JTA – Pour la presse économique, le caractère du passage annoncé de Ruth Porat de son poste de directrice financière de Morgan Stanley à celui de directrice financière de Google ne pourrait pas être plus fort : il incarne un déplacement du pouvoir de Wall Street vers la Silicon Valley.

Et il n’y a aucun doute que ce fait – qu’une des femmes les plus puissantes de la finance décide que l’herbe, ou au moins l’argent, est plus verte de l’autre côté du pays – est important.

Mais le saut de carrière de Porat vers le géant technologique de Mountain View en Californie, à partir du 26 mai, signifie aussi qu’elle rentre à la maison, dans la région de la baie de San Francisco où elle a grandi.

Et un bref regard sur l’histoire de sa famille révèle que les facteurs qui l’ont amenée à se retrouver dans le Nord de la Californie furent rien de moins que les événements les plus marquants de l’histoire juive du 20e siècle : la Shoah et la fondation de l’Etat d’Israël.

Le père de Porat, Dan, est né en 1922 dans ce qui est aujourd’hui l’Ukraine ; il a ensuite déménagé avec sa famille vers un shtetl [village juif] dans les Carpates, puis à Vienne, où ils vivaient lorsque l’Anschluss de 1938 a amené les nazis au pouvoir.

Dans un mémoire archivé par le Center for jewish history, Dan Porat se souvient être allé regarder Hitler entrer triomphalement dans la capitale autrichienne.

Grâce à sa bonne compréhension de l’hébreu qu’il a appris au heder [école juive], il a pu s’échapper dans un kibboutz en Palestine, alors sous mandat britannique ; le reste de sa famille a été tuée dans la Shoah. Dan Porat se porta volontaire pour combattre dans l’armée britannique.

Pendant ce temps, la mère de Ruth Porat, Frieda, est née pendant que sa famille se rendait en Palestine où elle a grandi. Frieda et Dan se sont mariés en 1946, puis il a combattu pendant la guerre d’indépendance d’Israël.

En 1954, ils ont déménagé en Angleterre, où Ruth est née, afin que Dan puisse poursuivre ses études supérieures en physique.

Ne voulant pas vivre au Royaume-Uni en tant que non-citoyen, et craignant qu’Israël soit trop dangereux pour sa famille, Dan a obtenu un poste à Harvard et au MIT et la famille a déménagé à Boston alors que Ruth avait deux ans.

Cependant, le climat ne convenait pas à Frieda.

« Frieda voulait revenir en Israël parce qu’elle ne pouvait pas supporter le climat de la Nouvelle Angleterre », a raconté Dan Porat dans ses mémoires.

« Je l’ai vue souffrir du froid auquel elle n’était pas habituée et je lui ai promis de l’amener dans une région où le climat est proche de celui d’Israël. »

En 1962, les Porat ont donc déménagé à Portola Valley, en Californie. Et Dan Porat est allé travailler au Stanford Linear Accelerator Center. Frieda, de son côté, a poursuivi une carrière de psychologue et de conseil en organisation, a fondé le Centre pour la créativité et la croissance et a écrit plusieurs livres, dont « Creative Procrastination », « Life Management Creative » et « Creative Retirement ». Elle est décédée en 2012.

Ruth Porat a fréquenté l’Université de Stanford, de même que les deux autres enfants de la famille, et occupe actuellement le poste de vice-présidente du conseil d’administration de l’université.

Elle travaille chez Morgan Stanley depuis 1987, avec une interruption, et pendant les années 1990, elle a dirigé conjointement le groupe bancaire d’investissements en technologie de l’entreprise. En tant qu’importante donatrice du parti démocrate, elle a été considérée comme une candidat potentielle pour être secrétaire adjointe du Trésor en 2013, mais elle a retiré son nom de la course.

En 2014, Porat et son mari, Anthony Paduano, ont créé à l’université de Stanford une bourse d’études post-doctorales en physique au nom de son père, pour rendre hommage à ses efforts obstinés pour terminer son éducation, quitte à prendre des cours par correspondance lorsqu’il servait dans l’armée britannique pendant la Seconde Guerre mondiale.

Alors que Porat peut apporter sa riche expérience de Wall Street à l’une des sociétés les plus riches du monde, son père avait exprimé l’espoir que ses enfants ne soient jamais motivés uniquement par l’argent.

« L’un des dangers de notre époque est le matérialisme qui laisse l’âme vide et crée une illusion selon laquelle une plus grande consommation est assimilée à une vie meilleure », avait écrit Dan Porat, ajourd’hui âgé de 91 ans, dans ses mémoires.

« J’espère que mes enfants et leurs enfants ne tomberont pas dans cette façon de penser. »