RAMAT BEIT SHEMESH — Au début de cette année, les spectateurs de la version israélienne de l’émission “American Idol,” HaKochav HaBa, ont découvert que les apparences peuvent être décidément trompeuses.

Lorsque cinq jeunes hommes Juifs de l’enclave religieuse de Ramat Beit Shemesh sont montés sur scène, à l’occasion de leur première audition télévisuelle, tout le monde s’attendait à ce que leur groupe, Shtar, joue de la musique Hassidique. Au contraire, ce dernier a défié toutes les attentes, suscitant un enthousiasme non-feint avec sa reprise d’’In tne End’ du groupe américain de rock Linkin Park.

Une fois passé le premier choc, le public et les juges se sont laissés aller à acclamer, chanter et danser avec le groupe. Cela a été une courageuse leçon donnée à un Israël socialement stratifié que les choses ne sont pas seulement blanches ou noires – comme l’étaient les tenues des musiciens.

Brad Rubenstein, Ori Murray, Dan Isaac, Avi Sommers et Tzvi Solomons couvrent leur tête d’une kippa noire, portent des chemises à col, et déambulent avec leurs franges rituelles attachées à la taille [tzitzit]. Le jour, ils étudient et enseignent le Talmud. La nuit, ils font du rap et du rock. Et tout cela est totalement normal pour eux.

En fait, la musique rock a fait partie de leurs vies bien avant l’observation religieuse. Avant son arrivée à Jérusalem en 2006 pour y étudier à la Yeshiva Aish HaTorah, Rubinstein a été guitariste, auteur compositeur et producteur du groupe de musique électronique anglais Lisp, sous contrat avec London Records.

Murray a grandi à Seattle, dans l’état de Washington, où il est allé au lycée dans un quartier difficile du sud de la ville et où il a appris le rap. A l’âge de 17 ans, il était DJ professionnel dans des raves et à 19 ans, il avait déjà officié sur toute la Côte ouest des Etats-Unis. Bagarreur à plein temps, Murray a connu certaines altercations violentes lorsqu’il avait 20 ans.

Elevé sans éducation juive, il s’est toutefois intéressé au judaïsme et a accepté une invitation à venir étudier à Aish HaTorah à Jérusalem.

Rubinstein, 44 ans et Murray, 33 ans, se sont rencontrés à la Yeshiva en 2007 et ont formé un groupe, qui était le moyen pour eux de réunir leur amour tout neuf pour Dieu et la Torah et leurs affinités de longue date pour le rock et la musique hip hop.

“Il y avait un vide dans la musique juive à ce moment-là. Tout sonnait comme il y a vingt ans ou comme une musique de clown », explique Rubinstein alors qu’il prend place aux côtés des autres membres du groupe, Murray et Isaac, pour donner une interview dans le studio d’enregistrement qu’il a construit dans le garage sous la maison qu’il partage avec son épouse et ses sept enfants.

Le groupe était le moyen pour eux de réunir leur amour tout neuf pour Dieu et la Torah et leurs affinités de longue date pour le rock et la musique hip hop

Isaac, qui a déménagé en Israël en 2003 juste après le lycée, a rejoint les autres en 2008 quand Rubinstein et Murray ont décidé de donner des concerts et ont, par conséquent, commencé à chercher un batteur. Isaac, qui étudiait dans une Yeshiva différente, a non seulement apporté son expérience de musicien de groupe underground à Londres mais également son héritage musical sépharade irako-indo-britannique.

Fier de son héritage, Isaac, 32 ans, montre avec plaisir les photos qu’il a stockées sur son iPhone de son arrière-grand-père Sulaiman Masri, joueur de violon et d’Oud qui a parcouru le Moyen Orient accompagné de danseurs exotiques.

D’autres membres de la famille d’Isaac ont été ou sont encore des chantres, parmi lesquels son grand-père et son oncle.

Rubinstein, qui ne se contente pas de jouer de la guitare et de chanter mais qui produit également la musique de Shtar, s’est rapidement rendu compte que le talent vocal d’Isaac surpassait de loin ses capacités à la batterie.

“Disons simplement qu’il avait un peu perdu son jeu à la batterie”, se souvient Rubinstein, très diplomate.

« J’ai quitté les choeurs pour devenir le principal chanteur. Brad m’a jeté dans le grand bain, on va dire. J’ai vraiment travaillé ma voix et elle s’est réellement développée depuis lors », indique Isaac.

Après avoir expliqué lors de leur performance aux animateur de HaKochav HaBa, Rotem Sela et Assi Azar, ce que veut dire “Shtar” (C’est un document ou un accord écrit en vue de desseins halachiques, ou relatifs à la loi juive), le groupe est arrivé jusqu’en quarts de finale avec ses reprises remarquées de «Fly Away», de Lenny Kravitz, de « The Scientist” de Coldplay et un medley de “Airplanes”, de B.o.B et de “Wonderwall” du groupe Oasis.

Le rappeur israélien Mooke, juge dans l’émission et habituellement difficile à impressionner, est devenu leur premier fan.

Toutefois, malgré le succès remporté par les membres de Shtar dans la reprise de titres écrits par leurs artistes favoris de la scène du rock alternatif, de la techno et du hip hop, la passion réelle du groupe est l’écriture et l’interprétation de chansons originales dont certaines apparaissent sur l’album ’Infinity’ de 2010 et sur ‘Boss’, album de cinq-titres sorti en 2013.

Ce qui peut paraître une chanson d’amour peut se révéler être en fait une référence à l’enseignement d’une tradition de la Torah.

Plusieurs chansons originales du groupe comme “Modeh” et “Ma Nishtana” contiennent un langage liturgique et des références juives manifestes et somme toute familières.

Toutefois, la majorité des paroles, écrites en anglais, semblent totalement laïques aux oreilles des auditeurs peu familiers des textes juifs qui ont servi d’inspiration. Ce qui peut paraître une chanson d’amour peut se révéler être en fait une référence à l’enseignement d’une tradition de la Torah.

“J’appelle ça la ‘double entendre,’”dit Rubinstein, qui écrit toute la musique et tous les choeurs de Shtar.

La dernière vidéo diffusée par le groupe, qui s’appelle “Gone Again”, semble évoquer, en surface, la rupture d’un couple. Mais elle veut être un reflet du concept juif de heshbon hanefesh, parlant de l’âme ou de la croissance personnelle.

“La vie, c’est toujours quitter une étape pour avancer vers une autre, c’est vous pousser vous-même au niveau supérieur en termes de spiritualité”, explique Murray qui écrit tous ses raps.

“L’approche que nous adoptons face à l’écriture m’amène à réfléchir à ce que je m’efforce de dire. Nos paroles sont mashal (une allégorie religieuse) et elles sont influencées par l’agadata (des extraits des textes juifs traitant de concepts non–législatifs) », continue-t-il.

HaKochav HaBa a offert à Shtar une plus grande vitrine au sein d’Israël mais dans sa majorité, le public du groupe reste anglo-israélien. Shtar est également connu au sein des communautés juives du Royaume-Uni et d’Afrique du Sud, même s’il n’a pas encore attiré l’attention d’un grand nombre de Juifs américains. Les membres du groupe espèrent manifestement que les choses vont changer.

Un spectacle offert au mois de septembre à Mike’s Place, un pub au style américain de Jérusalem, a attiré un public nombreux composé en majorité d’étudiants de Yeshiva américains et britanniques (dont Isaac est – pour beaucoup – le professeur à la Yeshivat Ashreinu à Beit Shemesh) et des couples religieux mariés.

« C’est notre soirée en amoureux », avait déclaré lors de ce concert Allison Martin du quartier French Hill de Jérusalem au Times of Israel en s’asseyant au bar aux côtés de son époux Bradley Martin, ancien étudiant à la Aish HaTorah avec d’autres membres du groupes.

“Shtar est définitivement bien plus moderne que vos groupes religieux typiques”, s’était exclamé Martin.

Melissa Sussman, 31 ans, venue avec sa belle-mère Elizabeth Sussman et son amie Mimi Reichmann, avait indiqué qu’elle avait trouvé rafraîchissant de voir des hommes orthodoxes se prêter à un niveau musical plus universel.

“J’apprécie vraiment leur musique. Elle me parle personnellement parce que c’est un rock alternatif avec une touche juive »

“J’apprécie vraiment leur musique. Elle me parle personnellement parce que c’est un rock alternative avec une touche juive », avait-elle ajouté.

Lorsque les animateurs de HaKochav HaBa leur ont demandé s’ils avaient des groupies, les membres de Shtar ont éclaté de rire et répondu : « Seulement nos épouses ».

Cette question semble les avoir pris par surprise, car ils affirment être insensibles au “sex appeal” qu’ils sont susceptibles de projeter sur scène et dans leurs vidéos – en particulier Murray, avec son aisance de rappeur et son assurance, et Isaac, avec l’intensité passionnée de sa voix.

Murray, marié et père quatre enfants, et Isaac, marié et père de trois enfants, indiquent qu’il n’est jamais arrivé que certains les perçoivent sous cet angle. Ils ajoutent dans la foulée que leurs épouses soutiennent totalement leurs activités musicales.

“Je n’essaie pas d’être sexy. Nous sommes juste de bons artistes. Nous paraissons bons et nous avons l’air bons », dit Isaac.

Murray explique, pour sa part, présenter un aspect autre de lui-même quand il est sur scène. Alors qu’il ne se sent jamais vraiment à l’aise lors d’une discussion en tête à tête, c’est différent lorsqu’il se produit face à un public.

« Je m’ouvre totalement et je suis dans ma propre réalité », dit-il.

“Nous ne faisons que nous exprimer et je suppose que cela peut paraître attirant”, admet Murray tout en essayant de changer de sujet.

Heureusement pour lui, c’est à ce moment-là que son jeune fils accompagné de quelques-uns des enfants de Rubinstein se sont précipités dans le garage pour signaler qu’il est temps de mettre un terme à l’interview.