Laura Bialis a trouvé l’amour et le sujet de son tout dernier documentaire, « Rock en Zone Rouge », à Sderot, la ville du sud d’Israël qui a été très frappée par les roquettes Qassams ces 14 dernières années.

Ce fut lors de son quatrième voyage en Israël que la réalisatrice de 41 ans, née et élevée à Los Angeles, a découvert la scène musicale dynamique qui s’est développée à Sderot au cours des nombreuses années. Elle a aussi découvert Sderock, abri anti-bombe et studio de musique, et son manager, le musicien Avi Vaknin.

Sept ans plus tard, « Rock en Zone Rouge », dont la première a eu lieu au Festival du Film de Haïfa en octobre, sera sur les écrans à Sderot, Tel Aviv et Jérusalem ce mois-ci.

Bialis est maintenant mariée à Vaknin et ils sont parents d’une petite fille de quatre ans.

« C’est une histoire d’amour, pas entre moi et Avi, avec cet endroit qui est si inspirant, explique Bialis. C’était comme peler un oignon ».

Bialis, dont l’éducation à Los Angeles incluait des liens faibles à la synagogue et à l’observance religieuse, avait visité Israël deux fois en tant qu’enfant et une fois pour une période de temps plus longue tout en travaillant sur « Refusenik », son documentaire en forme de chronique sur le mouvement de libération des Juifs russes.

Pendant cette période de trois mois, la diplomée de l’Ecole de Cinéma de USC a passé du temps avec d’anciens « refuseniks » comme Natan Sharansky, Yuli Edelstein et Josef Burg. Elle a également pris des cours du soir en hébreu.

Ce fut ce séjour qui a déclenché son propre attachement à Israël, mais ce ne fut qu’à son retour à Los Angeles qu’elle a entendu parler de Sderot pour la première fois. Un ami israélien qui lui envoyait régulièrement des articles par email au sujet d’Israël lui en a envoyé un sur la ville du sud.

« A la toute fin de l’article, on évoquait les roquettes qui tombent sur Sderot », explique Bialis.

Avouant être novice en ce qui concerne la géographie et les informations sur Israël, Bialis avait pensé que Sderot, si elle était bombardée, devait être une implantation située au-delà de la Ligne verte. Mais ce n’est pas le cas.

« Je ne savais pas grand chose à l’époque, je ne pouvais tout simplement pas comprendre comme cela pouvait avoir lieu », explique-t-elle.

Elle a commencé à se demander comment les gens pouvaient vivre avec ce type de tensions.

« Comment font-ils s’ils n’ont que 15 secondes pour courir vers un abri anti-bombe, s’interroge-t-elle. J’avais l’impression de ne pas saisir toute la situation ».

Son intérêt a été renforcé lorsqu’elle a découvert que Kobi Oz et son groupe Teapacks étaient de Sderot.

Bialis était impliquée dans d’autres projets et est venue en Israël pour un court séjour, monter une équipe de tournage et aller dans le sud à la découverte de la ville frontalière.

« J’ai pensé que je pouvais raconter leur histoire à travers l’expérience des musiciens », confie-t-elle.

Quand Bialis est arrivée à Sderot pour la première fois en 2007, Vaknin était le manager peu coopératif de Sderot, prêt à aider lorsqu’elle voulait s’entretenir avec ses jeunes clients, mais pas intéressé à répondre lui-même aux questions.

Fils d’une famille locale, il était également guitariste, chanteur et compositeur qui travaillait sur son premier album depuis quatre ou cinq ans, déclare Bialis.

« Sa musique était vraiment ce que nous recherchions, explique-t-elle. C’était la musique que l’on imaginait, la musique qui vient d’endroits très durs, et nous l’avons trouvée, ce mec avec cet album incroyable qui n’était pas encore sorti. C’était un perfectionniste ».

Vaknin représentait pourtant une sorte de défi. Il était toujours trop occupé pour faire une pause et parler avec elle. Lorsqu’ils avaient prévu d’aller ensemble en voiture à Tel Aviv pour un concert d’un jeune groupe de Sderot, il était parti sans Bialis et son équipe.

Mais Bialis était habituée à être patiente lorsqu’il s’agissait de devenir amie avec les protagonistes de nouveaux sujets.

Son premier documentaire professionnel, « TAK FOR ALT – Suvie de l’Esprit humain » racontait l’histoire de la survivante et de l’éducatrice de l’Holocauste Judy Meisel et du voyage qu’elle a entrepris, avec Bialis à sa suite, pour retourner en Europe de l’est afin de visiter le ghetto et le camp de concentration où elle était enfermée et les endroits au Danemark où elle s’était rendue après sa libération. Le documentaire présentait aussi son implication dans le mouvement anti-raciste aux Etats-Unis.

Le film d’étudiante de Bialis, « Aube à Berlin » sur le dernier jour de la Seconde Guerre mondiale à Berlin, a nécessité de construire un bunker à partir de zéro dans un studio d’Hollywood et ensuite de devoir l’enlever pour éviter d’avoir à payer une amende de 25 000 dollars.

« Je suis la seule personne folle dans ma famille, admet Bialis. Je choisis des sujets parce que je crois qu’ils sont importants et qu’ils devraient avoir une place plus grande ».

Vaknin ne connaissait pas sa grande ténacité. Ce n’est qu’une fois que Bialis est revenue à Sderot pour plusieurs mois avec l’intention de ne travailler que sur le nouveau film qu’il l’a prise au sérieux avec son art.

« Il était stupéfait que je sois revenue, explique-t-elle. Il m’a dit qu’il n’aimait pas la presse parce qu’elle venait seulement à Sderot pour prendre des photos de personnes qui couraient après qu’une Qassam soit tombée et que cela ne représentait pas Sderot ».

Des habitants de Sderot courent pour s'abriter des roquettes lancées depuis Gaza (Crédit : Hadas Parush/Flash 90)

Des habitants de Sderot courent pour s’abriter des roquettes lancées depuis Gaza (Crédit : Hadas Parush/Flash 90)

La presse locale et générale n’a pas accordé beaucoup d’attention à la petite ville pleine d’immigrants de l’ancienne Union soviétique, d’Ethiopie et des communautés du Moyen-orient jusqu’à ce que les roquettes ne commencent à être lancées depuis la bande de Gaza toute proche au début des années 2000.

Sderot est devenue célèbre pour les images de maisons réduites en ruines et des résidents en train de pleurer, de crier ou stoïques dans leur réponse. Dans le film, Bialis essaie de montrer la complexité de l’endroit et de ses habitants.

« Sderot est une sorte d’univers parallèle, d’existence folle et c’est incroyable et fou que les gens continuent comme cela », explique-t-elle.

Bialis présente les résidents de la ville, Vaknin, les membres de son groupe et leurs colocataires, le propriétaire du café local, Micha Biton, un musicien local qui parle avec éloquence et en longueur sur les luttes pour vivre sa vie dans un endroit comme Sderot. Elle présente aussi Oz le chanteur de Teapacks et Hagit Yaso, un jeune éthiopien israélien qui a fini par remporter le programme TV de découverte de talents, « Une star est née ».

Elle a tissé ensemble les événements des sept dernières années, les roquettes et les incursions de l’armée, y compris la plus récente de l’été dernier, comme les joyeuses célébrations d’après Pâques (la Mimouna), des efforts d’activisme par les résidents de Sderot et des autres Israéliens pour amener les questions de la sécurité de la ville sur le devant. Il y a aussi des allusions sur son histoire d’amour avec Vaknin, une relation qui semble les avoir pris tous les deux par surprise.

Cela a commencé lorsque Vaknin a aidé Bialis à trouver un endroit pour vivre à son retour à Sderot.

« Il m’a demandé de lui rapporter un microphone spécial qu’il avait acheté sur eBay, et a dit qu’en échange il m’aiderait à trouver un appartement », explique Bialis.

Ils ont finalement trouvé une maison de 200 m2 dans Sderot avec une parcelle de terre derrière. Bialis était très intéressée par cette opportunité et voulait la louer. Il a pensé qu’elle était folle, surtout lorsqu’elle lui a proposé qu’ils habitent ensemble pour partager l’espace et les frais.

Sa réaction, dit Bialis, était typique de Sderot.

« Comment vais-je dire à mes parents que j’emménage avec une parfaite inconnue d’Amérique que personne ne connaît ? », se souvient-elle.

A l’époque, Bialis était encore dans une relation de longue durée, elle et Vaknin étaient seulement des amis. Des amis qui avaient du mal à communiquer.

« Parfois, nous nous arrêtions pour téléchergaer Morfix, l’application de dictionnaire parce que je ne comprenais pas ce qu’il disait, explique-t-elle. Et c’était pareil pour lui ».

Ils ont trouvé une solution. Bialis et Vaknin se sont fiancés en juin 2008 et mariés en septembre, dans leur cour, après avoir trouvé un compromis avec ses parents et avoir fait une énorme fête de henné avant le mariage.

Il n’y a que peu d’allusions et de références à leur romance dans le film qui est beaucoup plus concentré sur les attaques des Qassams et sur la façon dont les nouveaux et les anciens musiciens de Sderot gèrent la situation.

« C’est un film énorme, explique Bialis. On pouvait faire un film seulement sur Sderot et les Qassams ou seulement sur la musique. Cela arrive tout le temps ».

Quant à Vaknin et Bialis, ils ont scellé un pacte qu’ils ne quitteraient pas Sderot à cause des roquettes. La première incursion de l’armée à Gaza en 2009 a libéré Sderot des roquettes pour une période de temps, les jeunes époux ont déménagé à Tel Aviv, principalement pour accélérer les carrière de Vaknin et pour faciliter le processus d’alyah de Bialis.

Vakinin était sur le point de faire sortir son premier album et avait besoin d’être plus près de Tel Aviv et de sa scène musicale.

« Les gens lui ont dit de saisir sa chance et d’y aller, explique Bialis. Il a ressenti une sorte de limitation. Il avait atteint le sommet dans le sud, mais où allait-il aller
de là-bas ? »

Une fois qu’ils ont déménagé à Tel Aviv, Vaknin a été invité à rejoindre un studio tout comme d’autres musiciens, y compris Shlomo Artzi et Kobi Oz.

A ce moment-là, Bialis ne savait ni si ni quand ils retourneraient à Sderot. Ils rendent visitent à la famille de Vaknin presque chaque weekend, mais pour le moment, leur foyer est à Tel Aviv. En réalité, lorsque les roquettes ont commencé à tomber sur Israël l’été dernier, ils se sont trouvés dans des abris anti-bombes, mais cette fois-ci à Tel Aviv.

Ironiquement, explique Bialis, Sderot ressemble à une forteresse, puisque des dizaines d’abris ont été mis en place à travers la ville, dans les écoles, les jardins d’enfants et d’autres espaces publics construits avec des abris anti-bombes à l’intérieur.

Néanmoins, pour Bialis et Vaknin, un retour à Sderot se ferait pour retrouver l’endroit, ses gens et son esprit.

« Il y a une défiance [au sujet des gens de Sderot], de ce que je suis, ce que je vais être, et cela se ressent dans la musique, souligne Bialis. Leur musique a eu un impact fort dans le changement de la musique israélienne. C’est incroyable que cela soit arrivé de ce milieu culturel. Quand il est dans une fête, je dois me lever et danser ».

La première de « Rock en Zone Rouge » aura lieu à la Cinemathèque de Sderot le 13 décembre à 19 heures, à la Cinémathèque de Tel Aviv le 18 décembre à 21 heures et à la Cinémathèque de Jérusalem le 25 décembre à 20h30.