Beaucoup de choses ont changé au Moyen Orient depuis que la Ligue arabe a signé la résolution de Khartoum de 1967, qui établit les « principes les plus importants auxquels les États arabes se soumettent » : pas de paix avec Israël, pas de reconnaissance d’Israël, pas de négociations.

Les fameux « trois non » de Khartoum ont été remplacés par un appel bien moins belliqueux à la création d’un État palestinien. Mais la condition originelle « pas de reconnaissance d’Israël » est devenue « pas de reconnaissance d’Israël en tant qu’État juif, » et, ce qui ne posait, il y a tout juste quelques années, aucun problème, menace maintenant le succès du processus de paix.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu a fait de la condition selon laquelle les Palestiniens doivent reconnaître Israël comme État juif, ou comme État-nation du peuple juif (il a utilisé les deux expressions de la même manière), une condition absolument non négociable de tout accord de paix.

« Notre première et plus importante demande est la reconnaissance, » a-t-il déclaré le mois dernier à Tel Aviv. « Je dirais que c’est la fondation première de la paix entre nous et les Palestiniens. »

Les dirigeants palestiniens, de leur côté, certifient qu’ils « n’accepteront jamais et dans aucune circonstance » une telle demande. « Il est de notre droit de ne pas reconnaître l’État juif, » a insisté le président de l’Autorité palestinienne (AP), Mahmoud Abbas, lors d’un discours plus tôt ce mois-ci.

Et donc, l’exigence de Benjamin Netanyahu, probablement l’un des points clefs pour la paix au Moyen Orient, soulève une pléthore de questions – dont les réponses restent inconnues, et ce même pour de nombreuses personnes qui traitent du conflit depuis très longtemps.

Pourquoi Netanyahu insiste-t-il dessus ? Qu’implique la qualification d’Israël comme « État juif, » et plus spécifiquement, pour les minorités non juives du pays ? Netanyahu était-il le premier à ajouter cette question à l’équation ? Les citoyens israéliens soutiennent-ils son approche de type « tout ou rien » ? Et que pense le monde de tout cela ?

Depuis les accords d’Oslo de 1993, la communauté internationale est arrivée à un consensus au sujet des questions essentielles. À la suite de l’Initiative de Genève, les critères de Clinton et la « Feuille de route » de George Bush, les tracés de la paix au Moyen Orient semblent plus ou moins flagrants : un État palestinien contenu dans les frontières d’avant 1967, Jérusalem Est comme capitale et une solution « juste et convenue » au problème des réfugiés.

Mais d’une certaine façon, la demande de reconnaissance d’Israël comme État juif, formulée par Netanyahu, n’a pas été prise au sérieux par les dirigeants du monde, et la communauté internationale ne semble pas savoir comment gérer ce problème.

Certains, espérant étouffer l’affaire, soulignent simplement que le Plan de partage des Nations unies (ONU) de 1947 mentionne explicitement un « État juif. »

Une de ces personnes est l’ambassadeur israélien en Russie, Sergey Yakovlev, qui a demandé lors d’une interview il y a quelques mois « pourquoi devrions-nous reconnaître à nouveau l’État juif d’Israël ? Nous l’avons fait en 48. »

L’ancien chef du Mossad, Meir Dagan, a qualifié la semaine dernière l’exigence de Netanyahu comme « dépourvue de sens. » Après tout, l’ONU a déjà reconnu un État juif, a-t-il souligné, « et maintenant nous allons demander cette même reconnaissance à l’État palestinien ? Nous demandons la reconnaissance de la nature de notre État à un État qui n’existe même pas ? »

« Nous demandons la reconnaissance de la nature de notre État à un État qui n’existe même pas »

Meir Dagan

Cependant, étant donné l’importance de ce problème dans les pourparlers actuels, il est étonnant qu’aucune discussion publique sérieuse ne se soit déroulée sur la manière de gérer la requête de Netanyahu.

Est-elle justifiée car une paix réelle demande l’acceptation de l’État juif ? Ou est-elle simplement une tactique du Premier ministre pour empêcher les négociations et rejeter la faute sur l’intransigeance ostensible et sur l’antisémitisme des Palestiniens ?

« Je pense que nous n’avons pas de position claire par rapport à la question car nous ne sommes pas sûrs à 100 % de ce que ce concept d’un État juif veut dire, » a déclaré l’ambassadeur israélien de l’Union européenne (UE), Lars Faaborg-Andersen, plus tôt cette année.

Times of Israel lui a alors demandé pourquoi l’UE ne prend pas formellement position par rapport à la question qui a été définie par Netanyahu comme prérequis à tout accord de paix. « Tout ce que je peux dire, est que c’est aux deux parties d’en discuter. Et je ne fais pas partie de ces pourparlers [de paix israélo-palestinienne], » a-t-il répondu.

La semaine dernière, nous avons posé la même question au président du Parlement européen, Martin Schulz, qui était en visite officielle en Israël. « C’est une question ‘délicate et compliquée’ », a-t-il répondu, refusant de faire une déclaration officielle.

« Je interférerai pas, en tant que représentant d’une institution européenne, dans ce débat. Non pas pour échapper à votre question – je pense qu’avant tout il n’est pas de mon devoir, étant ici sur place, d’interférer. »

Martin Schulz, président du Parlement européen (Crédit : autorisation du Parlement européen/JTA)

Martin Schulz, président du Parlement européen (Crédit : autorisation du Parlement européen/JTA)

Le désir d’Israël d’être reconnu comme État juif est bien plus vieux que les pourparlers actuels menés par les États-Unis. Depuis que Netanyahu a accepté, en principe, la création d’un État palestinien, lors d’un discours à l’université de Bar- Ilan en 2009, il a fait de la reconnaissance un élément clef.

« Si les Palestiniens reconnaissent Israël comme l’État du peuple juif, alors nous serons prêts lors d’un futur accord de paix à atteindre une solution où un État palestinien démilitarisé coexisterait avec l’État juif, » avait-il affirmé à l’époque.

Mais la question avait déjà été soulevée par le prédécesseur de Netanyahu, Ehud Olmert. Le 13 novembre 2007, juste avant la conférence de paix d’Annapolis, la ministre des Affaires étrangères de l’époque (et actuellement ministre de la Justice et négociatrice en chef), Tzipi Livni, avait soulevé la question lors d’une réunion avec des hauts responsables de l’AP.

« Israël est l’État du peuple juif – et je voudrais souligner le fait que ‘son peuple’ est le peuple juif, » avait affirmé Livni, selon le compte-rendu de la réunion qui avait été fuité à la chaîne télévisée Al Jazeera.

« Je n’ai pas demandé la reconnaissance de ce qui est la décision interne d’Israël. Israël peut le faire, c’est un État souverain. [Nous voulons que vous le reconnaissiez.] Toute l’idée derrière le conflit est… le but de l’établissement d’un État juif. »

L’idée date d’avant les pourparlers de 2007 et son importance avait été à l’origine, perçue par la gauche israélienne, comme l’a récemment souligné le journaliste Yair Rosenberg.

Rosenberg cite Yaacov Lozowick, qui dans son livre « Right to Exist : A Moral Defense of Israel’s Wars » (Droit d’exister : une défense morale des guerres d’Israël) raconte l’histoire d’une douzaine d’intellectuels israéliens et palestiniens – « il n’y avait aucun militant pur et dur parmi eux » – qui en juillet 2001, lorsqu’Ariel Sharon était Premier ministre, « avait convenu de construire un pont au-dessus des ruines de la paix. »

Leur idée était de délivrer une déclaration jointe appelant les deux côtés à reprendre les négociations. « Les Palestiniens étaient d’accord de déclarer qu’il devrait y avoir deux États indépendants, mais les Israéliens, alertés par le fiasco du Camp David et Taba, ont exigé que le document établisse clairement qu’Israël serait un État juif et la Palestine un État arabe, » a écrit M. Lozowick.

« Les Palestiniens ont refusé. Les juifs, disaient-ils, sont une religion, pas une nationalité, et n’ont pas besoin et ne méritent pas leur propre État. Ils étaient les bienvenus pour vivre en Israël, mais les réfugiés palestiniens reviendraient et il cesserait probablement d’être un État juif. »

L’appel au « droit de retour » palestinien est, bien entendu, l’une des plus importantes raison de l’insistance de Benjamin Netanyahu sur la reconnaissance. « La reconnaissance d’Israël comme État-nation du peuple juif veut dire l’abandon du ‘droit de retour’ et de toute exigence nationale de terres et de la souveraineté de l’État d’Israël, » avait-il déclaré en octobre dernier. « Ceci est une condition cruciale pour une réelle réconciliation et pour une paix stable et durable. »

Mais le droit de retour est d’importance secondaire. Netanyahu a déclaré que la raison la plus importante derrière son insistance sur la reconnaissance est qu’il interprète le refus des Arabes comme un refus d’une présence juive en Terre sainte. Ceci est « à la racine du conflit, » a-t-il déclaré en janvier.

« Ce conflit dure depuis presque 100 ans, » a-t-il déclaré, racontant l’histoire d’un bureau d’immigration juive qui avait été attaqué par des émeutes palestiniennes en 1921. « Il n’y avait pas de colons là-bas… Il n’y avait pas de territoires. Il y avait seulement l’objection à toute présence juive. »

Ce sentiment persistant pour continuer d’empoisonner les esprits palestiniens, a suggéré Netanyahu, menant au combat « contre l’existence de l’État juif, contre le sionisme ou toute expression géographique de ce dernier ; tout État juif peu importe les frontières. »

Le mouvement sioniste et de nombreux gouvernements israéliens ont accepté de reconnaître un État palestinien, « mais ce conflit continue pour une raison : l’opposition persistante à reconnaître l’État juif, l’État-nation du peuple juif, » a-t-il continué. « Pour mettre fin au conflit, ils doivent reconnaître que sur nos terres, ces terres-ci, la patrie juive, il y a deux peuples. »

Le public israélien semble soutenir la position du Premier ministre. Selon un sondage publié plus tôt ce mois-ci par l’Institut de démocratie en Israël et l’université de Tel Aviv, plus des trois quarts des Juifs israéliens pensent « qu’il est important que les Palestiniens reconnaissent Israël comme l’État du peuple juif » dans un éventuel accord. Seulement 21 % ont déclaré que ce n’était pas important.

Washington juge l’exigence de Netanyahu comme étant raisonnable. « Les Palestiniens doivent reconnaître qu’Israël sera un État juif, » a déclaré le président Barack Obama à Jérusalem lors de sa visite en mars 2013. Un accord-cadre, que les États-Unis doivent présenter sous peu pour faire avancer les négociations, décrirait Israël comme « l’État-nation du peuple juif. »

D’autres États – pour la plupart les alliés d’Israël les plus fervents – acceptent aussi cette notion. « Le droit d’Israël d’exister comme État juif est absolu et non négociable, »  a déclaré le Premier ministre canadien Stephen Harper à la Knesset le mois dernier. Il a utilisé l’expression d’ « État juif » pas moins de sept fois lors de son discours.

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et le Premier ministre Stephen Harper à Ottawa, Canada. 2 mars 2012 (Crédit : Amos Ben Gershom/GPO/ Flash90)

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et le Premier ministre Stephen Harper à Ottawa, Canada. 2 mars 2012 (Crédit : Amos Ben Gershom/GPO/ Flash90)

La chancelière allemande Angela Merkel avait déclaré en décembre 2012 qu’elle « aimerait voir un État juif – Israël – et un État palestinien, » et a aussi insisté sur la responsabilité de son pays envers Israël « en tant qu’État juif et démocratique » dans son dernier contrat de coalition.

Le président roumain Traian Basescu, lui aussi, a exprimé son soutien à l’exigence de M. Netanyahu, affirmant en janvier que « si [les Palestiniens] veulent la paix, ils doivent suivre les requêtes du peuple israélien. »

Les Palestiniens semblent ne pas vouloir bouger par rapport à une reconnaissance possible de l’État juif. « Il est hors de question, » a affirmé Abbas au New York Times la semaine dernière. L’Égypte et la Jordanie n’ont pas eu à le faire avant de signer des accords de paix avec Israël, a-t-il expliqué, alors pourquoi la Palestine ?

Pour certains, cet argument semble raisonnable – les Palestiniens ont reconnu l’État d’Israël, alors pourquoi seraient-ils forcés de déclarer la nature juive de l’État d’Israël, surtout lorsque cela veut dire qu’ils nieraient leur propre version de l’histoire.

Un haut responsable de l’Organistation de libération de la Palestine et négociateur en chef, Saeb Erekat, a souligné il y a deux semaines que les Palestiniens d’aujourd’hui se considèrent comme étant les descendants des Cananéens qui vivaient dans la région 5 500 ans avant l’arrivée des Juifs.

De plus, pourquoi les Israéliens s’inquiétent-ils à propos de la reconnaissance des Palestiniens ? « Je ne pense pas que nous ayons besoin que les Palestiniens reconnaissent Israël comme État juif, » a affirmé le ministre des Finances Yaïr Lapid en octobre. « Mon père n’est pas venu à Haïfa du ghetto de Budapest afin d’être reconnu par Abu Mazen [Mahmoud Abbas]. »

Yair Lapid, ministre des Finances israélien (Crédit : Miriam Alster/FLASH90)

Yair Lapid, ministre des Finances israélien (Crédit : Miriam Alster/FLASH90)

Mais les accords de paix entre Israël et la Jordanie et l’Égypte sans qu’ils reconnaissent Israël comme État juif ne sont pas du même ordre que la non-reconnaissance des Palestiniens, selon Dennis Ross, un ancien diplomate américain et expérimenté au sujet des négociations de paix israélo-arabes.

« La différence est que ce sont deux mouvements nationaux se battant pour les mêmes terres, » a-t–il affirmé la semaine dernière. La reconnaissance d’Israël comme État juif ne détruirait pas forcément l’histoire nationale palestinienne, a-t-il expliqué. « Ils savent qui ils sont ; [la reconnaissance] ne nie pas ce fait. »

« En fin de compte, Israël comme État juif est une manière de faire accepter la légitimité de la présence d’Israël à tout le monde dans la région, » a poursuivi Ross. « Et ceci est une condition sine qua non pour la paix et la réconciliation. Alors je pense que c’est essentiel. Mais je pense aussi que c’est une chose qui se résoudra au cours des négociations. »