L’acquisition de l’entreprise israélienne Mobileye, fabricant de processeurs pour les caméras intégrées dans les voitures et autres dispositifs d’assistance au conducteur, par Intel Corp illustre l’histoire typique d’une start-up israélienne qui a grandi dans les jupons du monde universitaire local et qui a su trouver une porte de sortie.

Ce conte est un véritable blockbuster, et cette acquisition faite par Intel pour un montant de 15 milliards de dollars placera Israël dans un rôle de leader au sein de l’industrie automobile autonome, hautement concurrentielle.

Cet achat qui a été annoncé lundi – à un prix qui représente 35 % de bonus par rapport à la valeur sur le marché de Mobileye — est le plus important de l’histoire pour une entreprise de technologie en Israël. C’est également la transaction la plus élevée à ce jour impliquant la technologie de conduite autonome ou semi-autonome.

La création d’une entreprise commune en Israël va permettre l’émergence d’entrepreneurs supplémentaires dans le secteur et aidera à créer un environnement leader pour les investisseurs désireux de trouver le prochain succès commercial, selon les analystes et les acteurs de l’industrie.

Mobileye a été fondé en 1999 par Amnon Shashua, professeur en sciences informatiques à l’université Hébraïque de Jérusalem et expert en apprentissage sur ordinateur et en vision artificielle ainsi que par Ziv Aviram, homme d’affaires spécialisé dans le redressement d’entreprises déficitaires et dans la restructuration d’organisations.

Les deux hommes voulaient utiliser la technologie pour améliorer la sécurité routière en aidant à éviter les collisions, en opposition avec la politique d’atténuation de la gravité des blessures liée aux accidents, politique pratiquée par l’industrie automobile à cette époque.

La technologie développée par les deux partenaires – une caméra mono-objectif dotée d’un processeur – a été inspirée par la vision humaine, qui n’utilise qu’un seul œil pour la perception de la profondeur comme pour les ombres, la texture et le mouvement. Cette caméra est devenue le premier capteur utilisé dans leur gamme de produits qui vise à aider les conducteurs à éviter les collisions et – également plus largement – à développer la conduite autonome qui pourrait être mise en place dans le futur.

Le "Mobileye" monté sur un pare-brise (Crédit : Shai/FLASH90)

Le « Mobileye » monté sur un pare-brise (Crédit : Shai/FLASH90)

Le système Mobileye, qui combine l’utilisation de caméras avec des processeurs, peut alerter les conducteurs de situations potentiellement dangereuses – une voiture qui dévie de sa voie, ou l’imminence d’une collision. Il peut également éviter de telles collisions en freinant sans aucune intervention du conducteur, adapter le contrôle du régulateur de vitesse et permettre le fonctionnement d’autres systèmes automatisés, qui viendront aider le conducteur à rester sur sa voie et à naviguer dans la circulation. Ce sont ces dernières technologies qui peuvent former le socle de la conduite autonome ou semi-autonome dont la perspective a projeté ces entreprises dans une course effrénée à la performance.

L’accord entre Intel et Mobileye s’inscrit dans un mouvement plus général de fusion et d’acquisition entre les entreprises blockbusters dans la mesure où les titulaires tentent de développer les capacités de conduite autonome et semi-autonome, dit Kerry Wu, analyste mobilité à CB Insights, une société de traitement de données à New-York.

Les constructeurs automobile, de GM à Toyota en passant par Volkswagen, ont acheté des start-ups et pris des participations dans les technologies afin de pouvoir rester à la pointe des développements. GM a acquis Cruise Automation, un développeur de technologie de véhicule autonome de San Francisco en 2016. Et Ford a investi dans Argo AI, une entreprise travaillant sur l’intelligence artificielle au mois de février. Le financement des start-ups qui oeuvrent dans le secteur de la technologie automobile a atteint 1 milliard de dollars en 2016, le financement du secteur pouvant se distinguer par un « rythme effréné », selon CB Insights.

« Tous ces acheteurs, Intel y-compris, cherchent à se positionner en tant que prochaine génération de fournisseurs automobiles de silicone, d’électronique pour les véhicules et autres technologies associées », explique Wu.

Une voiture passe devant les bureaux de l'entreprise automobile israélienne Mobileye à Jérusalem le 13 mars 2017 (Crédit : Thomas Coex/ AFP)

Une voiture passe devant les bureaux de l’entreprise automobile israélienne Mobileye à Jérusalem le 13 mars 2017 (Crédit : Thomas Coex/ AFP)

L’avantage que possède Mobileye face à ses concurrents dans le secteur est que ses fondateurs ont très tôt réalisé le potentiel de ce nouveau marché et créé une technologie ciblée qui est parvenue à pénétrer ce marché difficile.

“Ils ont identifié une opportunité de marché énorme : celle de l’utilisation de la vision par ordinateur et de son application dans la conduite assistée », explique Elan Zivotofsky, partenaire et chef des investissements du fonds de capital-risque OurCrowd basé à Jérusalem.

« Ils ont fait cela bien avant qu’on ne parle seulement de véhicules à conduite autonome. Et ils ont donc identifié le marché et ont développé une technologie profonde et fondamentale pour ce marché. Ils n’ont pas construit de voitures mais ils ont créé une technologie fondamentale qui était cruciale – et qui l’est encore davantage aujourd’hui – pour cette industrie ».

La technologie de caméra intelligente développée par Mobileye « est moins coûteuse et elle permet une installation rapide et facile de la caméra, ce qui simplifie le processus », dit Aner Ravon, cofondateur et en charge du département produits à Zirra, une entreprise d’analyse de marché basée à Tel Aviv.

« La technologie est également simple à comprendre et à utiliser, et c’est pourquoi un si grand nombre de fabricants d’automobiles l’ont intégrée dans leurs voitures ».

Environ 15,7 millions de véhicules sont dotés de la caméra de Mobileye et sa technologie est disponible chez 21 fabricants d’équipements d’origine (FEO), selon des données transmises par Mobileye.

Amnon Shashua, directeur technique, cofondateur et président de Mobileye. 27 mai 2015 (Crédit : Moshe Shai/FLASH90)

Amnon Shashua, directeur technique, cofondateur et président de Mobileye. 27 mai 2015 (Crédit : Moshe Shai/FLASH90)

« Mobileye a été créé en Israël parce que c’est l’exemple parfait d’une entreprise qui incorpore des domaines multidisciplinaires, Israël est très bon dans : les intégrations », commente Eden Shochat, partenaire à Aleph VC, un capital risque.

« Vous pouvez être un très bon ingénieur logiciel et un ingénieur informatique performant, mais seulement en Israël vous trouverez des gens qui peuvent mener facilement les deux activités dans des équipes qui s’entendent bien. Cette sorte de capacité émane directement des équipes technologiques qui travaillent dans l’armée israélienne. Israël, c’est aussi une manière de penser : Faire les choses et combiner des talents multiples à cet effet ».

Le système Mobileye combine la vision sur ordinateur et l’apprentissage automatique, les connaissances sur les semi-conducteurs et le développement logiciel complexe – des domaines dans lesquels, tout le monde s’accorde à dire qu’Israël excelle, selon Zivotofsky d’OurCrowd.

“L’écosystème israélien est favorable au développement de technologies fondamentales profondes qui sont ambitieuses à réaliser et qui exigent un savoir-faire multidisciplinaire et du génie' », continue-t-il. « L’idée est alors d’appliquer cette technologie à une opportunité de marché importante. »

L’autre bonne initiative des fondateurs a été de se concentrer sur la construction d’une entreprise très extensible, indique Zivotofsky, tout en se focalisant sur leur marché. « Ils ont concentré leur technologie sur une opportunité de marché qui était très large, et ils ne se sont pas laissés distraire par d’autres secteurs ou d’autres applications. »

L’entreprise avait reçu un investissement de la part de Goldman Sachs en 2007 d’un montant de 130 millions de dollars et avait coté ses actions à la Bourse de New York en 2014. Les revenus de Mobileye totalisaient 358 millions de dollars en 2016, contre 241 millions de dollars l’année qui avait précédé. Les bénéfices s’étaient élevés à 108 millions de dollars contre 68 millions sur la même période.

L’acquisition vient sanctionner un partenariat que Mobileye, Intel et BMW avaient établi au mois de juillet de l’année dernière dans le secteur des voitures autonomes. Et au mois de janvier, cette année, les entreprises prévoient qu’une flotte de 40 voitures autonomes siglées BMW prendront la route pour la seconde moitié de 2017.

Le positionnement agressif d’Intel dans l’industrie de l’automobile vient de la nécessité pour l’entreprise de trouver un nouveau moteur de croissance. Son centre PC de données, qui est encore la plus grande source de revenus du géant américain, connaît un déclin dans sa croissance.

Au mois d’avril dernier, le président général d’Intel Brian Krzanich a fait part de la nouvelle stratégie adoptée par l’entreprise, qui passera du PC à une activité qui viendra alimenter le Cloud et à la fabrication de milliers de dispositifs informatiques intelligents et connectés.

“Après avoir raté l’époque où se sont développés les dispositifs mobiles, Intel cherche dorénavant agressivement de nouvelles possibilités de croissance dans les secteurs émergents, comme l’Internet des objets et l’espace automobile », dit Wu de CB Insights.

« La compagnie a clairement reconnu qu’elle a été trop lente pour capitaliser les tendances des technologies automobiles dans les véhicules connectés, la vision par ordinateur, la conduite intelligente : cette dernière tout particulièrement lorsqu’on observe d’autres acteurs qui travaillent sur les semi-conducteurs comme Nvidia.”

Nvidia Corp. est une entreprise basée à Santa-Clara qui développe des processeurs pour le marché de l’automobile et de l’informatique mobile. A la fin du mois de novembre dernier, Intel a établi son Autonomous Driving Group (ADG), exclusivement consacré aux efforts de conduite autonome et il a également annoncé qu’il investirait 250 millions de dollars dans des start-ups qui oeuvrent dans ce secteur à travers sa filiale Intel Capital.

Ziv Aviram, président et directeur général de Mobileye, lors d'une conférence à l'hôtel Waldorf Astoria de Jérusalem, le 23 novembre 2016 (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Ziv Aviram, président et directeur général de Mobileye, lors d’une conférence à l’hôtel Waldorf Astoria de Jérusalem, le 23 novembre 2016 (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

« Intel recherchait quelque chose d’important qui va au-delà des processeurs qu’il fabrique pour les ordinateurs personnels, qui ne sont plus un marché de croissance. Et l’entreprise cherchait donc désespérément quelque chose », explique Ravon de Zirra. « L’industrie de l’automobile autonome est l’une des plus pertinente pour Intel, qui va lui permettre de faire grandir un marché énorme dans ce secteur. »

L’acquisition combinera les meilleures technologies des deux entreprises, faisant se chevaucher la connectivité, la vision par ordinateur, le centre de données, la fusion des capteurs, l’informatique haute performance, la localisation et le traçage, l’apprentissage automatique et l’intelligence artificielle, selon Intel.

L’acquisition de Mobileye accélérera l’avenir de la conduite autonome, a indiqué Krzanich lundi. « Ensemble, nous pouvons améliorer la performance d’une solution de localisation par le Cloud pour les véhicules et ce, à un coût moindre pour les fabricants automobiles ».

L’entreprise commune sera également en mesure de renforcer l’expertise de vision par ordinateur de Mobileye grâce à l’informatique de haute-performance d’Intel et ses prouesses en termes de connectivité, ont fait savoir les deux entreprises.

Elles « vont ensemble comme un gant et elles se complètent l’une et l’autre, chacune apportant ses capacités propres », dit Ravon. “Intel peut construire autour de Mobileye un écosystème entier pour la technologie des voitures autonomes. Parfois, les termes de l’accord sont tels que vous ne pouvez tout simplement pas refuser. Le prix avantageux offert et le package précieux apporté par Intel – en ce qui concerne la possibilité donnée à Mobileye d’atteindre son rêve de voitures à conduite autonome en permettant l’investissement de montants très importants – sont simplement trop intéressants pour passer à côté ».

En mettant en commun leurs infrastructures et leurs ressources, les entreprises s’attendent à améliorer et à accélérer leur savoir-faire commun dans les secteurs de la localisation, de la conduite virtuelle, des simulateurs, des chaînes d’outils de développements, des équipements, des centres de données et des plateformes informatiques à haute performance.

« Jamais auparavant une entreprise israélienne n’avait été achetée par un géant étranger qui misera ainsi sur la technologie israélienne pour déterminer sa future stratégie », explique Ravon de Zirra. « C’est une acquisition hyper stratégique dont Israël peut être fier ».

Cet accord est bon pour les deux parties, dit Steven Schoenfeld, directeur des investissements chez BlueStar Indexes. “Mobileye aurait pu continuer son chemin mais aurait dû faire face à la concurrence en augmentation constante de Nvidia, Google et d’autres. En faisant partie d’Intel – avec la direction de Mobileye gérant tout ce qui concerne la conduite autonome d’Intel depuis Jérusalem — l’entreprise gagne une ampleur et des ressources qu’elle n’aurait jamais pu obtenir par elle-même ».

Cette acquisition n’est pas une « capitulation », indique Schoenfeld, mais la preuve que les compagnies israéliennes peuvent s’élever jusqu’à un niveau d’estimation financière avoisinant les 10 milliards – 15 milliards de dollars, « où elles gardent le contrôle substantiel de leur destinée ».

Il y aura des défis qui seront encore à relever, notamment face aux entreprises comme Google qui développent actuellement des technologies révolutionnaires dans le secteur.

“Mobileye domine le terrain aujourd’hui et Google adopte une approche très ambitieuse pour le remodeler », dit Ravon. “Le défi va être de rester devant ces technologies révolutionnaires. Tandis qu’Intel et Mobileye représentent l’évolution de l’industrie automobile – leurs systèmes sont installés dans l’industrie automobile actuelle, ils travaillent avec différentes lignes de production à l’intérieur des voitures – Google choisit un modèle très différent qui consiste à créer un système d’opération pour les véhicules en conduite autonome du début jusqu’à la fin. C’est une bataille technologique entre évolution et révolution ».

L’entreprise américaine soutiendra les programmes de production de Mobileye et construira ses relations avec les fabricants automobiles et les FEO, dit Intel. Le société commune aura son siège à Jérusalem et sera dirigée par Shashua — fondateur, président et directeur de la technologie de Mobileye — ont annoncé lundi les deux entreprises.

Le fait que les activités conjointes se basent en Israël témoigne encore une fois de la confiance placée par Intel dans les capacités de Mobileye. Cette initiative aidera également à créer une masse critique pour la promotion d’une nouvelle génération de talents.

“L’impact plus large de l’accord, au-delà des revenus fiscaux que va toucher Israël, c’est la capacité de ce nouveau pôle d’excellence Mobileye/Intel de créer une masse critique de connaissances, avec des gens qui vont créer leurs propres entreprises d’apprentissage automatique et de vision par ordinateur », commente Shochat d’Aleph.

Cette acquisition témoigne aussi du fait qu’Israël est en mesure de « favoriser la croissance d’importantes entreprises qui sont en compétition – avec succès – au niveau global », explique Zivotofsky.

« Les investisseurs seront davantage convaincus qu’Israël est le pays où il faut aller lorsqu’ils rechercheront le prochain Mobileye. Les investisseurs du marché public qui ont acheté des actions de Mobileye ont de bons retours et ils participeront aussi à une prochaine entreprise israélienne de technologie. C’est le meilleur moyen de promouvoir l’augmentation des investissements en Israël ».