté de façon spectaculaire, passant d’un sommet de 82 % le 23 juillet, peu de temps après le début de l’opération terrestre israélienne dans la bande de Gaza, à
38 % lundi, après 49 longs jours de tirs de roquettes.

Pendant ce temps, les critiques de Netanyahu se retrouvent de part et d’autre de l’échiquier politique. Ses détracteurs les plus virulents ne figurent pas dans l’opposition, mais dans son propre cabinet de sécurité intérieure – avec le ministre de l’Economie Naftali Bennett qualifiant les pourparlers de cessez-le-feu en Egypte de
« négociation avec des terroristes », à telle enseigne que le parti de Bennett, Habayit Hayehudi, a connu une hausse de popularité de 50 % dans les sondages d’opinion, passant de 12 sièges à la Knesset à l’équivalent de 18 sièges en temps de guerre.

Le lendemain du cessez-le-feu, les critiques ont fustigé la conduite de l’opération des deux côtés. « Au prochain tour, nous devons gagner », a insisté le député Yoni Chetboun de Habayit Hayehudi.

« Le calme est toujours préférable au feu, mais pour l’amour de Dieu, avons-nous fait tout ce chemin pour en revenir aux accords de [l’opération de 2012] Pilier de défense ? » a déploré le travailliste Eitan Cabel.

Pire encore, du point de vue de Netanyahu, le retour de bâton politique a été remarqué et célébré par le Hamas, qui, comme le Hezbollah en 2006, a fait valoir « qu’Israël a perdu la guerre ».

En interne aussi, le Premier ministre fait face à des mécontents et des critiques dans son propre parti, le Likud.

Son critique le plus acerbe, le député Danny Danon, président du puissant Comité central du parti, a convoqué, en deux semaines, une réunion du Comité central fort de 3 000 personnes pour « discuter » de l’opération.

Mais Danon n’a pas été subtil sur la façon dont il entend gérer la « discussion ».

« La guerre liée à Bordure protectrice a été couverte avec un grand soutien [du public], mais elle s’est terminée avec une population qui est restée perplexe » a-t-il affirmé dans un communiqué mercredi annonçant la prochaine réunion.

La guerre qui a été gagnée

L’historien militaire américain Victor Davis Hanson pointe que depuis
2 500 ans, les démocraties ont un point de vue particulier sur les guerres [et cette notion de guerre est intégrée en profondeur dans la culture occidentale] : elles doivent être brèves et décisives, un peu comme des élections.

Ce point de vue a donné aux Occidentaux « un dégoût pour ce que nous appelons le terrorisme, la guérilla, ou envers ceux qui choisissent de faire la guerre différemment, c’est-à-dire pas dans les règles en usage ».

Hanson met en garde, cependant, que cette vision de la guerre, enracinée dans l’expérience occidentale particulière qui puise ses origines dans la Grèce antique, est devenue un « lourd héritage », car « la guerre des Occidentaux n’a pas ressemblé à cela pendant une très longue période ».

Les Israéliens partagent ce point de vue de la guerre, et celle du dégoût qu’Hanson décrit. L’armée israélienne forme ses jeunes hommes et ses jeunes femmes à mener des guerres rapidement, à s’adapter aux réalités fluctuantes – et à toujours chercher à s’engager de front contre l’ennemi jusqu’à ce que la conclusion décisive soit atteinte.

Et Tsahal n’a pas mené de guerre « éclair » depuis les années 1970. Vaincus sur les champs de bataille décisifs, les opposants arabes d’Israël se sont tournés vers de nouvelles arènes : terrorisme, guérilla et toutes autres tactiques irrégulières que les Israéliens considèrent comme immorales et lâches.

Au Liban, en Cisjordanie, dans la bande de Gaza, dans le jeu d’échecs à longue distance avec l’Iran, les batailles décisives ne sont tout simplement pas disponibles. La victoire dans ces affrontements exige de la patience, de la duperie, du renseignement et de la détermination.

Netanyahu n’a pas établi dès le 8 juillet de déraciner le Hamas – pour deux raisons. Tout d’abord, il croit que le temps est du côté d’Israël.

Le Hamas gère la bande de Gaza de manière calamiteuse, dans l’oubli économique et politique (même ceux qui blâment Israël pour l’état ​​lamentable de Gaza ont vraiment du mal à défendre la décision du Hamas d’avoir essayé de faire glisser la bande de Gaza dans la guerre civile égyptienne, conduisant à l’énorme coup causé par la fermeture de cette frontière durant l’année écoulée).

La belligérance permanente du Hamas constitue également la pièce maîtresse dans les explications de Netanyahu à l’Occident que ses exigences de sécurité soient si élevées en Cisjordanie.

Deuxièmement, selon des sources proches de lui, Netanyahu estime, tout comme le chef d’état-major de Tsahal et le ministre de la Défense, que le coût de la reconquête militaire de Gaza nécessaire pour éradiquer le Hamas est trop élevé.

L’armée israélienne estime que cela pourrait prendre des années pour « pacifier » un territoire surpeuplé, politiquement hostile, au prix de centaines de soldats et de milliers de morts, sans oublier un opprobre international massif.

Cela limiterait sa marge opérationnelle sur d’autres fronts dangereux, en particulier la Syrie, le Liban et l’Iran.

Au lieu de l’approche occidentale classique, brève et décisive, Netanyahu a opté pour une approche davantage adaptée à la nature de la guerre menée par le Hamas : irrégulière et psychologique.

Le Hamas cherche à changer le comportement israélien en terrorisant les Israéliens ; Israël, alors, a cherché à démontrer au Hamas qu’aucun de ses « multiplicateurs de force » supposés – la pression internationale sur Israël en raison de la mort de civils, la pression politique intérieure avec les roquettes – ne pourrait protéger l’organisation terroriste.

Netanyahu a cherché à démontrer qu’Israël peut agir dans la bande de Gaza sans contraintes politiques ou internationales, pouvant mener la guerre selon sa volonté.

Alors que de nombreux experts à l’étranger ont fait valoir que le retour de bâton mondial contre Israël au cours de l’opération serait mauvais pour Israël, du point de vue de Netanyahu, cela comportait un avantage : plus fort serait le tollé contre Israël, plus clair serait le message au Hamas – que l’opinion internationale n’a aucun poids dans les calculs stratégiques d’Israël.

Pendant 50 longs jours, Israël a frappé des milliers de cibles à travers la bande de Gaza. L’escalade a eu lieu, surprenant le Hamas avec une incursion terrestre soutenue, puis la désescalade. Israël a accepté tous les cessez-le-feu, mais a augmenté la cadence d’attaque lorsque le Hamas les a rejetés ou les a rompus. Israël a bombardé les sites de lancement de roquettes, même quand ils ont été enterrés dans des zones urbaines denses – ce qui est légal en vertu des lois de la guerre, mais rédhibitoire pour une part de l’opinion mondiale.

Israël a montré qu’il était meilleur dans les formes de combats du Hamas que les « combattants » du Hamas eux-mêmes.

Dans ses tunnels et autres caches, le Hamas a probablement perdu environ dix de ses hommes armés pour chaque soldat israélien qu’il a réussi à tuer (et ce même si Israël et le Hamas ne sont évidemment pas d’accord sur le nombre de morts du Hamas).

Dans les derniers jours de la guerre, alors que les immeubles d’habitation ont été détruits et que les plus hauts commandants de l’organisation terroriste ont péri dans ces mêmes frappes aériennes, le Hamas a fait face à un début de résistance réelle des Gazaouis qui l’ont amené à effectuer des dizaines d’exécutions paniquées de
« collaborateurs »
.

Et dans le cessez-le-feu, Netanyahu a cimenté cette stratégie.

Tous les rapports de stipulations du cessez-le-feu indiquent que le Hamas n’a reçu aucune de ses « conditions préalables » pour arrêter les tirs. Aucun prisonnier n’a été libéré. Les postes frontaliers seront ouverts uniquement sous les auspices de l’Autorité palestinienne – une idée effectivement mise en avant par Israël au début du conflit. Pas de port, pas d’aéroport. Pas de libre circulation des matériaux de construction à double usage.

Les termes de la trêve sont presque identiques à l’offre égyptienne acceptée par Israël il y a un mois. C’était avant que le Hamas n’ait perdu son commandement militaire et plusieurs centaines de ses hommes armés, avant que les pires des dommages de l’incursion terrestre n’aient été commis, avant que les immeubles d’habitation cachant des chefs ne soient rasés, et avant que le Hamas ne commence à ressentir le besoin d’exécuter des « collaborateurs ».

Des hommes armés du Hamas (Crédit : Flash 90)

Des hommes armés du Hamas (Crédit : Flash 90)

En fait, avant que des opposants puissent un jour suggérer de manière plausible que le Hamas ait tué plus de Palestiniens dans le conflit que les Israéliens eux-mêmes.

Pire encore pour le Hamas, les négociations devant commencer dans un mois au Caire – en supposant que la trêve tienne – elles comprendront la demande d’Israël que Gaza soit démilitarisée, quelque chose que le Hamas n’aurait jamais accepté comme faisant partie de l’ordre du jour des pourparlers de cessez-le-feu.

La victoire israélienne, telle que définie par la stratégie de Netanyahu, est terminée.

Bien entendu, personne en Israël ne s’attend à ce que le Hamas n’accepte la demande d’Israël de démilitarisation. Mais même si les parties restent dans un état de belligérance formelle, une pression terrible sur le Hamas subsistera.

Idéologiquement et financièrement, le groupe n’est pas vraiment équipé pour s’atteler à la reconstruction de Gaza. Et aussi longtemps qu’un Hamas armé (et prêt à se réarmer) sera aux commandes, le blocus israélo-égyptien restera fermement maintenu.

En fin de compte, ce que Netanyahu estime, c’est que beaucoup de patience et qu’une pression soutenue viendront à bout du Hamas en démontrant, d’abord et avant tout à sa propre population, le lien entre la souffrance de Gaza et la volonté de guerre à outrance du Hamas.

De grandes attentes

En un sens, la stratégie de Netanyahu est digne d’éloges. Il reconnaît et aborde les défis posés par le terrorisme et le conflit dans ce qu’il a d’irrégulier – les pertes civiles, les pièges politiques, l’importance de la bataille psychologique.

Mais elle a aussi un énorme défaut : dans l’esprit des Israéliens, tout cela ne ressemble pas à la guerre. Il est difficile d’expliquer à des millions d’électeurs sous les tirs de roquettes, à des familles dont l’un des enfants est mort, à une nation qui attend une action décisive de ses dirigeants en temps de guerre, pourquoi un ennemi aussi détesté que le Hamas peut continuer à tirer des roquettes sur un pays aussi puissant qu’Israël pendant 50 jours.

Cet écart est en train d’avoir des conséquences politiques pour Netanyahu.

Le nombre croissant de critiques, et l’effondrement de la cote de popularité de Netanyahu, montrent l’ampleur de l’écart entre la stratégie de Gaza telle que définie par le gouvernement et les attentes de la nation.

Comme quelqu’un l’a noté de manière cynique : « Le désarmement de Gaza continue – avec les tirs massifs sur la région d’Eshkol, qui sont en train de vider les arsenaux du Hamas ». Le chef du Conseil régional d’Eshkol, Haïm Yellin, a longuement demandé à la télévision nationale que « le gouvernement israélien se réveille, arrête de parler et commence à agir ; les dirigeants du Hamas sont dans des bunkers et vous, vous êtes à Jérusalem ».

Et l’affaiblissement de la coalition a déjà commencé.

« Tant que le Hamas contrôle la bande de Gaza, il ne sera pas possible d’assurer la sécurité des citoyens israéliens », a prévenu mercredi le ministre des Affaires étrangères Avigdor Liberman, une phrase lancée comme un défi direct à la stratégie de Netanyahu. Une déclaration qui a conduit le blogueur politique Tal Schneider à se demander si Liberman a déjà préparé sa lettre de démission…

Même à sa gauche, Netanyahu n’est pas en sécurité.

Alors que la droite n’est pas satisfaite de ce qu’elle considère comme être des résultats ambigus, la gauche fait valoir que la stratégie du Premier ministre doit pouvoir créer tôt ou tard une alternative plus attrayante pour les Palestiniens sous la forme d’un accord de paix en Cisjordanie.

« Yesh Atid réexaminera son avenir au sein du gouvernement, sur la base des décisions politiques du Premier ministre » a déclaré mercredi le député Ofer Shelach en se référant à ces efforts envers un accord de paix.

Yair Lapid, center, at a party meeting with MKs Yael German, left, and Ofer Shelach in the Knesset on Monday. (photo credit: Miriam Alster/Flash90)

Yair Lapid, Yael German (g), et Ofer Shelach à la Knesset, lors d’un meeting du parti Yesh Atid (Crédit Miriam Alster/Flash90)

« Même ceux qui soutiennent un accord [de paix], comme nous, vont reconsidérer leur avenir au sein du gouvernement. Netanyahu comprend que nous sommes sérieux : si à la fin nous ne parvenons pas à peser sur un processus politique, les gens en décideront et nous nous retrouverons face à des élections » a fait savoir le ministre des Sciences et de la Technologie Yaakov Peri, également membre du parti de Yaïr Lapid.

Lors de l’opération Bordure protectrice, Netanyahu a navigué sur plusieurs fronts pour atteindre ses objectifs : l’opération militaire, l’alliance diplomatique avec l’Egypte et d’autres, les négociations sur les termes du cessez-le-feu.

Même s’il réussit sur ​​tous ces fronts, il peut encore faire face aux conséquences d’un échec dans un autre domaine, celui d’expliquer à son peuple ce qui vient de se passer.