Lorsque le nouveau président du parti travailliste Avi Gabbay a émis l’avis au début de la semaine que la gauche israélienne avait « oublié ce que signifie être Juif », en écho au commentaire de triste mémoire fait il y a deux décennies par Benjamin Netanyahu, qui ignorait être enregistré à ce moment-là, c’est la stupéfaction qui a dominé chez les experts pacifistes et les partisans du parti de centre-gauche.

« En 1993, Netanyahu a été filmé par une caméra en disant : ‘La gauche a oublié ce que signifie être Juif », a déclaré Gabbay lors d’un événement organisé à l’université Ben Gourion de Beer sheva (Netanyahu s’était en fait exprimé en 1997). « Vous savez ce que la gauche a fait en réponse à cela ? Elle a oublié ce que signifie être Juif ».

Le chef travailliste a ensuite accusé son parti de s’être éloigné du judaïsme.

Il est peu de dire que la réponse apportée par la gauche ne s’est pas caractérisée par l’enthousiasme.

« Si Gabbay ne se rappelle pas rapidement qu’il est le président du parti travailliste, et non du Likud, il ne sera pas digne d’être un adjoint du chef de Yesh Atid, Yair Lapid, sans même parler de devenir le leader du pays », a indiqué mercredi le journal de gauche Haaretz dans un éditorial cinglant.

Les observateurs ont noté que si cette initiative devait être envisagée comme un calcul politique froid destiné à détourner des votes du Likud et du parti Koulanou, elle était mal pensée. Mais peut-être regardaient-ils, en fait, dans la mauvaise direction.

Benjamin Netanyahu, à gauche, et le rabbin Yitzhak Kaduri, à droite (Capture d’écran : Youtube)

Gabbay, dont la seule expérience politique a été une brève apparition à un poste de ministre non-parlementaire sous Netanyahu, sous l’égide du parti Koulanou, en 2016, est devenu une énigme depuis qu’il a accédé au début de l’année à la tête du parti travailliste.

Il a fait une série de commentaires qui ont été considérés comme incarnant un glissement de sa formation politique vers la droite, notamment avec son opposition à l’évacuation des implantations dans un futur accord de paix et son refus de siéger aux côtés des partis arabes dans une éventuelle coalition.

Tandis que ces déclarations sont considérées comme des démarches perspicaces destinées à puiser dans les réserves électorales du Likud et de Koulanou, on ne peut pas dire la même chose de ses propos sur l’identité juive, chers à Netanyahu – qui font ostensiblement de lui à peine plus qu’une imitation pâle du Premier ministre aux yeux des partisans du Likud, sans parler de leur effet sur sa propre base électorale.

Mais tandis que certains ont rapidement rejeté ces paroles, les mettant sur le compte d’un autre faux pas de la part d’un novice politique maladroit, elles sont pourtant pleines de sens si Gabbay ne devait pas courtiser les électeurs du Likud – mais plutôt ceux du parti ultra-orthodoxe Shas.

Les paroles originales de Netanyahu portant sur la manière dont la gauche avait oublié ce que signifie être juif avaient été tenues devant le rabbin kabbaliste et mizrahi Yitzhak Kaduri — dont les amulettes et le soutien au parti Shas auraient été à l’origine du rajeunissement de la formation ultra-orthodoxe lors des élections de 1996.

En augmentant le son sur les thèmes du traditionalisme et des valeurs juives, Gabbay pourrait avoir cherché à séduire les électeurs du parti Shas, profondément perturbé et dont l’appréciation a chuté dans les sondages d’opinion.

Shas : Vers la sortie ?

Il semble donc que les propos de Gabbay ont été tenus alors que ce parti, fort de sept sièges et dont les électeurs comptent des Juifs israéliens haredim et non-haredim du Moyen Orient, connaît de grands bouleversements.

Le chef de cette formation, le ministre de l’Intérieur Aryeh Deri, fait actuellement l’objet d’une enquête pour corruption présumée, une fois encore, après avoir fait un bref passage derrière les barreaux pour des délits qu’il aurait commis alors qu’il travaillait au sein du même bureau politique.

De plus, dans l’enregistrement d’un dialogue qui devait initialement rester privé et qui a été diffusé par la chaîne Hadashot (ancienne Deuxième chaîne) la semaine dernière, Deri admoneste le grand rabbin sépharade Shlomo Amar, le qualifiant de menteur, avide de pouvoir, sans fidèles à ses côtés – des images qui ont suscité l’indignation. Le chef du parti Shas a été critiqué par les journalistes de la station de radio ultra-orthodoxe Kol Berama, amenant les rabbins du parti Shas à rassembler leurs signatures pour réclamer la fermeture de la station de radio bien-aimée – et mettant encore davantage d’huile sur le feu.

Le parti a également été affaibli en termes d’influence par la mort en 2014 de son chef spirituel de longue date, le rabbin Ovadiah Yosef, et a récemment été entraîné dans la controverse en raison de la démission de l’un de ses parlementaires qui avait admis s’être rendu au mariage gay de son neveu.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu avec le président du parti Shas, Aryeh Deri, à la Knesset, en mai 2015. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Et voilà Gabbay, qui a vanté son héritage marocain et sa forte identité mizrahie, son enfance pauvre et ses politiques tournées vers le social. Son nouvel intérêt porté à la tradition juive pourrait tirer profit du mécontentement des électeurs traditionnalistes du Shas, dont un grand nombre proviennent, comme Gabbay, du milieu ouvrier.

Et si le nouveau président du parti travailliste défie la balance politique de l’équilibre gauche-droite, c’est également le cas des électeurs du Shas, dont le parti a participé à des gouvernements issus de sa formation comme du Likud, et qui a été placé sous la direction d’un pacifiste, Deri, et d’un belliciste, Eli Yishai, ce qui indique que la base pourrait davantage se préoccuper de la politique de l’identité que de l’identité de sa politique.

Comment battre Yair Lapid ?

Pour Gabbay, un seul coup d’oeil aux sondages (non fiables, de manière prévisible) au cours des derniers mois soulignent un problème dans ses efforts avoués visant à remplacer Netanyahu au cours des prochaines élections. Son Union sioniste, constituée des partis travailliste et Hatnua, est au coude à coude avec le centriste Yesh Atid, tandis que le Likud maintient une avance de quelques sièges sur les deux formations.

Prendre quelques sièges à Shas offrirait à Gabbay un avantage sur Yesh Atid, car les électeurs du parti Mizrahi ne voteront probablement pas pour le chef de Yesh Atid, Yair Lapid, qui avait dit lors d’un débat pré-électoral à Deri, en 2015, qu’il le « réhabiliterait », dans un commentaire considéré comme un exemple criant de la condescendance traditionnellement attribuée à la classe moyenne ashkénaze.

Le ministre des Finances Yair Lapid, à gauche, parle au chef du parti Shas Aryeh Deri à la Knesset (Crédit : Isaac Harari/Flash90)

Gabbay aurait encore besoin de s’attirer les faveurs d’une partie de la base électorale du Likud pour l’emporter et sa capacité à former une coalition à l’avenir reste encore peu réaliste (Yisrael Beytenu et Koulanou ont promis de ne pas rejoindre sa coalition, même si Gabbay a clamé que tous « s’aligneraient pour se joindre à lui » s’il devait gagner).

Sa réussite ou son échec à attirer les électeurs du Likud dépendront largement de l’issue des enquêtes pour corruption de Netanyahu, et d’une éventuelle inculpation du Premier ministre.

En attendant, tirer profit des électeurs du Shas pour faire la différence avec son principal rival centriste pourrait s’avérer être un passe-temps gratifiant pour Gabbay – à moins qu’il ne perde à un moment le centre-gauche dans sa manoeuvre.