Tel Aviv – La plupart des gens ont entendu parler de la voluptueuse sirène égyptienne Umm Khultum, la plus grande chanteuse arabe dans l’histoire qui a dominé les scènes et les radios du Moyen Orient des années 1930 jusqu’aux années 1970, et qui est toujours très largement appréciée.

Pourtant, bien qu’elle fut également une chanteuse importante de la musique populaire égyptienne jusqu’à la Révolution égyptienne de 1952, on ne peut pas en dire autant de Souad Zaki.

Si la situation politique avait été différente, Zaki aurait pu devenir un phénomène international de la chanson, tout comme Umm Khultum qui avait choisi Zaki pour jouer dans le film à succès Salamah.

Avec l’arrivée du nationalisme et de l’antisémitisme en Egypte, Zaki, fière de son judaïsme et sioniste, a quitté le pays de sa naissance et son statut privilégié pour une vie difficile d’immigrant dans le jeune Etat juif.

Alors que la carrière de Zaki prenait de l’ampleur en Egypte, elle est devenue femme de ménage dans une banque de Tel Aviv.

A l’aune des récentes révolutions égyptiennes, l’intérêt pour les célèbres chanteuses juives d’Egypte s’est renouvelé. Les fans de musique ont redécouvert Layla Mourad, la voix de la révolution de 1952. Mourad, qui avait des origines juives d’Irak et de Pologne, s’était convertie à l’islam pour son mari, ou pour sa carrière, ou les deux.

Faiza Rushdi, une chanteuse égyptienne qui, comme Zaki, a déménagé en Israël, a attiré l’attention d’un large public en Israël il y a environ une dizaine d’années lorsque sa fille, Yaffa Tusiah-Cohen, est montée sur scène avec un spectacle intitulé, Ana Faiza, abordant les difficultés de leur relation mère-fille. (L’histoire est ensuite devenue en 2002 un documentaire intitulé Mama Faiza, et réalisé par Sigalit Banai.)

Pourtant, des trois célébrités juives d’Egypte de la chanson du 20ème siècle, seule Souad Zaki a été oubliée de tous, sauf des fans les plus puristes de la chanson arabe.

C’est pour cela que le fils de Zaki, Moshe, psychologue à Haïfa, était très content de pouvoir rencontrer le Times of Israel afin de raconter l’histoire peu commune de sa mère.

« C’était la Beyoncé du Caire à l’époque », voilà comment Moshe Zaki, âgé de 69 ans, décrit avec fierté sa mère disparue. Seule Umm Khultum était plus diffusée sur Radio Egypte.

Souad Zaki et son fils âgé de 5 ans (Crédit : autorisation de Moshe Zaki)

Souad Zaki et son fils âgé de 5 ans (Crédit : autorisation de Moshe Zaki)

« Je ne dirais pas vraiment cela », explique Yitzhak Aviezer, directeur musical du département arabe de Kol Israël Radio entre 1957 et 2007, au Times of Israel. Je n’aime pas comparer les artistes, mais je dirais que Souad était une très bonne chanteuse de la chanson populaire égyptienne classique. Ce n’était pas une vedette de tout premier plan comme Layla Mourad, mais ceux qui aimaient son style de musique la connaissaient bien. »

Assis à un café à proximité du Théâtre national Habima de Tel Aviv en compagnie d’un journaliste, Moshe Zaki feuillette un album en montrant de coupures et des photos de journaux sur la carrière de sa mère.

Agé de 39 ans, son fils, Uri Zaki, un activiste politique et ancien représentant de B’tselem à Washington, est venu pour l’entretien et en apprend beaucoup au sujet de sa grand-mère.

« Je me souviens d’elle comme d’une femme corpulente et une bonne cuisinière. Elle préparait des artichauts fourrés et du riz super », se remémore son petit-fils. « Je me rappelle qu’elle avait l’habitude de rire à gorge déployée. Elle avait beaucoup d’émotions. »

Souad Zaki a finalement déménagé à Haïfa pour se rapprocher de son fils adulte et de sa famille. Uri et sa plus jeune sœur Iris (maintenant réalisatrice et doctorante à Londres) avaient l’habitude d’aller dans son appartement après l’école. Son petit-fils se souvient d’elle regardant la télévision égyptienne en parlant un mélange d’arabe et d’hébreu.

« Je ne l’ai jamais entendue chanter »

Uri Zaki

Souad Zaki n’a peut-être pas fredonné des airs devant ses petits-enfants, mais elle a chanté après être arrivée en Israël. Pendant 20 ans, jusqu’à sa retraite à 57 ans, elle a chanté avec l’orchestre arabe Zuzu Moussa pour le département arabe de Kol Israel Radio.

C’était son travail de jour. Néanmoins, puisque cela ne lui était pas suffisant en tant que mère célibataire pour subvenir à ses besoins et à ceux de son fils, elle travaillait également comme femme de ménage dans une banque.

Là, elle se faisait appeler Mazal : la femme dont la voix passait à la radio et qui avait été autrefois une célèbre vedette de la chanson en Egypte, ne pouvait pas être reliée à la femme lavant le sol pour joindre les deux bouts.

Les habits de travail que Zaki enfilait pour nettoyer la banque étaient un lointain écho des tenues à la dernière mode européenne qu’elle portait lorsqu’elle était célèbre en Egypte. Une publicité collée dans l’album de Moshe Zaki montre sa mère habillée, coiffée et maquillée avec sophistication.

Souad Zaki était née dans une famille bourgeoise du Caire en 1915. Son père, dont la famille venait de Syrie, était juge dans l’une des banlieues de la ville, et sa mère, dont la famille était originaire d’Afrique du Nord, était femme au foyer.

Pourtant, quand son père est tombé malade, Zaki a dû utiliser son talent de chanteuse pour subvenir aux besoins de ses six frères et sœurs plus jeunes.

Mohammed Elakkad et Souad Zaki à New York (Crédit : autorisation Moshe Zaki)

Mohammed Elakkad et Souad Zaki à New York (Crédit : autorisation Moshe Zaki)

Zaki a commencé à chanter après le lycée et a étudié au conservatoire.

« Son oncle était un important promoteur immobilier au Caire, il l’a en quelque sorte adoptée et s’est occupé d’elle », explique son fils Moshe. « Elle a fait ses débuts à la radio sous le mystérieux pseudonyme de ‘Chanteuse S’, et elle est rapidement devenue très populaire. »

Son nom de scène était Souad Zaki. Son vrai nom de famille était Halwani, mais elle a pris le prénom de son père (un dérivé d’Isaac) comme nom de famille.

L’identité juive de Zaki n’était pas un problème professionnel ou personnel. De célèbres compositeurs (aussi bien musulmans que juifs) comme Riyad al-Sunbati et Daoud Hosni ont composé pour elle.

Souad Zaki (Crédit : autorisation Moshe Zaki)

Souad Zaki (Crédit : autorisation Moshe Zaki)

A 24 ans, elle a épousé le célèbre chanteur musulman et joueur de qanun Mohammed Elakkad, qui venait d’une grande famille de musiciens égyptiens.

« Sa famille n’était pas contente de cela », explique son fils. « Mais ils savaient qu’elle était non conformiste, ils ne pouvaient donc rien faire. Ma mère et mon père respectaient chacun la religion de l’autre. »

« Elle a chanté à la cérémonie d’inauguration de l’Université du Caire et Rabbi Simchon, qui a pratiqué la circoncision du roi Farouk, a également fait ma brit mila », ajoute Moshe Zaki pour souligner à quel point sa mère était célèbre et bien considérée.

« Sa judaïté était acceptée grâce à son immense talent. Elle était une mutreba (une diva). Ils l’aimaient en tant que chanteuse égyptienne parce qu’elle apportait de la fierté nationale au pays. »

Souad Zaki et Mohammad Elakkad ont décidé d’émigrer aux Etats-Unis alors que le nationalisme égyptien commença à se développer et la révolution était dans l’air. Elakkad est parti en premier aux Etats-Unis pour préparer leur émigration.

Zaki a appris en 1950 que son mari lui avait été infidèle avec une productrice qu’il avait rencontrée à New York. Elle a donc décidé de se séparer de lui et elle a pris la garde unique de leur jeune fils Moshe.

Lorsqu’elle a appris que des membres de sa famille se préparaient pour faire leur aliya en Israël, elle s’est jointe à eux. (Elle avait déjà voyagé dans le pré-Etat d’Israël trois fois pour des spectacles).

Puisqu’elle était célèbre, elle a dû faire semblant d’aller en vacances en Suisse pour pouvoir quitter l’Egypte. De Suisse, elle et son fils de cinq ans ont transité en Italie, d’où ils ont voyagé vers Israël.

Moshe Zaki montre à son fils Uri un album de famille (Crédit : Renee Zhert Gand)

Moshe Zaki montre à son fils Uri un album de famille (Crédit : Renee Zhert Gand)

« L’Egypte ne lui aurait pas donné de visa de sortie pour Israël », remarque son fils.

Une fois en Israël, la vie de Zaki a changé drastiquement.

Agée de 35 ans, elle et son fils ont vécu dans une maabara (un camp de transit) dans le sud de Tel Aviv, et ont ensuite déménagé dans un logement public à Or Yehuda.

Mère célibataire, elle travaillait sans répit pour permettre à son fils d’aller au Collège des Frères à Jaffa.

Elle a fondé de grands espoirs sur Moshe, qui a fini par faire un doctorat en France et est devenu un psychologue de renom.

« Elle a compris qu’elle ne pourrait pas arriver au sommet en Israël, alors elle a placé ses espoirs en moi pour que je puisse atteindre ce sommet », explique le fils.

Dans un retournement de situation peu commun, Zaki a fini par épouser de nouveau Elakkad des années plus tard, alors qu’elle était septuagénaire.

Ils ont vécu à New York pendant sept ans, et sont retournés en Israël après qu’Elakkad ait été agressé dans le métro et qu’on lui ait volé son qanun.

Elakkad est décédé en 1993 et a été enterré dans un cimetière musulman de Haïfa. Zaki est morte en 2004 et a été enterrée dans un cimetière juif à Tirat Hacarmel.

« Ma mère n’a jamais critiqué Israël », déclare Moshe Zaki avec réflexion. « Elle a simplement ‘réorganisé’ sa vie. »

Souad Zaki a enregistré quelque 200 chansons arabes pour la radio Kol Israel entre les années 1950 et 1960, mais c’était à une époque où relativement peu d’Israéliens écoutaient de la musique arabe.

C’était également avant la montée de la culture populaire Mizrahi, introduite par l’élection de Menachem Begin du Likud en 1977.

Le gouvernement égyptien a brûlé tous ses enregistrements musicaux et les quatre films qu’elle avait faits là-bas.

C’est seulement grâce à un petit nombre de copies vendues à l’étranger avant 1950 que nous pouvons encore entendre et voir Souad Zaki comme la mutreba – la diva – qu’elle fut à une époque.