De toutes les fractures qui existent dans la société israélienne, le fossé entre les Arabes et les Juifs semble être la fracture la plus inquiétante et la plus sévère ces derniers jours.

« La société israélienne est malade », avait déclaré le président Reuven Rivlin lors d’une conférence intitulée « De la haine de l’étranger à l’acceptation de l’autre », organisée par l’Académie d’Israël des sciences et des lettres en octobre. Ses commentaires ont suscité l’ire des commentateurs de droite. Mais depuis que Rivlin a tenu ce discours, il ne se passe pas un jour sans que de nouvelles preuves de cette maladie nationale, à laquelle le président faisait référence, ne soient révélées.

Samedi soir, des incendiaires ont mis le feu aux manuels qui se trouvaient dans une classe de l’école Hand in Hand [Main dans la main], une école qui enseigne l’arabe et l’hébreu à Jérusalem. Des graffitis racistes ont été tagués sur les murs de l’immeuble.

Après l’attaque de la synagogue de Har Nof, à Jérusalem le 18 novembre, le maire d’Ashkelon, Itamar Shimoni, a ordonné que les travailleurs arabes bâtissant des abris bombes dans les crèches de la ville soient expulsés des sites de constructions. (Il est finalement revenu sur sa décision face à l’outrage que sa décision a entraînée.)

Un match de football entre le Beitar Jérusalem et l’équipe arabe de Bnei Sakhnin – qui a été autorisé à contre-cœur par la police la semaine dernière et qui a eu lieu en présence de 700 policiers et 250 agents de sécurité – s’est terminé avec l’arrestation de quatre fans du Beitar – connus pour leur tendance nationaliste – et la détérioration des toilettes du stade de Doha.

Une nouvelle chanson sur l’archétype d’un « Ahmad », une « racaille ingrate » et qui l’admet et qui vous « poignardera avec une hache à la lame acérée quand vous lui tournerez le dos », a valu au chanteur populaire Amir Benayoun de ne plus être invité à la résidence du président pour se produire.

Et tout cela en l’espace d’une semaine.

Les organisations de la société civile israélienne qui s’occupent des relations judéo-arabes estiment que, en l’absence de voix claires au gouvernement pour inciter à la tolérance et à la coexistence, leur rôle est aujourd’hui plus important – quoique plus difficile – que jamais.

« La crise a atteint un point qui s’est jamais vu auparavant et a atteint un niveau constitutionnel », a déclaré Shuli Dichter, le PDG de Hand in Hand, une organisation de la société civile qui dirige trois écoles bilingues hébreu-arabe et deux jardins d’enfants en Israël. « Le projet de loi [sur l’Etat juif’] qui est présenté en ce moment est extrêmement dangereux. S’il passe, nous vivrons dans une autre ère, celle où le rôle des organisations de la société civile sera différent. »

Les travailleurs nettoyant des graffitis racistes de l'école bilingue le 7 février 2012 (Crédit :  Flash90)

Les travailleurs nettoyant des graffitis racistes de l’école bilingue le 7 février 2012 (Crédit : Flash90)

L’État d’Israël, explique Dichter, a été fondé sur deux « plaques tectoniques » sociales : l’une juive et l’autre arabe. La relation entre les deux plaques détermine la stabilité du sol. « Un Etat qui s’inquiète de son avenir aurait conscience de ces plaques tectoniques et favoriserait de bonnes relations et un partenariat entre les différents segments de la société et la gouvernance. L’Etat d’Israël n’a pas encore fait cela, c’est pourquoi les organisations de la société civile ont comblé ce vide, en particulier au cours des 25 dernières années. »

La société israélienne est une société dans laquelle la ségrégation est extrêmement marquée, avec environ 90 % des Arabes qui vivent dans des villes et villages purement arabes et seulement 10 % dans des villes mixtes aux côtés de Juifs.

La destruction de ces barrières, fait valoir Dichter, peut se faire de deux façons : soit par la création de cadres communs, comme ce que les organisations de la société civile sont en train de faire, qui un est un mouvement qui va du bas vers le haut, ou par un effort de transition impulsé par le gouvernement, qui serait un mouvement du haut vers le bas.

Des élèves arabe et israélien à l'école bilingue Max Rayne de Hand in Hand à Jérusalem, photo prise la 14 février 2012 (Crédit : Kobi Gideon/Flash90)

Des élèves arabe et israélien à l’école bilingue Max Rayne de Hand in Hand à Jérusalem, photo prise la 14 février 2012 (Crédit : Kobi Gideon/Flash90)

« Nous, la société civile, demandons de l’aide au monde entier pour accomplir cela, même si Israël a beaucoup d’argent. Les fonds [gouvernementaux] israéliens ne sont pas orientés vers la réduction de la fracture sociale, parce que les valeurs fondamentales qui exigeraient cela – tels que la valeur de la diversité culturelle et l’inclusion – n’ont pas encore été introduites en Israël », analyse Dichter.

Les grandes vagues d’immigration de l’ex-Union soviétique et d’Ethiopie dans les années 1970 et 1980 ont incité les politiciens israéliens à essayer d’introduire la notion de diversité culturelle, mais cela a été fait d’une « façon mauvaise et déformée », souligne-t-il.

« Elle [cette notion] a été uniquement appliquée aux Juifs », soutient Dichter. « Mais l’approche multiculturelle, par définition, ne peut pas être limitée à une seule nation. Elle transcende les frontières, c’est pourquoi cette tentative a été déformée, et par conséquent a fait plus de mal que de bien ».

Pour Amnon Beeri-Sulitzeanu, co-directeur exécutif de l’Abraham Fund Initiatives, une ONG engagée à encourager la coexistence entre les Juifs et Arabes en Israël par le biais de programmes éducatifs et de sensibilisation, l’un des rôles importants des organisations de la société civile est d’aider le gouvernement à planifier et à mettre en œuvre une politique qui mènera à la coexistence pacifique entre les Juifs et les Arabes en Israël.

« Notre rôle est d’être une boussole, de montrer comment les choses peuvent être faites » a-t-il précisé au Times of Israel. « Nous réfléchissons à des mécanismes et les mettons en œuvre afin de démontrer leur faisabilité. Nous appelons cela ‘le plaidoyer par l’action’. »

Beeri-Sulitzeanu a cité un certain nombre de programmes lancés par l’Abraham Funds et qui plus tard ont été repris par le gouvernement une fois qu’ils ont été prouvés que cela était un succès.

Le programme « la langue comme un pont culturel » avait introduit des cours d’arabe familier pour les classes de cinquième et de sixième dans 15 écoles du Nord d’Israël.

Grâce à ce programme, lancé en 2005, ces cours ont été étendus à 200 écoles à travers le pays, y compris dans toutes les écoles primaires publiques à Haïfa et dans le district du nord d’Israël.

Environ 80 enseignants arabes enseignent la langue dans les écoles juives, et 20 % des étudiants juifs participent également à des programmes de rencontre interculturelle avec leurs homologues arabes.

Le codirecteur d'Abraham Fund, Beeri-Sulitzeanu, en discussion avec un policier israélien (Crédit : autorisation de l'Abraham Fund Initiatives)

Le codirecteur d’Abraham Fund, Beeri-Sulitzeanu, en discussion avec un policier israélien (Crédit : autorisation de l’Abraham Fund Initiatives)

Une autre initiative, la « police dans une société divisée», a été mise en place dix ans auparavant et éduque les policiers israéliens sur les techniques de contrôle multiculturel, favorisant le dialogue entre les forces de police (à majorité juive) et les communautés arabes dans lesquelles ils sont présents.

Beeri-Sulitzeanu a déclaré que l’Abraham Funds aide la police à faire la transition d’un état d’esprit où il s’agit de « protéger la société contre les Arabes » à celui de « la protection et du service de la société arabe ».

Un troisième programme travaille sur l’intégration dans le marché du travail. « Pendant des années, le gouvernement a fait valoir que les femmes arabes ne rejoindraient jamais le marché du travail et que donc la société arabe était vouée à être pauvre. Grâce à un programme appelé ‘Partenaires pour la vie’, nous avons démontré que les femmes arabes pouvaient être intégrées dans le marché du travail israélien. Quelques années après que nous ayons lancé ce programme, le gouvernement a repris cette idée et maintenant ce programme est en place dans de nombreux conseils régionaux arabes. Ce fut une grande réussite pour nous », se félicite-t-il.

Dichter constate qu’il y avait eu un changement positif et notable au cours de ces deux derniers mois dans la volonté du gouvernement de lutter contre le racisme en soutenant les initiatives de la société civile comme la sienne. Il a attribué cela à une prise de conscience du niveau alarmant du racisme dans la société juive.

« Les dirigeants municipaux, au plus haut niveau, nous disent maintenant qu’ils sont horrifiés par le niveau du racisme dans leurs villes et sont déterminés à diminuer ces niveaux par tous les moyens possibles », rapporte-t-il.

Mais Beeri-Sulitzeanu nuance ses propos, malgré le changement positif dans l’attitude du gouvernement envers les programmes de coexistence, Israël connaît une « très forte dégradation » au niveau du discours politique.

« Nous sommes souvent choqués de voir des ministres et des membres de la Knesset prendre des mesures qui frisent l’incitation à la haine contre les citoyens arabes », s’insurge-t-il. « Ces actions sont destinées à intimider les Arabes, à les marginaliser, et à leur donner le sentiment qu’ils doivent toujours craindre pour leur statut ici. »

« Il y a un contraste complet entre les deux tendances : une tendance positive au niveau gouvernemental professionnel et une tendance très négative sur le plan politique et sur celui du discours. »

Riad Kabha, directeur du Centre judéo-arabe pour la paix à Givat Haviva, visant à « construire une société inclusive et socialement cohésive en Israël en engageant les communautés divisées dans une action collective », a déclaré qu’il était temps pour les organisations de la société civile en Israël qu’elles « se politisent plus » pour s’attaquer à la forte détérioration des relations judéo-arabes.

« Nous avons toujours évité de parler de politique parce que nous voulions inclure la totalité du spectre politique [israélien] », a expliqué Kabha au The Times of Israel.

« Mais apparemment, les deux bords du spectre sont trop loin de nous. Nous avons fait énormément d’efforts pour des personnes qui ne seront jamais convaincues de la nécessité de la coexistence [entre les Juifs et les Arabes]. Je pense que nous devrions maintenant ‘prêcher aux convertis’ et renforcer nos liens avec les organisations pour la paix tels que La Paix Maintenant ou « Prix à payer », et puis plus tard bâtir des liens avec les autres. »

Des Juives et des Arabes lors d'un cours de cuisine organisé par Givat Haviva (Crédit : Autorisation Givat Haviva)

Des Juives et des Arabes lors d’un cours de cuisine organisé par Givat Haviva (Crédit : Autorisation Givat Haviva)

Givat Haviva gère des projets appelés « des communautés partagées », qui rassemblent les citoyens des communautés juive et arabe des environs qui ont des intérêts ou des métiers communs, ainsi que les élèves du secondaire des deux groupes nationaux. L’ONG a institué également des espaces « d’intérêt commun », les villes juives et arabes, et qui englobent les zones industrielles et les terrains de football.

« Aujourd’hui, en raison des dommages causés par le gouvernement, mes amis et moi-même avons besoin de travailler beaucoup plus pour renforcer la société civile », déplore Kabha.

« La seule façon de réussir est d’unir les forces de toutes les organisations de coexistence et de travailler ensemble ».