Malgré les gros titres affirmant le contraire ce week-end, la communauté juive mondiale n’approche pas quantitativement ce qu’elle était avant la Shoah – 16,5 millions de personnes. C’est ce qu’affirme un célèbre démographe juif, le professeur Sergio DellaPergola. Comme il l’a déclaré au Times of Israel ce dimanche, cela pourrait bien arriver mais c’est peu probable avant 2050.

En fin de semaine dernière, les médias internationaux, y compris ce site, ont été inondés de déclarations optimistes, sur la base d’un rapport du Jewish People Policy Institute, qui affirmait que la population juive avait rattrapé les pertes subies pendant le génocide commis par les nazis.

Lors de la réunion du cabinet du 28 juin 2015. (Crédit :  Alex Kolomoisky/POOL)

Lors de la réunion du cabinet du 28 juin 2015. (Crédit : Alex Kolomoisky/POOL)

Dans un communiqué pûblié après la réunion du cabinet de dimanche, le Premier ministre Benjamin Netanyahu est entré dans la danse en évoquant les « informations encourageantes », tout en liant la nouvelle au « contexte iranien ».

«  Selon le Jewish People Policy Institute (JPPI), le nombre de Juifs dans le monde a passé le seuil de 16 millions de personnes et se rapproche – et peut-être a même déjà dépassé – du nombre de Juifs d’avant la Shoah … »

« Il y a encore une certaine valeur symbolique au fait que le peuple juif a atteint à nouveau la population qu’il avait avant la terrible destruction », a déclaré Netanyahu.

« Soixante-dix ans après la destruction d’un tiers de notre peuple, nous ne permettrons pas à un régime qui nie la Shoah et déclare ouvertement son intention de détruire notre Etat d’accéder à la capacité de le faire »,  a-t-il ajouté.

« Nous approchons du nombre de Juifs qu’il y avait dans le monde à la veille de la Seconde Guerre mondiale » Rapport du JPPI

Le rapport du JPPI, officiellement publié lors de la réunion du cabinet de dimanche, a été accompagné d’un résumé où l’on peut lire : « La population juive mondiale a été en constante expansion et compte aujourd’hui 14,2 millions de personnes. Si l’on inclut ceux qui se reconnaissent comme partiellement juifs et les immigrants vers l’Etat d’Israël qui ne sont pas halakhiquement [ie, selon la loi juive] juifs, mais sont éligibles à la Loi du Retour (et ne professent aucune religion), nous approchons du nombre de Juifs qu’il y avait dans le monde à la veille de la Seconde Guerre mondiale. »

S’exprimant au Times of Israel ce dimanche, le président du JPPI, Avinoam Bar-Yosef, a déclaré que le rapport n’affirme pas qu’il y a maintenant 16,5 millions de juifs, soit la population d’avant-guerre. Il y a d’après lui plusieurs millions d’autres qui doivent être pris en considération afin « de mettre en place pour eux des politiques spéciales qui permettront de renforcer leur identité juive ».

Même si elle engendre des « titres euphoriques », cette façon d’agréger des données est manifestement biaisée, assure le démographe DellaPergola dans une longue conversation avec le Times of Israel ce dimanche.

Le rapport du JPPI serait l’illustration du mélange proverbial des pommes et des oranges afin de pouvoir affirmer : «  Nous approchons le nombre de Juifs dans le monde à la veille de la Seconde Guerre mondiale. » Mais comme dans de nombreuses conversations autour d’Israël et de la diaspora, à la base de cette controverse, figure la question sans réponse : « Qui est Juif ? »

« Le titre ne correspond pas à la nouvelle »

DellaPergola, en qualité d’expert par excellence de la démographie juive, a été assailli d’appels téléphoniques depuis l’article de vendredi.

Le démographe Sergio DellaPergola (DR Sergio DellaPergola)

Le démographe Sergio DellaPergola (DR Sergio DellaPergola)

Le professeur émérite de l’Université hébraïque de Jérusalem venait de terminer la mise à jour de sa longue étude (qui s’étale sur des décennies) sur la population juive à travers le monde – qui serait aujourd’hui de 14,3 millions de personnes – lorsque l’article a été publié. En regardant un article du site Ynet, il a vu que son chiffre de 2014 (14,2 millions) était à la base des extrapolations de la JPPI et des articles des médias qui en résultent.

Il explique comment cette confusion des chiffres découle d’ «  un mélange d’incompréhension – et aussi de contrefaçon journalistique. Le titre ne correspond pas à la nouvelle. C’est un bobard ».

Depuis 1975, DellaPergola génère et analyse des données sur les différents segments du peuple juif. Dans les grandes lignes, il y a le groupe « de base », les personnes qui se reconnaissent comme Juifves par la religion et les Juifs non-religieux qui se considèrent comme culturellement juifs.

Le démographe de JPPI Uzi Rebhun a déclaré au Times of Israel qu’il a utilisé pour son rapport le chiffre de 2014 de DellaPergola et a ajouté les 350 000 personnes qui ont immigré de l’ancienne Union Soviétique en Israël et leur progéniture, « qui ne sont pas Juifs selon la Halakha », mais qui ont subi ce qu’il a appelé une « conversion sociologique ».

 « Nous ne disons pas qu’ils sont juifs. Nous disons que si quelqu’un veut les ajouter à la population juive, c’est une décision subjective »

Ce sont 350 000 Israéliens qui parlent hébreu, dit Rebhun. Ils vivent leur vie selon le calendrier juif et envoient leurs enfants dans des écoles juives.

Un autre groupe, qui représente environ un million de personnes et ne se trouve pas dans le calcul de DellaPergola, réside aux Etats-Unis, et selon la récente enquête de 2013 de Pew « sont sans religion », mais se considèrent comme « partiellement juifs ». La majorité, 60 %, ont une mère juive, affirme Rebhun.

Des participants au "Aliyah Mega Event" de New York en mars 2015. (Autorisation Nefesh B’Nefesh)

Des participants au « Aliyah Mega Event » de New York, en mars 2015. (Autorisation Nefesh B’Nefesh)

Enfin, le rapport de JPPI ajoute plusieurs centaines de milliers de ces « juifs partiels » à travers la diaspora pour atteindre le nombre d’avant-guerre de 16,5 millions.

« Nous supposons qu’il y a aussi des Juifs partiels dans d’autres pays de la diaspora, mais nous ne savons pas combien », détaille Rebhun.

« Nous ne disons pas qu’ils sont juifs. Nous disons que si quelqu’un veut les ajouter à la population juive, c’est une décision subjective », affirme Rebhun. « Nous disons qu’il y a 14,2 millions de juifs. Si l’on compte les autres, c’est une décision subjective des chercheurs et des gens ordinaires qui décident s’ils sont juifs ou non. »

Une question complexe

Le sujet est complexe dans la contexte post-moderne de l’après-Seconde Guerre mondiale, où l’identité est plus fluide et les mariages mixtes courants. Avant la Shoah, assure DellaPergola, alors que le sécularisme existait certainement, notamment en Pologne, en Allemagne et en Italie, les « distinctions identitaires complexes n’existaient pas ».

Un outil utilisé par DellaPergola lors de l’examen des données des descendants de juifs est l’ « agrégat global étendu ».  Selon son rapport de 2014, « si l’on ajoute les personnes qui déclarent qu’elles sont en partie juives et les non-juifs qui ont des parents juifs, on obtient une population globale mondiale étendue de 17 236 850 de personnes ».

Ensuite, il y a la population juive « élargie », qui comprend la somme de la population juive de base, ainsi que les personnes qui déclarent qu’elles sont « partiellement juives », comme dans l’enquête 2013 de Pew. Ajoutez à cela ceux qui ont pu naître de parents juifs, mais ne sont pas actuellement juifs, ou qui se considèrent comme ayant une origine juive, et les membres du ménage non-juifs, tels que les conjoints et les enfants. La population juive mondiale élargie pour 2014 est ainsi de 20 109 400 de personnes.

Et il y a aussi la question de la loi israélienne du Retour. Dans son rapport de 2014, DellaPergola écrit : « en vertu des dispositions complètes sur trois générations et latérales du droit au retour, la population éligible juive et non-juive totale peut être estimée approximativement à 22 921 500 de personnes ».

Une autre façon de conceptualiser les chiffres de la population est la quantification par 1000. Avant la Shoah, par exemple, environ 8 personnes sur 1 000 étaient juives dans le monde. Après la Seconde Guerre mondiale, il y avait environ  4 juifs pour milles personnes. Aujourd’hui, le chiffre est légèrement en dessous de 2 pour mille.

« Vous devriez serrer 500 mains avant de rencontrer un autre Juif », s’amuse DellaPergola.

Mais le chercheur est optimiste, en particulier concernant le rôle d’Israël, quant à la récupération des taux de la population d’avant la Seconde Guerre mondiale.

 « Israël a connu une augmentation de 100 000 juifs chaque année au cours des dernières années, ce qui est un nombre important »

Selon Pew, la population juive peut récupérer ses pertes de la Shoah en 2050, et ce même si sa part dans la population mondiale sera encore plus faible qu’aujourd’hui.

« Israël a connu une augmentation de 100 000 juifs chaque année au cours des dernières années, ce qui est un nombre important », affirme DellaPergola. Il a qualifié Israël de « conducteur du peuple juif dans son ensemble ».

Le chercheur interroge : « Pourquoi les Israéliens veulent-ils avoir des enfants quand les Européens ne le font pas ? » Cela a beaucoup à voir avec l’optimisme inhérent au peuple israélien, affirme-t-il.

« Il existe un lien entre le bonheur et la famille », décrit DellaPergola. Il sourit et dit que ceci, cependant, pourrait être un effet circulaire, avec chaque élément entraînant l’autre – plus vous êtes heureux, plus vous ferez d’enfants, et vice versa.

« Une bonne psychologie et une bonne économie » permettront, ensemble, à Israël de se maintenir sur sa lancée. Pour DellaPergola, nous avons besoin du « désir d’avoir des bébés, et de la capacité à payer pour eux ».