Tunis (AFP) – La nouvelle Constitution tunisienne a été adoptée tard dimanche, un moment historique pour le berceau du printemps arabe auquel s’ajoute la formation d’un gouvernement appelé à sortir le pays d’une profonde crise politique et à organiser des élections dans l’année.

L’Assemblée nationale constituante (ANC) a approuvé cette loi fondamentale à une majorité écrasante de 200 voix pour, 12 contre et 4 abstentions, dépassant largement la majorité nécessaire de 145 votes.

« L’Histoire retiendra avec beaucoup de fierté cette journée », avait proclamé juste avant le vote le président de l’Assemblée, Mustapha Ben Jaafar. Les élus ont célébré l’événement en chantant l’hymne national brandissant des drapeaux tunisiens et les doigts en signe de victoire.

Ils ont ensuite scandé « fidèles, fidèles au sang des martyrs de la révolution » de janvier 2011 qui chassa Zine El Abidine Ben Ali du pouvoir.

« Nous sacrifions notre âme et notre sang pour toi Tunisie », ont-ils aussi crié dans un moment d’unité dans cet hémicycle qui pendant plus de deux ans a été marqué par les disputes, les échanges d’invectives et les controverses.

Le président de l'Assemblée constituante tunisienne, Mustapha Ben Jaafar, le 26 janvier 2014 à Tunis (Crédit : AFP/Fethi Belaïd)

Le président de l’Assemblée constituante tunisienne, Mustapha Ben Jaafar, le 26 janvier 2014 à Tunis (Crédit : AFP/Fethi Belaïd)

« Dans cette Constitution, tous les Tunisiens et Tunisiennes se retrouvent, cette Constitution préserve nos acquis et jette les fondements d’un Etat démocratique », a pour sa part déclaré Mustapha Ben Jaafar.

L’adoption de ce texte a été saluée par le secrétaire-général des Nations unies, Ban Ki-moon, pour qui la Tunisie vient de vivre une « étape historique », offrant un « modèle pour les autres peuples aspirant à des réformes ».

La nouvelle Constitution consacre un exécutif bicéphale. Elle introduit aussi pour la première fois dans le monde arabe un objectif de parité homme-femme dans les assemblées élues.

L’islam n’y a pas été inscrit comme source de droit, mais les références à la religion sont nombreuses, laissant une place importante à l’interprétation.

Ainsi, le premier article définit la Tunisie comme « un Etat libre, indépendant et souverain, l’islam est sa religion ». Si « la liberté de croyance et de conscience » est garantie, l’Etat s’engage aussi à « interdire toute atteinte au sacré ».

Ce compromis vise à éviter une dérive autoritaire dans un pays qui a connu plus d’un demi-siècle de dictature, sous Habib Bourguiba, puis sous Ben Ali, mais aussi à rassurer ceux qui craignait que les islamistes n’imposent leurs positions dans un pays à forte tradition séculière.

Le président tunisien Moncef Marzouki (à droite) reçoit la liste des membres du gouvernement que propose le Premier ministre désigné Mehdi Jomaâ, le 26 janvier 2014 à Tunis (Crédit : AFP/Fethi Belaid)

Le président tunisien Moncef Marzouki (à droite) reçoit la liste des membres du gouvernement que propose le Premier ministre désigné Mehdi Jomaâ, le 26 janvier 2014 à Tunis (Crédit : AFP/Fethi Belaid)

L’Assemblée a été élue en octobre 2011 et devait à l’origine achever la loi fondamentale en un an, mais ses travaux ont pris un retard considérable en raison de crises à répétition opposant notamment les islamistes d’Ennahda majoritaires et leurs détracteurs.

« Je me sens pour la première fois réconciliée avec cette assemblée », a déclaré Nadia Chaabane, député du parti Massar, opposée aux islamistes, en référence aux multiples controverses qui ont marqué les travaux de l’Assemblée constituante (ANC).

Deux cérémonies sont prévues, l’une le matin à l’Assemblée où la Constitution sera paraphée par les dirigeants tunisiens, et une seconde, dans l’après-midi, à la présidence.  

L’adoption du texte intervient quelques heures après l’annonce de la composition d’un gouvernement d’indépendants devant conduire la Tunisie vers des élections législatives et présidentielle en 2014.

Les islamistes d’Ennahda ont en effet accepté de quitter le pouvoir pour laisser un cabinet politique sortir la Tunisie de la profonde crise déclenchée par l’assassinat, attribué à la mouvance djihadiste, du député d’opposition Mohamed Brahmi en juillet.

Le nouveau gouvernement, qui doit recevoir dans la semaine la confiance de la constituante, a été composé par le ministre de l’Industrie sortant, Mehdi Jomaâ. Choisi mi-décembre, la classe politique aura mis six semaines à s’accorder pour lui laisser les rênes.

« J’ai formé ma liste sur la base de trois critères : la compétence, l’indépendance et l’intégrité », a-t-il dit, après avoir remis la liste des ministres au président Moncef Marzouki.

Ce cabinet est « une équipe extraordinaire qui a conscience des défis », a-t-il ajouté, « la mission n’est pas facile », la Tunisie étant sans cesse déstabilisée par l’essor de djihadistes, les batailles politiques et les conflits sociaux, déjà moteur du soulèvement de 2011.

« la mission n’est pas facile »

Moncef Marzouki

Le gouvernement regroupe aussi bien des hauts fonctionnaires, des magistrats que des personnalités venues du privé. Le ministre de l’Intérieur Lotfi Ben Jeddou a par ailleurs été maintenu, bien que ses détracteurs aient lutté jusqu’au bout pour qu’il quitte ses fonctions.

M. Jomaâ a souligné enfin que « les élections représentent la priorité des priorités ». A ce titre, les travaux de l’ANC ne sont d’ailleurs pas finis, une législation électorale devant encore être adoptée.

Par ailleurs, le gouvernement devra faire face à une situation économique très difficile, la croissance restant en berne et le chômage très élevé notamment en raison de l’incertitude et de l’instabilité dans le pays depuis 2011. Des vagues de violences éclatent régulièrement.