Lorsque la municipalité polonaise de Walbrzych (Basse-Silésie) a dû débaptiser certaines rues qui portaient le nom de communistes polonais passés par la France et ayant combattu le nazisme, le sang des défenseurs de la mémoire sociale des mineurs du Nord n’a fait qu’un tour…

Parmi ces « candidats » à l’effacement urbain imposé en 2016 par Varsovie au nom de l’anti-communisme, figuraient en effet trois Polonais émigrés dans les années 1920 dans le bassin minier : Bronislaw Kania, Joseph Kolorz et Tomasz Rabiega.

Kania, l’un des dirigeants du mouvement résistant FTP-MOI dans le Nord, fut guillotiné par les nazis à Douai en 1943. Kolorz, membre du comité central du PCF et brigadiste, mourut au combat en Espagne en 1938.

Rabiega, responsable des sections polonaises de la CGT dans le Douaisis, fut interné sous Vichy au camp disciplinaire de Vernet (Ariège) comme « indésirable », selon Jacques Kmieciak, président de l’association des amis d’Edward Gierek, du nom de l’ancien numéro un du parti communiste polonais des années 1970 et ancien mineur dans le Pas-de-Calais.

Ce sont des Polonais de France, rentrés après-guerre en Pologne, qui choisirent ces patronymes pour nommer des rues.

Entre 1946 et 1949, histoire méconnue, ils furent ainsi 62 000 à répondre à l’appel de leur pays, qu’il fallait repeupler (après les expulsions d’Allemands) et reconstruire. Par patriotisme ou sympathie pour le régime communiste naissant. Environ 5 000 mineurs participèrent à cette « reemigracja », notamment en Silésie.

« Les rues aux noms allemands ont été débaptisées. Walbrzych avait un stade Adolf Hitler… Ces rapatriés ont alors naturellement donné les noms de ceux qu’ils ont côtoyés, notamment de résistants ayant combattu le nazisme », raconte M. Kmieciak, expert de cette histoire.

« Francuzi »

Mais dans la Pologne actuelle du dirigeant conservateur et nationaliste Jaroslaw Kaczynski, ces noms-là sont proscrits : selon une loi de 2016, « les routes, rues, ponts, places (…) ne peuvent pas commémorer les personnes, les organisations, les événements ou les dates symbolisant le communisme ou un autre régime totalitaire ». Les villes s’exécutent donc, à contre-coeur parfois : « ce n’était ni notre initiative, ni notre intention… », insiste le porte-parole de la ville de Walbrzych.

De quoi susciter malgré tout l’ire de Bogdan Krol, 84 ans, représentant de cette petite communauté franco-polonaise de Walbrzych. « J’ai vu les Polonais lutter en France contre l’envahisseur nazi. Je me bats pour qu’on empêche de retirer le nom de ces résistants ayant donné leur vie pour notre liberté, votre liberté ! Et croyez-moi, je ne suis pas communiste ! », lance, au bout du fil, ce fils de mineur revenu en 1947. « C’est une grosse bêtise, il ne faut pas changer l’histoire comme ça ! », s’emporte aussi dans un délicieux français Czeslawa Wlodarczyk, 87 ans. Son père travaillait au fond à Hersin-Coupigny.

Vent debout contre ce projet, les « Francuzi » ont depuis le début de l’année récolté des informations en France sur le parcours de ces hommes, transmises ensuite à la mairie.

Leur action a trouvé écho dans le bassin minier, auprès d’un réseau de militants, élus et associatifs, ripostant via pétition et courriers au maire de Walbrzych ou à l’ambassade de Pologne. « Il importe de conserver la trace de ceux qui ont lutté pour que notre présent soit une Europe de la Paix », écrit ainsi le sénateur Dominique Watrin.

Fructueuse mobilisation : elle avait déjà permis d’épargner d’une première liste le nom de Burczykowski – père déporté à Sachsenhausen, trois fils fusillés par la Gestapo à Arras.

Trois noms ont ensuite été retirés d’une liste de 13 en conseil municipal, le 17 juillet : Kania et deux autres, passés par d’autres régions de France. Mais pas Rabiega, ni Kolorz.

Le premier, revenu en Pologne « a oeuvré en faveur du pouvoir communiste imposé par Moscou en Pologne », explique Grzegorz Waligora, expert régional de l’Institut de la mémoire nationale (IPN, enquêtant sur les « crimes contre la nation polonaise »), consulté par la ville en cas de doute. Le second était membre du bataillon Dabrowski en Espagne, composé « plus de communistes proches du Kremlin que d’anti-Franco ».

L’issue satisfait néanmoins ces porteurs de mémoire. « Demi-victoire ! », disent en choeur Jacque Kmieciak et Bogdan Krol.