Derrière les drapeaux rouge et blanc des parachutistes à l’entrée de la base, dans une caravane éclairée par des lumières fluorescentes, des cartes à codes de l’armée alignées les unes à côté des autres, une dizaine de soldates effectuent leur rotation de quatre heures, les yeux rivés sur les écrans qui leur font face.

Dans un coin de la pièce, une soldate portant un vernis à ongles rose-corail, contrôle une zone considérée par l’armée comme « stratégique » – une portion de 16 kilomètres de la route 443 en Cisjordanie, reliant Tel Aviv à Jérusalem.

La route, l’un des deux principaux axes menant à la capitale, est située à l’est de la barrière de sécurité. Après plusieurs mois de calme absolu, elle a connu soudainement une éruption de violence, dont 20 attaques au cocktail Molotov, en janvier et en février. Au début du mois, l’unité Magen de la police israélienne, inquiète du côté imprévisible des attaques, a décrété la route interdite d’accès aux ministres du gouvernement.

Cette semaine, après plusieurs jours de calme, un officier des renseignements montre au Times of Israel les endroits sensibles de la route et donne un aperçu des mesures prises par l’armée pour limiter les violences.

Dans la caravane de surveillance, il précise que les images sont fournies par deux caméras nichées au sommet de tours de 42 mètres de haut, le long de la route. La soldate qui observe l’écran peut activer le mode de jour pour avoir des images en couleur ou le mode de nuit pour projeter des images thermiques, plus floues, en noir et blanc.

La routine de surveillance consiste à inspecter une série d’endroits problématiques pendant une certaine durée, explique l’officier de renseignements. Mais la soldate peut s’attarder ailleurs si quelque chose lui paraît suspect.

En cas d’attaque, explique-t-elle, elle peut traduire la scène du crime en une série de 10 repères sur une carte topographique et soit transmettre ce nombre aux forces sur le terrain soit, si nécessaire, les guider vers un point précis.

S’exprimant en présence de l’officier, elle n’a pas une seule fois tourné la tête ou levé les yeux de l’écran. « Leur capacité de concentration est incroyable », a confié l’officier des renseignements, notant que très peu d’hommes pourraient maintenir un niveau d’attention aussi éreintant, et nécessaire pour inspecter une portion de route pendant quatre heures d’affilée.

A l’extérieur, l’officier fait démarrer la visite de la route 443 par le point de passage Maccabim, où les véhicules israéliens vont soit à l’est, en Cisjordanie, en direction de Jérusalem, soit à l’ouest, vers Modiin et Tel Aviv.

Conduisant vers l’est, il s’arrête à Bayt Sira, le premier village palestinien à croiser la route. En 2007, des représentants du village ont adressé une pétition à la Cour suprême. Ils contestaient l’appropriation par l’armée d’une terre palestinienne afin de moderniser la vieille route britannique, qui relie des communautés rurales à Ramallah. Après l’assassinat de six Israéliens le long de la route lors de la Seconde Intifada, les Palestiniens ont été interdits de l’emprunter que ce soit en voiture, par bête de somme, ou à pied.

Illustration d'une explosion de voiture à la suite d'un lancer de cocktail Molotov à l'extérieur de Tekoa en novembre 2013. Une mère et son enfant ont été blessés lors de l'attaque (Crédit :  Gershon Elinson/ Flash 90)

Illustration d’une explosion de voiture à la suite d’un lancer de cocktail Molotov à l’extérieur de Tekoa en novembre 2013. Une mère et son enfant ont été blessés lors de l’attaque (Crédit : Gershon Elinson/ Flash 90)

Avec la baisse de la violence, Israël a commencé à construire une série de routes pour favoriser le « tissu social », connectant les villages situés le long de la route 443 à Ramallah, le centre éducationnel et médical des 55 000 résidents Palestiniens de la région.

Tous les barrages routiers entre les villages et Ramallah, situés sur les routes internes, ont été retirés, mais les Palestiniens, toujours empêchés d’utiliser l’autoroute, ont affirmé que l’interdiction générale était discriminatoire et qu’elle était un exemple de punition collective injustifiée.

La présidente de la Cour suprême Dorit Beinisch a estimé en décembre 2009, rejoignant la majorité des voix au sein de l’institution, qu’en dépit des indéniables inquiétudes sécuritaires du commandement régional de l’armée, « le facteur décisif est le grave résultat final, et non les considérations [du commandement]. » Selon un juge de la Cour suprême, Uzi Fogelman, l’interdiction de l’armée était disproportionnée.

Contrainte de rembourser les frais judiciaires des plaignants, l’armée s’est vue accorder un délai de cinq mois pour trouver un arrangement alternatif.

Les Palestiniens peuvent aujourd’hui emprunter la route dans les deux directions. Toutefois, à la limite orientale, au checkpoint Ofer, ils ne peuvent pas poursuivre vers Beitunya et Ramallah. A la bordure occidentale, au checkpoint Maccabim, ils ne peuvent se rendre à Modiin ou à Tel Aviv.

Ceux qui choisissent d’emprunter la route doivent subir un contrôle de sécurité minutieux. Le côté pratique de l’autoroute, explique la porte-parole de l’ONG humanitaire B’Tselem Sarit Michaeli, est contrebalancé par le temps passé aux contrôles de sécurité et par l’impossibilité d’atteindre Ramallah, ce qui ne laisse « pas la moindre raison à un Palestinien d’emprunter cette route aujourd’hui. »

L’officier des renseignements confirme que sur les 40 000 véhicules empruntant la route chaque jour, pas plus de 10 sont conduits par des Palestiniens.  Et pourtant, dit-il, la préservation de la sécurité des 180 kilomètres de route qui s’étendent sur le territoire contrôlé par la brigade Binyamin, notamment cette portion de la route 443, est une tâche fastidieuse.

L’une des raisons tient à la nature de la menace

Les pierres et les bombes incendiaires, potentiellement létales, sont faciles à dissimuler et n’exigent ni préparation ni complice. Indiquant l’autoroute à quatre voies au niveau du village de Bayt Ur al-Trahta, où vivent 3 000 personnes et qui s’étend sur près de quatre kilomètres, l’officier des renseignements explique que depuis ce lieu central de friction, la seule chose à faire est de descendre au coin de la route avec une bouteille de combustible dans une poche et un briquet dans l’autre.

« On peut les garder dans les poches de son manteau et les allumer une seconde avant d’atteindre la route, puis les jeter et s’enfuir », dit-il.

Etant donné que seules de petites portions sont clôturées et que l’armée n’a pas les effectifs ou la propension pour placer des soldats le long de la route, les embuscades sur le terrain sont devenues une tactique majeure pour réduire les attaques.

« C’est possible qu’en ce moment même, il y ait un piège caché dans ce wadi », estime-t-il, montrant une pente douce parsemée d’oliviers et de rochers gris clairs, « et même si on ne peut pas attraper ou empêcher quelqu’un qui lancerait une bombe incendiaire, on peut s’assurer qu’il sera arrêté. »

La violence le long de la route survient par à-coups. En juin 2013, raconte l’officier, il y a eu une hausse soudaine et inexplicable de jets de pierres et d’attaques à la bombe incendiaire.

Depuis le début de l’année (en comptant un jet de pierres qui a visé la voiture d’acteurs du théâtre Habima se rendant à Tel Aviv, à la Saint-Sylvestre), on dénombre 15 attaques, 20 bombes incendiaires et plusieurs dizaines de jets de pierres.

L’armée a répondu aux menaces en positionnant des troupes d’élite dans la zone et en doublant ses effectifs sur place. « Le renforcement des effectifs fait son effet », juge l’officier.

Depuis janvier, l’armée a arrêté 24 personnes de Bayt Ur a-Tahta et, au cours des 10 derniers jours, les attaques ont cessé. L’officier confie que les personnes arrêtées font partie du même clan et qu’ils cherchaient probablement à planifier des attaques.

Du côté sud de la route, en dehors de Khirbat al-Mizbah, l’autre lieu central de friction le long de la route, l’officier indique une marque noire sur l’asphalte, où quelqu’un a récemment dissimulé une bouteille de gaz à l’intérieur d’un pneu, ce qui a provoqué une explosion.

L’officier explique que, dans certains cas, il reçoit des renseignements en temps réel au sujet d’une attaque sur le point de se produire et, le plus souvent, il n’apprend les noms des auteurs que plus tard. S’ils ont plus de 12 ans, dit-il, ils peuvent être appréhendés et la pression peut être mise sur leurs familles, en révoquant par exemple les permis de travail.

Sinon, ils peuvent être remis aux forces de sécurité de l’Autorité palestinienne. Il précise que ces forces ont arrêté des dizaines de personnes dans chaque département de Cisjordanie au cours de l’année écoulée et que, si elles hésitent à mener des opérations dans les camps de réfugiés, « elles travaillent, et travaillent bien, dans la plupart des lieux. Si elles ne travaillent pas, c’est parce qu’elles ne le peuvent pas, pas parce qu’elles ne veulent pas. »

Avant de retourner au checkpoint Maccabim, l’officier ajoute que l’armée n’a rien à voir avec la décision controversée visant à empêcher les ministres israéliens d’emprunter la route – une décision qui a conduit un ancien haut responsable des renseignements à se déchaîner contre la direction de l’unité Magen.

L’officier précise toutefois que chaque jet de pierres sur la route 443 déclenche « un coup de fil du chef d’état-major de l’armée. »