Alors qu’Israël est désormais sous la menace quotidienne d’attaques au couteau, déjouées ou non, il est curieux qu’une émission de télévision parlant d’économie tienne le public en haleine. Tel est l’exploit de « Cuillère en argent » (Magash Hakesef), une série documentaire en trois parties diffusée sur la Huitième chaîne, une station câblée israélienne.

« Je viens de regarder deux épisodes de ‘Cuillère en argent’ » a tweetté l’avocat Yuval Yoaz. « Un coup à l’estomac, les mots me manquent ».

« Il s’agit peut-être de l’émission de télévision la plus importante des dix dernières années » a écrit l’entrepreneur high-tech Shai Wolkomir dans un post public sur Facebook.

« Pourquoi ? Peut-être (simple hypothèse), qu’elle a le pouvoir d’éveiller ce qui était mort en nous ».

Doron Tsabari, Guy Rolnik et Amir Ben-David (Crédit : Facebook)

Doron Tsabari, Guy Rolnik et Amir Ben-David (Crédit : Facebook)

Le documentaire, conçu par le journaliste Amir Ben-David et le réalisateur de télévision Doron Tsabari, est un réquisitoire dévastateur contre un système économique devenu si concentré et élitiste qu’Israël pourrait bientôt rivaliser avec le Rwanda et la Namibie dans le domaine de la corruption.

Chaque épisode de la série est centré autour d’un critique virulent du comportement des élites économiques d’Israël et de leurs relations incestueuses avec des hommes politiques.

Le premier est Guy Rolnik, le rédacteur en chef rebelle du quotidien économique The Marker. Le deuxième épisode suit Yaron Zelekha, l’ancien comptable général d’Israël qui a été évincé de son poste en 2007 après avoir accusé le Premier ministre d’alors, Ehud Olmert, de corruption. Le troisième et dernier épisode, se concentre sur Daniel Gottwein, un historien de l’économie enseignant à l’Université de Haïfa.

Tous les trois sont filmés lors de conférences données à des jeunes, et ces clips sont entrecoupés d’animations, d’interviews à la Michael Moore avec des gens puissants, et d’images d’archives.

La conclusion sans appel du documentaire est que l’avenir d’Israël est moins menacé par des ennemis extérieurs que par le capitalisme « de copinage » et l’emballement des inégalités qui est en passe de détruire le tissu social de l’intérieur.

Voler les fruits de l’économie

La série débute avec des images d’une orangeraie.

« Imaginez l’économie israélienne comme si c’était une orangeraie » raconte la voix-off.

« Les fruits appartiennent à nous tous. Mais l’orangeraie a besoin d’un jardinier – le gouvernement – qui est responsable de la cultiver, de distribuer les fruits de façon équitable, et de veiller à ce qu’elle donne encore des fruits dans les années à venir. Mais quelque chose dans notre orangeraie a mal tourné. Les groupes d’intérêt ont abusé de leur pouvoir pour manger plus de fruits que les autres, pour déraciner les arbres et même s’approprier des sections entières de l’orangeraie ».

Rolnik devant des étudiants (Crédit : YouTube)

Rolnik devant des étudiants (Crédit : YouTube)

Dans le premier épisode de « Cuillère en argent », Rolnik souligne qu’environ 20 individus contrôlent la plupart du crédit bancaire en Israël, et que seulement deux banques, Leumi et Hapoalim, contrôlent 60 % de ce crédit.

20 « magnats » d’élite israéliens, comme on les appelle en Israël, se prêtent de l’argent les uns les autres et échouent souvent à fournir du crédit aux petites entreprises, ce qui fait qu’une large partie de l’industrie est contrôlée par des monopoles ou des cartels. Parmi les magnats qu’il mentionne, l’on trouve Shari Arison, Nochi Dankner, Yair Hamburger, et Yitzhak Tshuva.

En fait, dit Rolnik, il y a 69 monopoles en Israël avec contrôle monopolistique ou quasi-monopolistique sur environ 125 secteurs de l’économie israélienne.

Dans le deuxième épisode de « Cuillère en argent », Zelekha montre comment fonctionne la concentration sur le marché alimentaire.

« La nourriture en Israël est de 20 % à 25 % plus chère qu’en Europe » décrit-il devant un auditoire d’étudiants et de citoyens divers. « Cinq entreprises – Tnuva, Strauss-Elite, Coca-Cola, Osem et Unilever Telma – rassemblent 48 % du total des aliments vendus en Israël. L’autre moitié du marché est répartie entre 1 008 petites entreprises ».

Zelekha visitant un supermarché, dans le documentaire (crédit : Youtube)

Zelekha visitant un supermarché, dans le documentaire (crédit : Youtube)

À un moment du documentaire, Zelekha visite un supermarché et commence à nommer les entreprises derrière chaque produit de l’étagère.

« Coca-Cola, Coca-Cola, Coca-Cola, » assène-t-il face aux rayonnages de boissons gazeuses.

Zelekha se tourne alors vers l’autre côté de l’allée, où il voit une rangée de bouteilles de Fuze Tea. Il en retourne une et, ô surprise, elle aussi est fabriquée par Coca-Cola. Zelekha répète le processus dans l’allée de produits laitiers, où des rangées et rangées de cartons portent l’étiquette Tnouva. Quand il aperçoit un carton produit par Tara, Zelekha le saisit et lit les petits caractères. « Coca-Cola ! », il annonce.

Zelekha informe son auditoire qu’Israël se classe 141e sur 148 pays en termes de niveau de concurrence sur les marchés de consommation. L’Etat juif, dit-il, est sur un pied d’égalité avec la Serbie, en Haïti, au Tchad et en Mongolie, et est même classé derrière la Libye, pourtant défaillante, en termes de compétitivité.

Quand on en vient à l’évaluation des efforts du gouvernement pour casser les monopoles, Israël se classe 109e dans le monde, selon Zelekha.

Mais il y a pire. Zelekha rapporte qu’Israël a chuté de 20 points dans les 13 dernières années dans les classements mondiaux de corruption. En 2001, Israël a été classé à la 16e place, à égalité avec les Etats-Unis.

En 2002, il est tombé à la 18e place. En 2005, Israël était à la 28e place en 2014 et il est tombé à la 37e. Si cette tendance se poursuit, Zelekha avertit dans le documentaire, dans 13 ans, le niveau de corruption du pays rivalisera avec celui du Rwanda, de la Namibie et de l’Angola.

 « Des réactions incroyables”

Le co-créateur de « Cuillère en argent », Amir Ben-David a déclaré au Times d’Israël que les réactions à la diffusion du premier épisode ont été « incroyables ».

« Je n’ai jamais rien connu de tel. Des centaines de personnes sont entrées en contact avec moi. Les gens débattent, discutent et incitent leurs amis à le regarder. Nous avons eu une critique très positive du site web très connu des haredis, B’Hadrei Haredim, et la députée de Meretz, Zehava Gal-on, a déclaré que tout Israélien avait le devoir de le regarder ».

Selon Ben-David, le système de népotisme israélien s’est construit au cours des 30-40 dernières années alors que le regard de la population a été détourné vers les angoisses existentielles à propos des guerres et de la sécurité.

Des centaines de milliers d'Israéliens sur Kikar Hamedina en septembre 2011, pour davantage de justice sociale. Il s'agit de la plus grande manifestation de l'Histoire en Israel. (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)

Des centaines de milliers d’Israéliens sur Kikar Hamedina en septembre 2011, pour davantage de justice sociale. Il s’agit de la plus grande manifestation de l’Histoire en Israel. (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)

« En 1976, Israël était l’un des pays les plus égalitaires du monde, aux côtés de la Suède. Aujourd’hui, c’est l’un des plus inégalitaires, et cela empire rapidement ».

Le problème, dit Ben-David, est que la plupart des gens ne comprennent pas l’économie.

« Au cours des dernières décennies, les gens ont choisi pour qui ils vont voter pour la base de leur position sur Jérusalem ou sur les négociations avec les Palestiniens, mais si vous leur demandez ce que leur représentant pense à propos de la fiscalité ou des taux d’intérêt, ils ne le savent pas ».

Il ajoute : « La plupart des gens voient l’économie comme quelque chose qui tombe du ciel, comme la pluie. Ce n’est pas le cas. Il y a des décisions, des politiques derrière des choix comme les taux d’intérêt, l’inflation et le fait que les prix des appartements sont à la hausse ou à la baisse. Voilà ce que nous essayons de faire dans la série : montrer que l’économie n’est pas le temps qu’il fait, elle se compose de décisions prises par des gens et il est possible de prendre des décisions qui serviront la majorité ».

Selon Ben-David, le troisième épisode offre une analyse historique de la façon dont Israël est passé d’une société très égalitaire à très inégalitaire en seulement trois décennies, mais il ajoute également sa propre interprétation.

« Israël est un pays d’extrêmes. La deuxième Intifada a été un traumatisme que nous n’avons pas totalement surmonté. La plupart des pays ne connaissent pas de situations où les bus et les cafés explosent pendant des mois avec des centaines de personnes tuées. Ensuite, il y a eu l’évacuation de Gush Katif et les guerres de missiles qui ont eu lieu presque chaque été, d’abord dans le nord puis à Gaza jusqu’à Tel-Aviv. Et pendant que cela se passait, les politiciens et les capitalistes cyniques ont sauté sur l’occasion pour abuser la population ».

Selon lui, lorsque les gens se sentent traumatisés et craignent pour la vie de leurs enfants, ils ne remarquent pas que des lois sont votées et transfèrent la richesse de la majorité de la population vers les très riches.

« Regardez ce qui se passe maintenant : tout le monde est inquiet des attaques au couteau, à juste titre, et tout à coup le Premier ministre veut accélérer l’accord sur le gaz naturel », note-t-il, se référant à un plan controversé par lequel un groupe d’affaires, se trouve à exercer un monopole de fait sur les réserves de gaz naturel situées au large des côtes d’Israël.

Zelekha protestant contre l'accord sur le gaz (Crédit : Youtube)

Zelekha protestant contre l’accord sur le gaz (Crédit : Youtube)

« Vous pourriez dire, attendez, pourquoi est-ce urgent ? Ça l’est parce que le gouvernement sait que les gens sont sous le choc de toutes les attaques terroristes, de sorte qu’ils ne font pas attention. C’est la stratégie classique de pickpockets. Ils poussent quelqu’un, cette personne tombe et ne remarque pas que son portefeuille a disparu ».

Une voie de sortie ?

Ben-David pense que la seule façon d’inverser la trajectoire d’Israël passe par un réveil de la population et de sa lutte contre le pouvoir économique concentré.

« Nous parlons d’un très petit groupe de gens qui possèdent d’énormes privilèges. Ils ne les abandonneront pas juste parce que quelqu’un dit : « Ce n’est pas juste » ».

Son modèle est le président américain Teddy Roosevelt, qui, au tournant du 20e siècle a affronté les magnats, et rompu les monopoles des chemins de fer et du pétrole.

Malheureusement, dit Ben-David, les réformes se produisent le plus souvent qu’une fois qu’une catastrophe est arrivée.

« J’espère que nous n’en arriverons pas là. Après la Seconde Guerre mondiale, l’Europe a vu comment la faim dans les années 1930 a conduit au nazisme et au fascisme, alors les Etats-providence pour le logement et la santé publique ont été créés. Mais c’est arrivé après la plus grande catastrophe de l’Histoire ».

Réception populaire

La réception sur Facebook et Twitter a été majoritairement positive, bien qu’un critique, Rogel Alpher, a écrit dans Haaretz que le premier épisode avait quelques affinités avec les théories du complot.

« Les créateurs de « Cuillère en argent » ont donné à Guy Rolnik une plate-forme pour présenter ses théories (dont la plupart sont importantes et éclairantes) » écrit-il « mais ils lui ont donné un blanc-seing. Ils ont agi comme des collègues ou des groupies. Pendant presque tout l’épisode, Rolnik se tient devant un groupe d’étudiants silencieux, approbateurs et impressionnables qui ne remettent pas en cause ses positions ».

Un autre critique, un utilisateur de Twitter qui écrit sous le pseudo @FakeEhudBarak ironise sur le fait que la série tente apparemment d’attirer tout le monde. « Nous avons déjà essayé l’approche de l’économie d’une manière « apolitique » dans ce pays et le résultat a été [l’ancien ministre des Finances] Yaïr Lapid ».

L’immense majorité des réactions sur Twitter, cependant, ont parlé de la série comme une prise de conscience puissante.

« ‘Cuillère en argent’ est pour les plus courageux seulement » a tweeté le militant des droits des parents, Danny Harush. « Le regarder ne vous laisse que deux options : fuir cet endroit ou rester et vous battre de toutes vos forces contre ces personnes qui pillent le pays ».