JTA – La décision récente d’un festival espagnol de musique de retirer son invitation au chanteur américain de reggae Matisyahu, après qu’il ait refusé de soutenir un Etat palestinien, a attiré l’attention internationale sur un phénomène que de nombreux Juifs européens ressentent depuis des années : ils sont ciblés pour les actions d’Israël.

Matisyahu, qui est Juif mais pas Israélien, était l’unique interprête à qui les organisateurs ont demandé ses opinions pour le festival Rototom Sunsplash près de Barcelona du 15 au 22 août.

L’annulation de son concert a entraîné une vague de condamnations, y compris du gouvernement espagnol et du Congrès juif européen.

Pour calmer la tempête, les organisateurs du festival ont réinvité Matisyahu, il y a interprété lors du week-end son tube « Jérusalem », et se sont excusés pour ce qu’ils ont qualifié « d’erreur » faite sous la pression et les menaces d’activistes anti-Israël.

Pourtant, ceux qui suivent les sentiments et les incidents d’antisémites en Europe voient l’affaire Matisyahu comme emblématique de la confusion répandue entre Juifs et Israéliens sur le continent où Israël sert de prétexte pour des actes antisémites.

Des exemples récents de la confusion comprennent des saluts nazis par des supporteurs belges de football lors d’un match le mois dernier à Charleroi entre l’équipe locale et le Beitar Jérusalem, des supporteurs bosniaques chantant en avril des slogans antisémites, y compris « tuez les Juifs », lors d’un rassemblement impromptu pro-Palestine qui s’est tenu à Vienne, et en Grande-Bretagne, la chanteur-compositeuse Alison Chabloz signant un post sur un blog ce mois dans lequel elle remettait en question l’existence des chambres à gaz avec le hashtag “#FreePalestine.”

« La limite de ce qui constitue un comportement acceptable envers les Juifs est repoussée en Europe, et les gens qui la déplacent utilisent Israël comme l’un de leurs principaux véhicules », a déclaré Manfred Gerstenfeld, un universitaire israélien dont le travail est concentré sur l’antisémitisme européen.

Le rabbin Jonathan Sacks (Photo: autorisation Core18)

Le rabbin Jonathan Sacks (Photo: autorisation Core18)

Plus tôt cette année Jonathan Sacks, l’ancien rabbin en chef de Grande Bretagne, a déclaré que les Juifs européens font face à un choix : « Vivre en Europe et critiquer Israël ou garder le silence, ou quitter l’Europe ». Il a pointé du doigt le mouvement Boycott, Désinvestissement et Sanctions qui vise à mettre de la pression politique et économique sur Israël.

Pour sa part, le mouvement BDS a été catégorique dans son rejet des accusations qu’il représente la face moderne de l’antisémitisme. C’était, pourtant, un groupe pro-BDS à Valence en Espagne qui a fait pression et a célébré l’éviction de Matisyahu du festival.

Un des plus directs soutiens du mouvement, Ali Abuminah, qui a co-fondé le site internet Intifada Electronique, a défendu le retrait de l’invitation de Matisyahu, en insistant qu’il était lié à son soutien à Israël et à sa participation à un événement sponsorisé par le Comité des Affaires Publiques Etats-Unis et Israël [AIPAC].

A travers l’Europe, des activistes BDS ont constamment fait pression sur des organisateurs de festivals, spectacles et des entités commerciales pour qu’ils se dissocient d’Israël et de ses soutiens. Des activistes ont envoyé des pétitions, organisé des manifestations à des événements accueillant ceux qui soutiennent, ou choisissent de visiter, l’Etat juif.

Pourtant, un examen du programme de Rototom révèle que des chanteurs non-juifs dont les actions étaient contraires à l’objectif du mouvement BDS d’isoler Israël ont été sujets à moins de surveillance.

Le chanteur jamaïquain Popcaan, par exemple, s’est produit à Rototom à peine un mois après avoir donné son premier concert en Israël. Malaka Youth, autre groupe de reggae, a joué en Israël l’année dernière. L’une des têtes d’affiche du festival, Barrington Levy, un chanteur afro-caribéen de Jamaïque, s’est produit deux fois en Israël.

Pour les critiques, la pseudo discrimination contre Matisyahu constituait une manière de rendre l’Europe un endroit où il est inconfortable d’être juif.

Matisyahu au Sonos Studio à Los Angeles, le 20 mai 2014. (Crédit : Jerod Harris / Getty Images pour Sonos / via JTA)

Matisyahu au Sonos Studio à Los Angeles, le 20 mai 2014. (Crédit : Jerod Harris / Getty Images pour Sonos / via JTA)

En dehors de l’industrie de la musique, la confusion entre Juif et Israël a entraîné l’année dernière de l’exclusion et de la violence de foules, ce qui n’avait pas été vu en Europe occidentale depuis la Deuxième Guerre mondiale. (La vague actuelle de violence contre les Juifs a commencé là-bas en 2000, coïncidant avec le deuxième soulevement palestinien, et s’est aggravée ces dernières années, particulièrement dans le sillage de la guerre de l’été dernier entre Israël et Gaza).

En Belgique, l’année dernière, un docteur a refusé de soigner une femme de 90 ans avec une côte cassée parce que son nom semblait juif, disant à son fils, « Envoyez-la à Gaza pendant quelques heures, ensuite sa douleur disparaîtra ».

Également l’été dernier en Belgique, le propriétaire d’un magasin de vêtements à Anvers avait refusé de servir un Juif local « en signe de protestation » contre les opérations d’Israël pendant le conflit à Gaza. Dans le même temps, un café à Liège avait affiché une pancarte qui disait en turc « Entrée interdite aux Juifs », et une version en français où « Juifs » avait été remplacé par « Sionistes ».

En France, à la même époque, les autorités ont interdit les manifestations anti-israéliennes après que plusieurs rassemblements aient dégénéré en attaques contre des synagogues.

Au moins neuf lieux de culte juifs ont été attaqués en France au cours de la guerre à Gaza. (Un record de 7 000 Juifs sont partis de France, la plus grande communauté juive d’Europe, pour Israël l’année dernière).

Et aux Pays-Bas, le domicile du grand rabbin de Hollande Binyomin Jacobs a été vandalisé pour la cinquième fois en quelques années.

Les gouvernements et les dirigeants européens sont souvent accusés de détourner le regard pour éviter de faire basculer le bateau ou de s’aliéner les grands blocs d’électeurs musulmans. Le député susceptible d’être élu à la tête du Parti travailliste britannique, Jeremy Corbyn, a soutenu les groupes islamiques militants du Hamas et du Hezbollah, ainsi que Dyab Abou Jahjah, le fondateur de la Ligue arabe européenne, qui avait publié sur son site des caricatures d’Anne Frank dans un lit avec Adolf Hitler ainsi que des négations de la Shoah.

Aux Pays-Bas, la mise au secret de la publication d’une étude commandée par le gouvernement sur l’antisémitisme parmi les musulmans, qui montrait que ceux-ci avaient plus de préjugés contre les Juifs que les autres pans de la population, a provoqué l’indignation des organisations juives et d’autres, notamment des partis de droite.

Le Premier ministre français Manuel Valls présente le plan du gouvernement visant à lutter contre le racisme et l'antisémitisme  à la préfecture de Créteil  dans le sud-est de la banlieue de Paris le 17 avril 2015 (Crédit : AFP / Patrick Kovarik)

Le Premier ministre français Manuel Valls présente le plan du gouvernement visant à lutter contre le racisme et l’antisémitisme à la préfecture de Créteil dans le sud-est de la banlieue de Paris le 17 avril 2015 (Crédit : AFP / Patrick Kovarik)

Certains politiciens, cependant, prennent le problème de front, comme le Premier ministre français Manuel Valls, qui a dit à plusieurs reprises que « l’antisionisme est le portail qui mène à l’antisémitisme. » La France est aussi le seul pays en Europe où l’appel au boycott expose à des sanctions pénales grâce à la loi Lellouche votée à l’unanimité en 2003.

Mais les actions de ceux qui tentent de freiner le nouvel antisémitisme sont toujours une force négligeable, selon Gerstenfeld, un ancien président du Jerusalem Center for Public Affairs [Centre de Jérusalem pour les Affaires publiques].

Les opinions exprimées dans certaines communautés d’immigrants arabes et musulmans en Europe occidentale, où les études montrent que l’antisémitisme est beaucoup plus présent que dans la population générale, « encourage les Européens ‘de souche’ à ressortir le vieil antisémitisme enraciné dans leur culture, qui, était pour un temps devenu tabou après la Shoah en raison d’un sentiment de culpabilité », estime Gerstenfeld.

« Mais maintenant, » a-t-il dit, « les deux formes d’antisémitisme, l’ancien et le nouveau, se nourrissent l’un de l’autre et poussent la limite de l’acceptable vers une zone d’inconfort. »