NEW YORK (JTA) – La rabbin Laurie Phillips, qui vit dans la Mecque juive de l’Upper West Side de Manhattan, était réticente à l’idée de déraciner sa famille quand son bail s’est terminé il y a deux ans.

Mais en cherchant des logements dans la ville, Phillips a été attirée par la culture variée de Harlem, pour ne rien dire de ses grands appartements.

Phillips, 48 ans, vit à présent avec son mari, son beau-fils et un chien dans un immeuble en grès brun avec un jardin près du parc Marcus Garvey, au cœur du quartier historiquement afro-américain de la ville.

« Nous avons commencé à chercher un peu plus au nord et au sud, et nous avons adoré le quartier de Harlem, a déclaré Phillips à JTA. Nous étions excités par le fait d’être dans un endroit diversifié, un endroit qui a plus de texture et d’énergie. Pour la même somme [d’argent], nous avons plus d’espace. »

Phillips fait partie du nombre croissant de juifs qui emménagent dans un quartier qui comptait il y a un siècle l’une des plus grandes communautés juives de New York, et peut-être même du monde.

Attirés par l’emplacement, les appartements relativement abordables, les nouveaux habitants juifs de Harlem appartiennent à une vague de nouvelles arrivées qui a transformé le quartier depuis le début du millénaire.

Selon une analyse du New York Times, les afro-américains ne représentaient en 2008 que 40 % de la population du quartier.

Silvana, café israélien et salle de concert de Harlem, est géré par un Israélien qui vit depuis plus de dix ans dans le quartier. (Crédit : Ben Sales/JTA)

Silvana, café israélien et salle de concert de Harlem, est géré par un Israélien qui vit depuis plus de dix ans dans le quartier. (Crédit : Ben Sales/JTA)

Selon The Jews of Harlem (les juifs de Harlem), un livre de Jeffrey Gurock qui sera bientôt publié, la population juive du centre de Harlem a été multipliée par neuf entre 1990 et 2011, de 300 à 2 700 personnes.

En 2011, a écrit Gurock, les juifs représentaient environ 20 % des 13 000 habitants caucasiens du centre de Harlem. Ces nouveaux habitants ont lancé une poignée d’initiatives juives, des groupes de prières indépendants au café israélien. Le quartier compte aussi un centre du Habad, qui a été fondé il y a presque dix ans, et une école hébraïque a ouvert en 2013.

« Le retour des juifs à Harlem s’inscrit dans l’embourgeoisement de la ville, de la même manière que les jeunes juifs ont emménagé dans de nouveaux quartiers dans toute la ville », a déclaré Gurock, professeur d’histoire juive à l’université Yeshiva. « Vous marchez sur la 125e rue le soir, vous avez tous ces cafés, ces bars, ces restaurants. Harlem est un peu derrière [en termes d’embourgeoisement], mais croît immensément. »

« Harlem est un peu derrière [en termes d’embourgeoisement], mais croît immensément »
Jeffrey Gurock, professeur d’histoire juive

Ce mois-ci, avec l’ouverture du Centre communautaire juif (CCJ) de Harlem, une extension du CCJ de l’Upper West Side de Manhattan, l’empreinte juive de Harlem s’élargit. L’installation de 550 m², avec un grand hall, des classes, et une petite zone devant servir d’espace de rassemblement pour certaines organisations locales, juives ou non, ainsi que pour promouvoir la vie juive dans le quartier.

« Il y a des juifs ici, et ils veulent probablement vivre les fêtes juives et rencontrer d’autres personnes, et parler de valeurs juives pendant un moment », a déclaré la rabbin Joy Levitt, directrice exécutive du CCJ de Manhattan. « Le fait que cet endroit n’ait pas de synagogue ni la plupart des infrastructures n’est pas une indication que les personnes qui vivent ici ne veulent pas de vie juive. »

Selon Gurock, la précédente communauté juive de Harlem comprenait des juifs aisés vivant dans des maisons relativement grandes, ainsi que des familles plus pauvres expulsées du Lower East Side. Mais après la Première Guerre mondiale, beaucoup de juifs ont emménagé dans les nouveaux quartiers de la ville, pendant que beaucoup d’afro-américains, coincés par les politiques racistes, sont restés à Harlem. A son plus haut en 1917, la communauté juive de Harlem comptait 175 000 personnes, un chiffre qui a chuté pendant les 60 années suivantes.

« Les gens s’entendent parce qu’ils ne peuvent pas choisir leurs amis sur la base d’opinions culturelles et idéologiques identiques »
Steven I. Weiss, juif de Harlem

Aujourd’hui, certains juifs de Harlem décrivent leur communauté comme un méli-mélo croissant de jeunes familles avec des croyances et des affiliations variées. Steven I. Weiss, dont la famille a vécu dans les quartiers juifs de Manhattan de Washington Heights et du Lower East Side avant d’arriver à Harlem en 2013, pense que la composition de la communauté juive locale revient à « choisir au hasard des familles juives du reste de New York, et à les mettre ici. »

« Les lignes sont devenues floues, a-t-il déclaré. C’est à un niveau que vous pouvez voir dans les villes plus petites, où les gens s’entendent parce qu’ils ne peuvent pas choisir leurs amis sur la base d’opinions culturelles et idéologiques identiques. »

L'association Beineinu est active à Brooklyn, dans l'Upper West Side et à Harlem. (Crédit : Facebook)

L’association Beineinu est active à Brooklyn, dans l’Upper West Side et à Harlem. (Crédit : Facebook)

Weiss est membre du Minyan de Harlem, un groupe de prières indépendant et égalitaire qui se retrouve pour des offices du vendredi soir une fois par mois, ainsi que pour les fêtes et parfois le samedi matin. Et ce n’est pas le seul en ville : Phillips a fondé Beineinu, un groupe qui facilite les expériences juives informelles dans tout New York. Lab/Shul, qui se décrit comme « une communauté expérimentale pour les rassemblements juifs sacrés », a organisé des services à Harlem et un office pré-Rosh Hashana au CCJ de Harlem.

« Je pense que les gens qui arrivent à Harlem cherchent quelque chose d’un peu différent de Brooklyn et Manhattan », a déclaré Naomi Less, directrice associée de Lab/Shul. « Chaque quartier a sa propre saveur […] et donc ce que nous trouvons à Harlem, c’est que les gens veulent venir et faire partie [du groupe] et retroussent leurs manches. »

Le CCJ de Harlem prévoit de collaborer et de fournir un espace dédié aux organisations juives locales, mais ne veut pas prendre la place de la communauté afro-américaine de Harlem. Pour cela, l’équipe du CCJ s’est lancée dans une sorte de tournée d’écoute pour apprendre comment le centre peut travailler avec ses voisins juifs, et prévoit d’encourager les colontaires juifs à travailler avec des associations de la communauté.

Le CCJ de Harlem a organisé un dîner de lancement le 17 août 2016. L'espace de plus de 500 m² accueillera des programmes communautaires juifs et locaux. (Crédit : Angelica Ciccone/JTA)

Le CCJ de Harlem a organisé un dîner de lancement le 17 août 2016. L’espace de plus de 500 m² accueillera des programmes communautaires juifs et locaux. (Crédit : Angelica Ciccone/JTA)

Un des propriétaires de magasins qui espère bénéficier du CCJ est Alvin Lee Smalls. Afro-américain qui vend des em>rugelach (un type de pâtisserie) à la cannelle depuis les années 1960 et possède un petit magasin en bas de la rue du CCJ, il fait de la publicité pour des « rugelach fabriqués par un frère ». Smalls espère que le CCJ fera venir plus de clients, mais s’inquiète que l’embourgeoisement continu ne repousse encore les habitants noirs de Harlem.

« Que pouvons-nous faire ? C’est mauvais pour tous ceux qui vivent dans les environs de ne pas pouvoir payer un loyer ici, mais c’est bon pour les affaires », a-t-il déclaré.

« Que pouvons-nous faire ? C’est mauvais pour tous ceux qui vivent dans les environs de ne pas pouvoir payer un loyer ici, mais c’est bon pour les affaires »
Alvin Lee Smalls, pâtissier noir de Harlem

Smalls explique que l’embourgeoisement a créé un conflit entre les juifs et les noirs de Harlem. Un autre restaurateur de Harlem, Sivan Baron, dit que quoiqu’il en soit, elle a le sentiment que les relations interraciales s’améliorent. Baron, Israélienne, est la propriétaire de Silvana, un café israélien proche du CCJ, et possède aussi un restaurant français, ainsi qu’une salle de concert.

Assise dans son lumineux café entouré des produits artisanaux, comme des sacs ou des écharpes, venus du monde entier et qu’elle vend sur place, Baron dit qu’elle a rencontré une certaine hostilité quand elle est arrivée à Harlem. Mais maintenant, beaucoup d’habitants sont habitués à la démographie changeante du quartier.

« J’ai eu toutes sortes de remarques, ‘retournez de là d’où vous venez’, a-t-elle raconté. Aujourd’hui, nous sommes ouverts à chacun, et j’ai beaucoup de voisins noirs, et ils viennent ici, au Silvana. »

Mais bien que ses affaires soient florissantes, Baron elle-même quittera bientôt le quartier. Avec la hausse des prix, elle et son mari emménagent dans une maison du Bronx.