Une famille israélienne sur cinq vit toujours en dessous du seuil de pauvreté. C’est la principale conclusion du « Rapport sur la pauvreté » de l’Institut national d’assurance [INA] publié mardi dernier. Le rapport jette une lumière crue sur les problèmes économiques du pays.

Malgré une décennie de croissance presque ininterrompue, de larges segments de l’économie israélienne ne prospèrent pas. Il ne s’agit pas seulement des 91 % des salariés israéliens qui ne travaillaient pas dans le secteur du high-tech en 2013, mais de couches entières de la population qui, pour une variété de raisons idéologiques et sociales, sont largement absentes de la vie active.

Le lendemain de la publication du rapport du gouvernement, le Centre Taub, un groupe de réflexion sur la politique économique et sociale à Jérusalem, a publié son rapport annuel titré « Etat de la nation », qui offre ses propres conclusions.

Et celles-ci s’avèrent sombres : quatre ménages israéliens sur cinq dépensent plus que ce qu’ils gagnent chaque mois. Les coûts de logement ont augmenté de 53 % en termes réels depuis 2007, et l’application de la « taxe laxiste » a permis l’émergence d’une « économie de l’ombre » non imposée qui peut représenter jusqu’à 20 % du PIB du pays.

Publiés au début d’une saison de contentieux électoral, les rapports n’ont pas manqué de déclencher une vague de dénonciations et de déclarations de la part des hommes politiques.

« Avez-vous entendu parler du coût de la vie en Israël ? » a interrogé la députée travailliste Merav Michaeli. « Ceux qui fixent le salaire minimum [4 300 shekels par mois] tellement en-dessous du minimum [nécessaire pour] les dépenses créent sciemment de la pauvreté. »

« Le partenariat au gouvernement avec [le président de Yesh Atid] Yair Lapid a entraîné un changement de cap du Likud et a causé un tort immense à de nombreux secteurs de la société », a déclaré le député Likud Danny Danon.

« [Benjamin] Netanyahu a poussé toute une nation au découvert, » a déclaré Isaac Herzog, président du parti travailliste, qui brigue le poste de Premier ministre. « La richesse réinjectée dans l’économie, promise par Netanyahu, n’a jamais atteint la classe moyenne ou les segments les plus faibles de la société. Netanyahou ne peut résoudre ce problème parce qu’il y contribue. »

« C’est la conséquence du Shas dans l’opposition », a pointé son président Aryeh Deri. C’est pourquoi « un nouveau gouvernement ne doit pas être créé sans instaurer un salaire minimum de 30 shekels de l’heure » et sans réductions d’impôt sur les ventes de produits d’épicerie de base, s’est-il engagé.

Et, dans le camp Lapid, Meir Cohen, ministre des Affaires sociales jusqu’à ce mois-ci en Israël, a noté que le nombre de pauvres a en fait diminué dans le dernier rapport, suggérant ainsi que c’était le résultat du travail acharné de Yesh Atid.

« Pour la première fois depuis de nombreuses années, nous pouvons annoncer que des dizaines de milliers d’enfants et de familles ont quitté le cercle de la pauvreté », a-t-il scandé mercredi. « Je vous le dis à vous tous, nous l’avons accompli en un an et demi. Imaginez, si Bibi [Netanyahu] n’avait pas démantelé le gouvernement, ce que nous aurions pu obtenir – des centaines de milliers de familles et d’enfants qui auraient échappé à la spirale de la pauvreté. Ils nous ont arrêté, mais nous reviendrons. »

La pauvreté, tous s’accordent là-dessus, c’est toujours la faute à quelqu’un d’autre.

La pauvreté par choix

Il y a beaucoup à décortiquer dans les statistiques de la pauvreté, et cela vaut la peine de le faire parce que l’histoire que racontent les chiffres est stupéfiante.

Dans son « Panorama de la société 2014 » de mars, l’OCDE a déclaré qu’Israël avait le taux de pauvreté le plus élevé de tous les pays développés, à 20,9 %, près du double de la moyenne de 11,3 % de l’OCDE.

Mais ce chiffre ne reflète pas vraiment l’état de l’économie israélienne. Il reflète plutôt les prodigieuses lacunes qui divisent la société israélienne. Quand il s’agit de pauvreté, il n’y a plus une économie israélienne, mais trois.

La moitié des ménages arabes et ultra-orthodoxes vivent en dessous du seuil de pauvreté. Comme Karmit Flug, qui est aux commandes de la Banque d’Israël, l’a souligné ce mois-ci à des étudiants d’un institut universitaire haredi à Jérusalem [une mikhlala], le chiffre est de 54,4 % pour les ménages arabes ; il est de 46,6 % pour les ménages ultra-orthodoxes.

En dehors de ces communautés, le taux de pauvreté est seulement de 12,5 % des ménages, non loin de la moyenne du monde développé.

Tout cela n’est donc pas un hasard.

« Dans une large mesure, ils font un choix conscient d’être pauvres », déclare Avi Simhon, économiste à l’Université hébraïque de Jérusalem, qui a conseillé l’ancien ministre des Finances Yuval Steinitz et a été membre du Comité Trajtenberg chargé de l’abaissement du coût de la vie à la suite des protestations sociales de 2011.

Ce « choix » d’être pauvre, explique Simhon, est enraciné dans la façon dont ces communautés pensent la fécondité et l’éducation : « Si vous disposez de sept enfants en moyenne, vous choisissez d’être pauvre. »

Le seuil de pauvreté d’Israël est fixé à la moitié du revenu médian après impôts (le niveau de revenu à partir duquel la moitié des revenus sont plus élevés et l’autre moitié inférieurs). En d’autres termes, il est relatif, vers le haut ou vers le bas selon que les salaires augmentent ou baissent.

Le rapport de l’INA de cette semaine définit le seuil de pauvreté pour 2013 à 2 392 shekels par mois et par membre de la famille, avec des ajustements vers le bas quand la taille de la famille s’agrandit.

Ainsi, par exemple, une famille de Bédouins du Néguev, où une femme a en moyenne 5,4 enfants, doit gagner 12 436 shekels par mois pour s’élever au-dessus du seuil de pauvreté.

Mais les familles bédouines ont peu d’espoir d’atteindre ce niveau de revenu, parce que, comme le rapporte le Bureau central des statistiques, seulement 23 % des femmes arabes musulmanes ont travaillé en 2013 – alors que 58 % des femmes juives ont travaillé la même année. Cette absence massive des femmes arabes du marché du travail limitent fortement les revenus des ménages.

Il y a tout lieu de penser que cet écart est causé par des normes sociales et non par un manque d’opportunités économiques.

Pour diverses raisons, y compris la négligence de l’Etat, ces communautés n’ont pas accès à des formations de haute qualité qui pourraient contribuer à des revenus plus élevés et à une plus grande participation de leur main-d’œuvre potentielle.

En ce qui concerne les haredim, les écoles arrêtent d’enseigner des matières profanes telles que les mathématiques, les sciences et l’anglais après 13 ans, parfois plus tôt, laissant les membres de leurs communautés dépourvus de certaines compétences de base nécessaires pour subvenir aux besoins des familles nombreuses.

Le rapport de l’INA prouve le point de Simhon en termes clairs. Ces 18,6 % des ménages israéliens qui vivent en dessous du seuil de pauvreté concentrent 30 % des enfants israéliens. En bref, les pauvres ont presque deux fois plus d’enfants que les « non-pauvres ».

En effet, ce n’est pas par hasard que dans la communauté musulmane d’Israël, le groupe le plus pauvre, les Bédouins du Néguev, ont également les taux de natalité les plus élevés. Les femmes musulmanes du Nord d’Israël, qui sont globalement plus instruites et plus prospères que leurs homologues du Sud, ont en moyenne 2,8 enfants. Mais dans le sud d’Israël, où la population musulmane est principalement bédouine – la population la plus pauvre du pays -, les femmes musulmanes ont 5,4 enfants en moyenne, le taux le plus élevé du pays.

Et donc la question de la pauvreté en Israël n’est pas simple du point de vue économique. « La pauvreté israélienne est une anomalie, » a déclaré Simhon « parce qu’il y a cet élément idéologique » qui entraîne un grand nombre de choix qui soutiennent la pauvreté.

Cette dure vérité, les hommes politiques l’ignorent résolument. Ainsi Aryeh Deri, qui dirige Shas, a évité de façon évidente de mentionner la nécessité d’augmenter le niveau d’emploi des haredim. Et les dirigeants arabes, eux, évoquent rarement l’effet profond que le statut des femmes dans certains segments de la société arabe israélienne entraîne sur la pauvreté dans leur communauté.

Et en ignorant cette réalité, le débat ne tient pas compte de ce que l’on pourrait faire.

Ainsi, par exemple, il y a beaucoup de bonnes nouvelles dans le dernier rapport sur la pauvreté que Meir Cohen, le ministre de Yesh Atid, a pris soin de souligner. Le revenu médian a augmenté, faisant passer 100 000 Israéliens au dessus du seuil fatidique.

L’amélioration est due en grande partie à des tendances prometteuses dans la communauté arabe. Comme le rapport de l’INA l’a noté, la pauvreté de la population arabe a diminué, passant de 54,3 % en 2012 à 47,4 % en 2013, une amélioration tirée principalement par une hausse soudaine de 18 % du nombre de femmes arabes allant travailler.

Ces bonnes nouvelles font partie d’une tendance positive à long terme dans la communauté arabe, qui est aussi évidente pour les taux de fécondité. Après les fortes baisses des allocations familiales décidées en 2003 [par le ministre des Finances d’alors, Benjamin Netanyahu], le taux de fécondité s’est stabilisé puis a diminué parmi les minorités les plus pauvres d’Israël. En 2000, la population musulmane d’Israël a augmenté de 3,8 % ; en 2013, ce chiffre était de 2,4 %. La fertilité chez les femmes musulmanes – le nombre d’enfants moyen par femme – a diminué au cours de ces années de 4,7 à 3,4 %.

Ces chiffres suggèrent que les conditions d’une prospérité croissante sont déjà palpables. Les femmes arabes vont travailler en plus grand nombre, tandis que les ménages qu’elles soutiennent diminuent en taille.

Ces bonnes nouvelles n’ont donc pas grand chose à voir avec Yesh Atid. Les coupes massives dans les allocations familiales depuis 2003, entre autres facteurs, ont conduit un nombre croissant de femmes arabes à faire un choix différent du passé, et à réussir à s’élever au-dessus du seuil de pauvreté.

Joindre les deux bouts

Mais le débat s’est focalisé sur une autre lacune : la crise profonde qui touche la classe moyenne.

Des centaines de milliers d’Israéliens ont défilé durant l’été 2011 pour exprimer leurs frustrations quant au coût élevé de la vie. Mais les manifestants, malgré les efforts zélés de certains hommes politiques, ont refusé d’avoir une identité politique. Les manifestants ne sont pas venus des couches pauvres d’Israël, ou d’une partie identifiable de l’échiquier politique. Ils faisaient partie de la classe moyenne et avaient une préoccupation commune : celle de ne plus s’en sortir financièrement.

Et ils avaient raison.

« La famille israélienne moyenne ne peut pas « joindre les deux bouts ». Dans tous les groupes de population en Israël, « les dépenses excèdent les revenus », fait valoir l’étude publiée mercredi par le Centre Taub de Jérusalem pour les études de politique sociale en Israël.

« Les prix élevés du logement sont la principale raison de ce phénomène, et pour les Juifs religieux non-haredim, l’achat d’un appartement est le facteur qui les fait passer d’un solde mensuel positif à négatif. Le ménage moyen ne peut acheter un appartement sans assistance ; celle-ci provient généralement de leurs parents, et leurs économies ont tendance à baisser », explique le résumé des conclusions du rapport.

Les prix des logements ont en effet fortement augmenté, révèle le rapport – 53 % en termes réels entre avril 2007 et juillet 2013. Une des principales raisons est qu’il faut en moyenne 11 ans à la bureaucratie israélienne pour approuver la construction de logements et deux ans de plus pour les construire de manière effective.

« En comparaison, dans la plupart des pays de l’Union européenne, le temps maximum nécessaire pour obtenir un permis de construire est de 8 à 12 semaines, » note le rapport.

Ici aussi, l’étude le suggère, il reste beaucoup à faire.

« Si vous réformez l’éducation à la périphérie pour en faire la meilleure dans le pays, une chose qui peut être faite, et que vous connectez la périphérie avec des routes et des chemins de fer de sorte que presque tout le pays soit à seulement une demi-heure des grandes villes, vous avez déjà résolu le problème du logement », estime Dan Ben-David, économiste de l’Université de Tel-Aviv et directeur du Centre Taub.

Il y aurait beaucoup moins de concurrence pour une bande étroite de logements à proximité des grands centres d’emploi, une concurrence qui est en partie responsable du coût élevé du logement, a-t-il expliqué.

Un tel projet changerait aussi fondamentalement la périphérie géographique d’Israël, où les taux de pauvreté, notamment dans les populations non-arabes et non-haredi, sont relativement élevés. « La question est stratégique », explique-t-il. « Vers où les hommes politiques veulent-ils que le pays se dirige ? »

« Il y a une volonté parmi les hommes politiques », insiste Ben-David, dont l’institution conseille le ministère des Finances et le Bureau du Premier ministre, et les désaccords sur les questions économiques ne sont pas immenses. Mais il y a un élément central que les électeurs doivent exiger : que leurs représentants prennent du temps pour faire passer les réformes du travail et de l’éducation au lieu de rester sur les questions qui divisent comme la sécurité. »

Le fait que la classe politique israélienne ne parle pas clairement et honnêtement des problèmes économiques du pays représente un obstacle majeur pour les résoudre.

Mais il y a aussi une conclusion optimiste : la croissance et la prospérité de ces dernières années a été atteinte en dépit de ces handicaps économiques et sociaux. Si les handicaps peuvent être réglés par une amélioration des politiques et avec des réformes éducatives et économiques profondes, l’économie israélienne aura encore une bonne période de croissance devant elle.