« Un seul souhait, un seul homme… Al-Sissi pour diriger l’Egypte », peut-on lire sur les pancartes dans les rues du Caire alors que les élections se dérouleront dans moins de trois semaines.

Les affiches représentent Abdel-Fattah Al-Sissi, 60 ans, l’homme derrière la grande révolte égyptienne de juin 2013, habillé en civil et non en uniforme militaire, avec des lunettes de soleil devenues une sorte de symbole.

Mais ceux qui espèrent un mouvement massif dans les rues du Caire en vue de ces élections en seront pour leurs frais.

Les pancartes de manifestants que l’on pouvait voir à chaque coin de rue au cours des dernières élections d’il y a deux ans sont nettement moins visibles.

L’intérêt des Egyptiens pour ces élections est assez faible. On peut l’expliquer à cause du nombre – faible lui aussi – des partis en lice.

« Le résultat est loin d’être déjà scellé d’avance, comme à l’époque de Hosni Mubarak », affirme Amar Zakaria, un journaliste égyptien, au Times of Israel, « mais le pays sait pour qui il ira voter ».

« Cette fois, les gens ont voulu qu’Al-Sissi soit présent dans ces élections. Sabbahi (son unique rival) a aussi ses supporters mais la plupart d’entre nous voteront pour Al-Sissi. Il a l’expérience du terrain. Il a des résultats. Hamdeen Sabbahi est certes un bon orateur mais nous avons vraiment besoin d’hommes d’action ».

Le Pr Yoram Meital, un expert de l’Egypte contemporaine à l’université Ben Gurion de Beersheva et président du Centre Herzog pour les études sur le Moyen Orient, voit de manière différente cette apathie du public égyptien pour les élections : « Il y a comme un sentiment de frustration parmi les groupes qui ont mené la révolte de janvier 2011 et ils ne sont pas les seuls. Cela est lié à plusieurs facteurs. D’abord, les jeunes qui voulaient renverser le régime comprennent aujourd’hui qu’ils n’ont réussi qu’à renverser le président. »

« Le régime a survécu. Ensuite, la situation intérieure au niveau sécuritaire s’est fortement aggravée. Enfin, l’économie du pays est dans un état calamiteux. Il y a un grave problème d’énergie. Le pays manque de gaz. On est au bord du désastre ».

Al-Sissi, ancien chef d’état-major et ministre de la Défense, mais qui fut aussi le plus jeune officier au Conseil suprême des Forces armées, peut normalement s’attendre à un triomphe lors des élections des 26 et 27 mai prochains.

Elles l’opposeront à Hamdeen Sabbahi, son concurrent qui se réclame de Nasser, dans une course dont le vainqueur sera le cinquième président égyptien. Jusqu’à présent, une préoccupation se dégage très nettement dans les activités politiques et la campagne du général égyptien : la lutte contre les Frères musulmans, et leur principal dirigeant, Mohamed Morsi, dont il s’était déjà débarrassé.

Hamdeen Sabbahi (Crédit : AFP/ Mohamed EL shahed)

Hamdeen Sabbahi (Crédit : AFP/ Mohamed EL shahed)

Al-Sissi a été interviewé cette semaine à la télévision égyptienne pour la première fois depuis sa déclaration de candidature et a affirmé à cette occasion que le mouvement des Frères serait démantelé.

La réalité est assez différente sur le terrain puisque le mouvement islamiste perdure et reste encore populaire malgré les efforts incessants des forces militaires et sécuritaires pour l’étouffer.

Le général Al-Sissi s’est engagé à maintenir une guerre sans répit contre eux. « Si je suis élu président, ce sera la fin des Frères musulmans. Il n’en restera même plus aucun souvenir », a-t-il promis, ajoutant qu’il s’opposait à des pourparlers avec eux.

Al-Sissi et le régime sont très impliqués dans la lutte menée contre les Frères musulmans. Il y a deux jours, le procès de Mohamed Morsi, leur ancien chef, a débuté au Caire, en même temps que ceux des trente-six autres dirigeants, dont Mohamed Badie, le « Guide suprême » de l’organisation.

Ils sont accusés de collaboration avec l’ennemi et d’avoir trahi l’Egypte après avoir rejoint des « groupes terroristes localement et à l’étranger ». S’ils sont reconnus coupables, ils encourent la peine de mort.

Les supporters d’Al-Sissi incluent ceux qui dirigent les rouages du pays au niveau administratif, économique, sécuritaire ainsi que les magnats égyptiens.

Même les Salafistes ont exprimé leur soutien pour sa candidature. « Ils perçoivent une certaine stabilité grâce à lui », ajoute le Pr Meital, « et c’est la promesse qu’il offre. On peut voir aussi cela dans les signaux positifs de la Bourse, les indicateurs étant en hausse. »

« Ce soutien trouve ses racines dans la volonté d’un retour au calme au lieu d’une situation pré-révolutionnaire. Mais la promesse de supprimer les Frères musulmans est vraiment à double-tranchant. Elle peut amener à l’affaiblissement du mouvement mais aussi diminuer les chances d’arriver à la stabilité tant espérée ».

Le général a également promis que l’armée ne dirigera pas le pays et ne s’impliquera pas dans les affaires de l’Etat. Mais la question demeure : sans les Frères, le futur président réussira-t-il à faire de l’Egypte un pays plus sûr et économiquement plus fort ?

Plusieurs obstacles se dressent : Al-Sissi est soutenu par les riches Etats arabes en particulier l’Arabie Saoudite. Mais l’aide qu’ils apportent au pays demeure insuffisante.

Alors qu’il faudrait pouvoir apporter une manne d’investissements étrangers, les investisseurs ne sont pas légion, en grande partie à cause de la menace islamiste. Cette menace met à mal l’une des sources de revenus les plus importantes pour les Egyptiens : le tourisme.

Un des plus grands challenges qui attendra Al-Sissi après sa victoire sera celui des groupes radicaux islamistes autres que les Frères musulmans qui coûtent à l’Egypte des millions de dollars de pertes.

Ces mouvements font partie de la nébuleuse djihadiste et ont installé plusieurs bastions dans la péninsule du Sinaï. Plusieurs groupes armés aux noms compliqués (Ansar Bayt alMaqdis, Majlis a-Shura fi Akhnaf Bayt al-Makdis et d’autres encore…) opèrent depuis le Sinaï où l’armée égyptienne est actuellement présente.

Et, d’après les locaux, la situation serait en voie de stabilisation laissant augurer un reflux des groupes terroristes face à l’armée. Succès de l’armée sur ses terrains d’opérations ou alors alliance de fait entre la population locale et les militaires, la coopération est de plus en plus faible entre les habitants du Sinaï et la branche armée égyptienne d’Al-Qaïda.

Jusqu’à un certain point, les groupes terroristes ont transféré leurs activités du Sinaï au cœur de l’Egypte, mais le niveau du nombre d’attaques a récemment diminué.

Israël voit d’un œil bienveillant les efforts de l’armée égyptienne et sa détermination dans le Sinaï. « Si l’armée ne les poursuit pas, les terroristes nous poursuivrons chez nous », affirme une source officielle israélienne. « Le régime est engagé dans une guerre contre Al-Qaïda, il est déterminé, et le restera après les élections ».