Le 24 juin dernier était le jour le plus dur pour la députée Aida Touma-Sliman depuis son élection à la Knesset.

En plein débat houleux sur la loi sur la citoyenneté de 2003 qui empêche l’unification des familles entre les Palestiniens vivant en Cisjordanie avec leurs proches parents de nationalité israélienne, le ministre-adjoint de l’Intérieur Yaron Mazuz se tourna vers les parlementaires arabes présents et les a accusés de soutenir le terrorisme palestinien.

« Vous êtes la première personne qui devrait rendre votre carte d’identité, » a-t-il lancé à la députée Hanin Zoabi, qui, en mai 2010 a participé à une flottille visant à briser le blocus naval israélien imposé à Gaza.

« Nous vous faisons une faveur en vous permettant de siéger ici, » a-t-il dit au député arabe Issawi Frej du Meretz.

Aussi décourageants qu’aient été pour Touma-Sliman les propos de Mazuz, qui avait initié le débat, ce fut l’orateur qui a suivi qui l’a vraiment bouleversée. Non seulement le Premier ministre Benjamin Netanyahu n’a pas condamné les termes d’incitation à la haine de son ministre, dit-elle, il semblait, au contraire les approuver.

« Je n’ai pas entendu les dames et les messieurs condamner ici les réels crimes de guerre qui se déroulent en Syrie et au Yémen, » a déclaré Netanyahu, faisant référence aux députés arabes.

« C’est à cette hypocrisie que nous nous opposons. »

Pour Touma-Sliman qui à 51 ans, est le numéro deux du parti communiste Hadash et cinquième sur la Liste arabe unie à la Knesset, le discours de Netanyahu a prouvé qu’il n’avait rien appris du brouhaha qui a suivi son appel télévisé paniqué du jour de l’élection, dans lequel il avait mis en garde les partisans du Likud que les électeurs arabes « sortaient en masse pour voter aux urnes. »

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu lors d'une réunion de groupe du Likud à la Knesset, le 27 juillet 2015 (Crédit : Yonatan Sindel / Flash90)

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu lors d’une réunion de groupe du Likud à la Knesset, le 27 juillet 2015 (Crédit : Yonatan Sindel / Flash90)

« Vous auriez pensé que la réalisation de ce que [les conséquences néfastes de] ses déclarations le jour du scrutin ont causé, le Premier ministre aurait réagi différemment à la Knesset, ne serait-ce que pour les caméras, » a dit Touma-Sliman au Times of Israel dans son bureau de la Knesset.

« Apparemment, pour lui, ce n’était pas un lapsus, mais une profonde conviction. »

« Vous ne pouvez pas vous empêcher de voir dans quelle la direction générale va ce gouvernement », a-t-elle ajouté.

En fait, fait-elle remarquer, les choses ne font qu’empirer. Lorsque le chef du parti Yisrael Beytenu, Avigdor Liberman, a lancé sa campagne électorale de 2006 en utilisant le slogan « pas de citoyenneté sans loyauté », il a été publiquement fustigé comme un raciste. Aujourd’hui, ce type de rhétorique est devenu « presque mainstream, » [courant] a-t-elle noté tristement.

Le député Oren Hazan assiste à une réunion de la commission des Finances de la Knesset, le 8 juin 2015. (Crédit photo: Miriam Alster / FLASH90)

Le député Oren Hazan assiste à une réunion de la commission des Finances de la Knesset, le 8 juin 2015. (Crédit photo: Miriam Alster / FLASH90)

Deux semaines avant le discours de Mazuz, le député du Likud et vice-président de la Knesset Oren Hazan, a dit aux membres de son parti que pour prendre la parole les fois ou il présidera lui-même la séance plénière, les parlementaires arabes devront jib al-hawiyeh, une expression en arabe dialectale utilisée par les soldats israéliens en Cisjordanie, qui signifie « donne-moi ta carte d’identité. »

« La campagne menée par la droite, en remettant en question notre citoyenneté, s’accélère constamment et n’a pas été bloquée de manière appropriée, » dit-elle.

« Je ne peux pas accepter que cette attitude soit progressivement acceptée. On exige de nous en permanence de prouver notre loyauté, de prouver que nous ne soutenons pas le terrorisme … nous sommes coupables jusqu’à preuve du contraire », affirme-t-elle, en citant un proposition de loi présentée (et rejetée) le mois dernier par le député Sharon Gal d’Yisrael Beytenu qui aurait obligé les candidats voulant devenir parlementaires de prouver qu’ils ne soutiennent pas « explicitement ou implicitement » le terrorisme.

‘L’éducation est la meilleure arme’

En mars dernier, Touma-Sliman, une militante chevronnée des droits des femmes originaire d’Akko, a été élue à la Knesset après cinq tentatives, pour gagner un siège sous l’étiquette Hadash depuis les élections de 1992.

Le mois dernier, elle a accompli un précédent quand elle a été la première femme d’un parti arabe élue à la tête d’une commision permanente de la Knesset, la commision sur la situation des femmes et l’égalité des sexes.

La députée de la Liste arabe unie Aida Touma-Sliman, au centre, et le président de la Knesset Yuli Edelstein, à gauche,  lors d'une séance de la Commission de la condition de la femme à la Knesset le 3 juin 2015 (Crédit photo: Hadas Parush / Flash90)

La députée de la Liste arabe unie Aida Touma-Sliman, au centre, et le président de la Knesset Yuli Edelstein, à gauche, lors d’une séance de la Commission de la condition de la femme à la Knesset le 3 juin 2015 (Crédit photo: Hadas Parush / Flash90)

Repondant à Mazuz et à Netanyahu depuis la tribune de la Knesset dans un discours impromptu passionné qui est devenu viral sur les médias sociaux, Touma-Sliman a évoqué son père, qui « est né dans ce pays avant l’existence de l’Etat qui m’a accordé ma carte d’identité. »

« Cela [la citoyenneté israélienne] est petite compensation pour ce qui est arrivé et ce qui se passe encore aujourd’hui, » a-t-elle dit.

« Personne ne devrait penser qu’il me fait une faveur en me donnant une carte d’identité. »

Il n’y avait pas besoin que Touma-Sliman précise ce qu’elle entendait par « ce qui est arrivé. » La défaite arabe dans la guerre d’Indépendance de 1948 reste le traumatisme le plus important dans la mémoire collective des Arabes israéliens, qui constituent 20 % de la population du pays.

Native de Nazareth, Touma-Sliman a lu sur la Nakba, ou la catastrophe, dans les livres d’histoire, mais ses parents ne lui ont jamais parlé de leurs expériences personnelles pendant la guerre.

Aida Touma-Sliman à côté du chef de file de la Liste  arabe unie Ayman Odeh (au centre) à une cérémonie   marquant l'anniversaire de la Nakba à l'Université de Tel-Aviv  le 20 mai 2015  (Crédit photo: Tomer Neuberg / Flash90)

Aida Touma-Sliman à côté du chef de file de la Liste arabe unie Ayman Odeh (au centre) à une cérémonie
marquant l’anniversaire de la Nakba à l’Université de Tel-Aviv le 20 mai 2015 (Crédit photo: Tomer Neuberg / Flash90)

Il y a quelques années, Touma-Sliman s’est assise avec sa mère âgée en présence de ses deux filles et lui fit raconter l’histoire de la famille pendant la guerre. Quand sa mère eut terminé, Touma-Sliman lui demanda pourquoi elle n’avait jamais partagé l’histoire auparavant.

« Elle répondit : ‘Comment cette histoire aurait pu t’aider dans la vie ?’ ce à quoi j’ai dit : ‘Au moins, cela m’aurait placée dans l’histoire’. Ma mère m’expliqua que pour sa génération, il était important de continuer, de se tenir debout. Ces histoires les auraient probablement laissés coincés. »

L’ignorance de Touma-Sliman de cet épisode historique, affirme-t-elle, est typique de toute une génération d’Arabes israéliens nés dans l’Etat juif après la « catastrophe » de 1948. Bien que ses pairs arabes israéliens savent souvent peu de ce que leurs parents ont vécu à l’époque, les membres de sa génération vivant dans la diaspora palestinienne ne peuvent pas s’arrêter de relater les événements.

« Ma première rencontre avec ces personnes fut au cours d’une visite en Russie en 1995, » se souvient-elle. « Ce fut un choc pour moi. »

Le père de Touma-Sliman, un orphelin chrétien ayant grandi à l’orphelinat allemand Schneller de Jérusalem, avait sublimé son traumatisme de l’enfance en tenant à prodiguer à ses sept filles une éducation humaniste complète.

« Il nous dit : ‘l’éducation est quelque chose que vous transportez avec vous et qui ne peut jamais vous être enlevé. Ils peuvent prendre votre terre, votre maison, votre argent, mais l’éducation est la meilleure arme. Partout où ils vous laisseront, vous pouvez vous lever et continuer.’ »

‘Personne n’a eu le courage de nous inviter à rejoindre le gouvernement’

Situé à la gauche de son bloc politique, Touma-Sliman se retrouve souvent coincée au milieu, forcée de discuter avec les critiques de la gauche juive et de la droite arabe.

Néanmoins, elle continue à croire dans la Liste arabe unie, qui l’a placée sur la même liste que les polygames islamistes Bédouins et les nationalistes arabes, loin de son monde idéologique.

« j’ai l’habitude de dire aux gens : ‘n’oubliez pas qu’en fin de compte, nous nous dirigeons vers l’opposition’. Ils ne veulent pas l’entendre »

« Pensez-vous que je n’aurais jamais pu être la présidente de la commission si ce n’était pas grâce à la Liste ? », a-t-elle demandé de manière rhétorique.

« Nous sommes regardés différemment à la fois par notre propre population et par la Knesset maintenant que nous sommes unis. »

La concurrence entre les trois partis arabes dans les précédentes Knesset consommait beaucoup d’énergie et sapait le confiance de la population dans la politique nationale arabe, a-t-elle ajouté.

« Il y avait le sentiment que nous perdions notre temps avec des luttes intestines alors que nous devrions lutter contre les graves dangers auxquels nous sommes confrontés, les dangers que notre population ressent très bien. Ces dangers sont le résultat à la fois de ce gouvernement, mais aussi des développements régionaux ».

Les bouleversements arabes, a-t-elle expliqué, ont eu un effet néfaste sur la société arabe en Israël, en augmentant le sectarisme, le fondamentalisme religieux, et le chauvinisme nationaliste.

« Nous sommes dans une sorte de cocotte minute », a-t-elle expliqué. « D’une part, le gouvernement israélien et de l’autre – les changements régionaux. Il y a un sentiment croissant de désillusion de monde arabe en ruines autour de nous ».

Chaque lundi, la Liste se réunit pour discuter de la politique et tenter d’aplanir les différences idéologiques.

« Nous faisons un effort pour agir comme une faction unifiée. Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de défis ou que nous sommes d’accord à 100 % sur tout, mais nous sommes d’accord sur les questions politiques importantes ».

C’est en fait l’excès d’optimisme de son public, qu’elle a essayé de dompter avant les élections de mars, qui a fait de la Liste arabe unie la troisième plus grande faction à la Knesset, avec 13 sièges.

« Notre société pense qu’en formant la liste commune que nous avons formée, le prochain gouvernement et maintenant tout ce que nous devons faire est de prendre les bonnes décisions et de les mettre en œuvre », explique-t-elle avec le doux sarcasme caractéristique de tant de députés arabes.

Le dirigeant de la liste (arabe) unie Ayman Odeh (centre) réagit avec d'autres membres du parti au siège du parti à Nazareth à l'annonce des sondages de sortie des élections le 17 mars 2015 (Crédit : Basel Awidat / Flash90)

Le dirigeant de la liste (arabe) unie Ayman Odeh (centre) réagit avec d’autres membres du parti au siège du parti à Nazareth à l’annonce des sondages de sortie des élections le 17 mars 2015 (Crédit : Basel Awidat / Flash90)

« J’avais l’habitude de dire aux gens : ‘n’oubliez pas que, en fin de compte, nous nous dirigeons vers l’opposition’. Ils n’aimaient pas l’entendre ».

Pendant la période électorale, Touma-Sliman se fâchait contre les journalistes qui lui demandaient si son parti avait l’intention de rejoindre le gouvernement.

« Je répondais toujours : ‘Y a-t-il quelque chose que j’ai raté ? Nous ont-ils proposé de rejoindre le gouvernement et mes amis ne m’ont rien dit ? Y a-t-il quelqu’un dans ce pays qui a le courage de nous proposer de faire partie du gouvernement ? Personne ne l’a. Quelqu’un aurait dû dire cela à notre communauté pour qu’elle ait des attentes réalistes ».

Néanmoins, malgré le « gouvernement le plus à droite de l’histoire israélienne », les Arabes peuvent arracher de petits succès d’un Premier ministre désespéré de prouver qu’il n’est pas anti-arabe.

« Mais je ne pense pas qu’il y aura un changement fondamental », a-t-elle ajouté.

« La laïcité n’est pas un programme politique »

Même au sein de son propre camp libéral, de plus en plus de voix arabes commencent à remettre en question la viabilité d’une solution à deux Etats – une solution pour laquelle elle reste de tout cœur engagée.

« Il y a un volte-face général sur la solution à deux Etats et nous pouvons remercier Netanyahu pour cela », a-t-elle blâmé. « Le gouvernement actuel fait tout ce qui est en son pouvoir pour saboter la possibilité d’un Etat palestinien, poussant les Israéliens arabes et les Palestiniens à se demander si un tel résultat est encore viable ».

Beaucoup de jeunes Arabes israéliens préconisent maintenant un État démocratique et laïc unitaire du Jourdain à la mer Méditerranée, dans laquelle les Juifs et les Arabes auront l’égalité des droits.

Touma-Sliman s’est moquée de cette idée qui lui semble une naïve utopie.

« Combien y aura de [laïcs] chez les Juifs et les Arabes ? 5 % ? Combien de forces laïques y a-t-il ? Excusez-moi, mais la laïcité n’est pas un programme politique. Vous pouvez être laïc et de droite en même temps », a-t-elle souligné.

« La politique du gouvernement affaiblit la possibilité de la solution à deux Etats, mais je crois toujours qu’il est beaucoup plus pratique et plus probable qu’un État démocratique laïc pour tous ».

Un Etat unitaire, a-t-elle expliqué, va sûrement ressembler à la vision de l’extrême droite juive beaucoup plus qu’à sa vision sociale de l’égalitarisme total. « L’équilibre du pouvoir entre le peuple palestinien et Israël n’est pas favorable à une solution à un Etat ».

« En effet, un Etat existe sur le terrain aujourd’hui, » a-t-elle admis, « mais il est ni démocratique, ni laïc, mais un Etat d’apartheid », a-t-elle ajouté.

« Un Etat contrôle l’ensemble du territoire, privant l’autre moitié de la population du droit de voter… même à l’égard de la petite population arabe en Israël, vous pouvez être soit un ‘bon arabe’ et demeurer un citoyen ou rejoindre l’autre moitié ».

Son soutien à la solution à deux Etats n’est pas le résultat d’un choix idéologique, mais de sa compréhension de la realpolitik.

« En tant que communiste, mon idéal serait de soutenir un Etat. Mais je crois que le peuple palestinien veut toujours obtenir son autodétermination dans la forme de deux Etats, un Etat palestinien aux côtés d’Israël… J’ai mes propres idées, mais je me rends compte que je fais partie de la minorité ».

Les membres du Hadash à Nazareth en 2009 appelant à une solution à deux Etats (Crédit : Gili Yaari / Flash90)

Les membres du Hadash à Nazareth en 2009 appelant à une solution à deux Etats (Crédit : Gili Yaari / Flash90)

« Tout homme politique doit savoir ce qui est pratique et ce qui peut être mis en œuvre. Ceci est ce qui est possible aujourd’hui. Dans le scénario d’une solution à un État, que ferons-nous avec les colonies ? Comment allons-nous indemniser les Palestiniens qui ont perdu leurs terres en raison des implantations ? Que ferons-nous avec le droit au retour ? ».

Mais qu’en est-il de ses frères en Cisjordanie, laissés pour compte sous un gouvernement palestinien non démocratique ?, ses critiques lui demanderaient.

« Qui a dit que le régime sera non démocratique ? », a-t-elle rétorqué.

« C’est le droit de chaque peuple à déterminer son propre régime. Ceux qui ne l’aiment pas peuvent le combattre, comme je le fais ici », a-t-elle conclu.