La survivante d’Auschwitz qui avait embrassé l’ancien nazi déplore la peine de prison qu’il encourt à 96 ans
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La survivante d’Auschwitz qui avait embrassé l’ancien nazi déplore la peine de prison qu’il encourt à 96 ans

Après que la cour a confirmé que le 'comptable d'Auschwitz" était suffisamment en bonne santé pour être emprisonné, Eva Kor a expliqué qu'il devrait plutôt donner des conférences dans les écoles

Amanda Borschel-Dan édite la rubrique « Le Monde Juif »

La survivante d'Auschwitz Eva Kor, le 21 avril 2015, à Lunebourg, dans le nord de l'Allemagne (Crédit : AFP PHOTO / POOL / JULIAN Stratenschulte)
La survivante d'Auschwitz Eva Kor, le 21 avril 2015, à Lunebourg, dans le nord de l'Allemagne (Crédit : AFP PHOTO / POOL / JULIAN Stratenschulte)

Une survivante de l’Holocauste qui avait choqué le monde en embrassant l’ancien gardien nazi connu comme le « comptable d’Auschwitz » a condamné une décision prise par un tribunal allemand mercredi, qui a estimé que l’homme de 96 ans était suffisamment en bonne santé pour accomplir sa condamnation à quatre ans de prison pour complicité dans le meurtre d’environ 300 000 personnes dans le camp.

Oskar Gröning travaillait comme comptable à Auschwitz, prenant et comptant l’argent des déportés tués ou utilisés comme travailleurs esclaves avant de renvoyer les fonds subtilisés à ses supérieurs à Berlin, selon l’AFP.

La survivante d’Auschwitz Eva Kor, 83 ans, fondatrice du musée de l’Holocauste CANDLES, dans l’Indiana, avait fait les gros titres en avril 2015 pour le baiser sur la joue que lui avait fait l’ancien sergent SS Oskar Groening alors qu’elle s’entretenait avec lui lors de son procès. Si elle a témoigné contre lui et confirmé ses crimes, elle s’est attirée l’opprobre après avoir demandé que sa condamnation soit transformée en service communautaire.

Kor, née en Roumanie, avait subi les cruelles expériences scientifiques – alors qu’elle était petite fille à Auschwitz – du médecin nazi Josef Mengele, « l’ange de la mort », aux côtés de sa soeur jumelle Miriam. Leurs parents et leurs deux soeurs, ainsi que la plus grande partie de la famille, avaient été assassinés là-bas.

Kor s’est souvenue de ses impressions au camp d’extermination : « La première fois que je me suis rendue aux latrines situées au bout du baraquement des enfants, j’ai été accueillie par les corps déchirés de plusieurs enfants qui gisaient sur le sol. Je pense que cette image restera en moi pour toujours. C’est là-bas que j’ai fait une promesse silencieuse – la promesse de m’assurer que ni Miriam, ni moi, ne finirions sur ce sol immonde ».

Toutefois, Kor a répété qu’elle était défavorable à l’incarcération d’Oskar Gröning dans un courriel envoyé mercredi au Times of Israël, affirmant que si elle se réjouissait du bon état de santé d’Oskar Gröning, elle s’interrogeait sur les motivations du maintien de la condamnation du tribunal.

La survivante Eva Mozes Kor salue l'ancien nazi Oskar Groening lors de son procès en Allemagne, le 23 avril (Autorisation)
La survivante Eva Mozes Kor salue l’ancien nazi Oskar Groening lors de son procès en Allemagne, le 23 avril (Autorisation)

« Ma question au tribunal allemand est : ‘Cela vous fait-il vous sentir puissant et juste de mettre en prison un nazi de 96 ans’ ? Je serais d’accord avec vous si cela était arrivé lorsqu’il avait 36, 46, 56, et même 76 ans. Il a vécu la majorité de sa vie en homme libre », a écrit Kor au Times of Israël.

A la suite de l’audience de mercredi, la porte-parole de la Cour, Kathrin Soefker, a expliqué à l’AFP que « Le parquet a rejeté une demande de la défense pour (commuer la peine) en sursis ». Aucune date n’a encore été annoncée concernant l’incarcération d’Oskar Gröning.

« Le médecin a conclu que l’emprisonnement est en principe envisageable si certaines conditions sont remplies, » a précisé Kathrin Söfker. Le centre de détention devra notamment mettre à disposition équipements et soins médicaux appropriés ».

« Oui, il est coupable. Mais au lieu de le mettre en prison, je préférerais le voir faire des conférences dans les écoles via Skype et enregistrer ses propos pour convaincre les néo-nazis que oui, [l’Holocauste] a bien eu lieu et que ça a été terrible ».

L'ancien officier nazi du camp de la mort Oskar Groening, au centre, avec ses avocats Hans Holtermann, à droite, et Susanne Frangenberg, à gauche, lors de l'ouverture du procès de Groening à Lueneburg, en Allemagne, le 21 avril 2015 (Crédit : AFP/Ronny Hartmann, Pool)
L’ancien officier nazi du camp de la mort Oskar Groening, au centre, avec ses avocats Hans Holtermann, à droite, et Susanne Frangenberg, à gauche, lors de l’ouverture du procès de Groening à Lueneburg, en Allemagne, le 21 avril 2015 (Crédit : AFP/Ronny Hartmann, Pool)

Pardonner ne veut pas dire oublier

Dans une interview en profondeur accordée au Times of Israël en novembre 2016, Kor avait expliqué son approche personnelle du « pardon » en direction des nazis, qui lui avait permis de neutraliser leur pouvoir et l’influence que ses bourreaux avaient eu sur sa propre vie.

En 1995, Kor avait lu lors d’une initiative controversée une proclamation déclarant son pardon aux nazis, à tous les niveaux, alors qu’elle commémorait le cinquantième anniversaire de la libération d’Auschwitz aux côtés du médecin nazi Hans Munch qui avait offert des témoignages filmés de crimes contre l’Humanité.

La jumelle de Mengele Eva Mozes Kor à Auschwitz le 27 janvier 1995, lisant sa lettre de pardon au docteur nazi Hans Munch. (Capture d'écran : Youtube)
La jumelle de Mengele Eva Mozes Kor à Auschwitz le 27 janvier 1995, lisant sa lettre de pardon au docteur nazi Hans Munch. (Capture d’écran : Youtube)

« Je savais qu’il trouverait que [la déclaration de pardon] était un cadeau important et plein de sens. Mais ce que j’ai découvert pour moi-même a changé ma vie. J’ai découvert que j’avais le pouvoir de pardonner. Que personne ne pouvait me donner ce pouvoir et que personne ne pouvait le prendre », avait dit Kor.

Lors du procès d’Oskar Gröning en 2015, Kor s’était approchée à deux occasions de l’ancien nazi. Lors de leur première rencontre, il s’était évanoui. La deuxième fois, Kor avait voulu prendre une photo d’elle avec l’ancien garde d’Auschwitz.

La jumelle de Mengele Eva Mozes Kor se désigne dans une image présentée au musée du mémorial d'Auschwitz durant un voyage en 2007 (Autorisation)
La jumelle de Mengele Eva Mozes Kor se désigne dans une image présentée au musée du mémorial d’Auschwitz durant un voyage en 2007 (Autorisation)

Interrogée à l’époque sur ses motivations par le Times of Israël, Kor avait indiqué que « j’avais trouvé que c’était une expérience intéressante de voir un nazi valider mes expériences dans le camp. C’est le seul nazi qui ait jamais témoigné… Alors en fait, d’une manière très étrange, face aux néo-nazis et aux révisionnistes, Oskar Gröning avait validé mon histoire. C’était très intéressant, vraiment. Alors je voulais avoir ma photo ».

Cette rencontre s’était achevée par une accolade imprévue.

« Vous ne savez jamais comment vous réagirez quand vous rencontrez un adversaire. Il y a quelque chose qui arrive entre deux êtres humains qu’il est difficile de comprendre pour la science », avait confié Kor au Times of Israël.

Au cours de son procès en 2015, Oskar Gröning avait témoigné du fait qu’il était « inimaginable » pour lui que les Juifs puissent quitter en vie ce camp basé dans la Pologne alors occupée par les nazis. Oskar Gröning avait décrit avec des détails effrayants comment les wagons à bestiaux remplis de Juifs, étaient arrivés au sein du camp de la mort d’Auschwitz, la manière dont les gens étaient dépouillés de ce qui leur appartenaient avant d’être directement envoyés dans les chambres à gaz, selon un compte-rendu établi sur le procès par l’AFP.

Et selon Kor, c’est exactement ce type de témoignage qui s’avère finalement beaucoup plus précieux pour l’humanité que l’emprisonnement d’un homme de 96 ans. « Il ne verra jamais la prison et si c’est le cas, il y mourra très rapidement. Les Allemands sont encore des idiots entêtés, d’une certaine manière, parce que mon idée avait bien plus de mérite », a dit Kor.

« Les mots d’Oskar Gröning impressionneraient bien plus les néo-nazis que mes mots de survivante. Nous devrions utiliser cette opportunité », a ajouté Kor mercredi.

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