Yair Lapid, le président de Yesh Atid, a déclaré lundi que tout l’establishment sécuritaire d’Israël était profondément inquiet de l’accord massif de vente d’armes signé par le président américain Donald Trump avec l’Arabie saoudite, et que le Premier ministre Benjamin Netanyahu avait trahi la sécurité nationale d’Israël en n’ayant ni empêché, ni tenté de minimiser les dégâts de cet accord.

L’accord de vente d’armes à 110 milliards de dollars est le plus important de l’histoire américaine, et comprend des systèmes sophistiqués de défense anti-aérienne, des navires, des hélicoptères, des avions de collecte de renseignements, des tanks, de l’artillerie et des systèmes de cyber-sécurité, selon le département d’Etat américain.

Lapid a dit au Times of Israël que la manière dont Netanyahu avait traité l’accord, à la fois avant et après son annonce, était « presque imprudente », et ne faisait pas cas des préoccupations sécuritaires israéliennes cruciales. Sous la pression politique interne pour que la visite en Israël de Trump apparaisse comme un succès parfait, le Premier ministre a négligé de protéger les intérêts d’Israël dans la région, a dit Lapid.

Lapid a dit qu’Israël n’avait pas été informé avant la signature de l’accord, mais qu’il l’aurait été, s’il y avait eu un ministère des Affaires étrangères fonctionnant correctement avec un ministre à temps plein.

Il a également abordé des inquiétudes spécifiques liées à certains des systèmes fournis aux Saoudiens.

Le président américain Donald Trump et le roi d'Arabie saoudite Salmane ben Abdel Aziz al-Saoud pendant une cérémonie à la Cour royale saoudienne à Riyad, le 20 mai 2017. (Crédit : Mandel Ngan/AFP)

Le président américain Donald Trump et le roi d’Arabie saoudite Salmane ben Abdel Aziz al-Saoud pendant une cérémonie à la Cour royale saoudienne à Riyad, le 20 mai 2017. (Crédit : Mandel Ngan/AFP)

Il a en particulier souligné l’accord de partenariat stratégique, annoncé dans le cadre de cet accord, entre Raytheon, un sous-traitant représentant Israël pour les ventes du système anti-roquette du Dôme de Fer aux Etats-Unis, et le gouvernement saoudien. Avec cet accord, Raytheon construira en Arabie saoudite un centre de cyber-sécurité dont Lapid est inquiet qu’il puisse un jour être utilisé pour mener des attaques informatiques contre Israël.

« Ceci m’inquiète parce qu’une fois que vous leur avez donné la cyber-capacité, vous ne pouvez pas leur dire qu’ils ne peuvent l’utiliser que contre l’Iran. Non, cela sera aussi dirigé contre Israël », a-t-il affirmé.

Les cyber-capacités offensives que l’Arabie saoudite a reçues avec cet accord pourraient avoir des effets catastrophiques en Israël, a prévenu Lapid. « Ils pourraient éteindre l’électricité dans la salle dans laquelle nous sommes, a-t-il dit. Ils pourraient pénétrer le ministère de la Défense d’Israël. »

Lapid a précisé qu’il n’était pas le seul à faire cette triste analyse de l’accord, et que « tout l’establishment sécuritaire » est profondément inquiet.

« Quand le ministre de la Défense dit le contraire de ce que dit le Premier ministre, vous savez que quelque chose ne va pas. L’establishment militaire israélien est inquiet. C’est grave », a-t-il ajouté.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, à gauche, et le président américain Donald Trump, à droite, à l'aéroport international Ben Gurion avant le départ de Trump, le 23 mai 2017. (Crédit : Koby Gideon/GPO)

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, à gauche, et le président américain Donald Trump, à droite, à l’aéroport international Ben Gurion avant le départ de Trump, le 23 mai 2017. (Crédit : Koby Gideon/GPO)

L’un des aspects les plus remarquables de l’accord est que les Saoudiens recevront le système de défense anti-missile balistique américain, le THAAD (Terminal High Altitude Area Defense). Il s’agit du même type de batteries récemment déployées en Corée du Sud pour aider le pays à se défendre contre son voisin du nord de plus en plus agressif.

Lapid a indiqué que l’inquiétude n’était pas seulement que l’Arabie saoudite possède le système, mais qu’il puisse être déployé dans tout le Moyen Orient, et par conséquent limiter sérieusement la supériorité aérienne d’Israël dans la région.

« Netanyahu était sous pression pour que cette visite soit un succès pour des raisons de politique interne », a dit Lapid.

« Il n’y a rien de mal à accueillir chaleureusement le président. Et pourtant, je suis inquiet des choses qui n’ont pas été faites, a-t-il dit. Je comprends que tout le monde voulait avoir une visite parfaite. Et pourtant, cela fait partie de la politique de dire au président américain ‘écoutez, nous apprécions votre amitié, mais nous sommes mécontents du fait que vous vendiez pour 110 milliards de dollars d’armes aux Saoudiens sans même nous consulter’. »

En ne le faisant pas, Netanyahu « a ignoré ce qui est essentiel à la sécurité d’Israël », selon Lapid, qui a ajouté que le Premier ministre voulait absolument que la visite de Trump en Israël soit un succès.

« Notre ministre de la Défense a dit qu’il était très inquiet, et le bureau du Premier ministre a dit qu’il n’y avait pas de quoi s’inquiéter. Qui croire ? [Le ministre de la Défense Avigdor] Liberman, qui représente tout le système militaire israélien, ou le bureau du Premier ministre, qui était préoccupé par le fait qu’ils ne voulaient pas ruiner la visite ? »

Le ministre de la Défense Avigdor Liberman avec le chef des forces armées américaines, Joseph Dunford, à Tel Aviv, le 9 mai 2017. (Crédit : Ariel Hermoni/ministère de la Défense)

Le ministre de la Défense Avigdor Liberman avec le chef des forces armées américaines, Joseph Dunford, à Tel Aviv, le 9 mai 2017. (Crédit : Ariel Hermoni/ministère de la Défense)

Après la visite de Trump en Israël, Liberman a indiqué qu’il était mal à l’aise après l’accord annoncé pendant le week-end, et qu’il pense qu’ils s’inscrivent dans une course « folle » à l’armement dans la région.

« Je ne suis jamais tranquille devant aucune course à l’armement, et l’énorme acquisition faite par les Saoudiens n’aide certainement pas ma tranquillité », a déclaré Liberman à la radio militaire mercredi dernier, ajoutant qu’il avait exprimé ses inquiétudes pendant ses récentes discussions avec H.R. McMaster, conseiller américain à la sécurité nationale.

Quelques heures après, Netanyahu a annoncé que les Etats-Unis avaient accepté de renforcer l’aide militaire accordée à Israël, et qu’ils garantiraient que le pays maintienne son avantage militaire qualitatif.

Mais Lapid a affirmé que s’il avait été Premier ministre, il aurait travaillé pour empêcher l’accord d’être signé, et aurait publiquement exprimé son opposition.

« Tout d’abord, j’aurais un ministère des Affaires étrangères fonctionnel, qui garantirait que nous sachions ces choses à l’avance, et pas que nous les découvrions pendant la cérémonie à Ryad. Et j’aurais un ministre des Affaires étrangères qui est capable de parler au département d’Etat » américain, a-t-il affirmé. Depuis les élections de 2015, Netanyahu a refusé de céder le ministère des Affaires étrangères, dont il détient le portefeuille.

Selon Lapid, si Israël avait connu l’étendue de l’accord avant qu’il ne soit signé, des efforts auraient pu être faits en passant par l’AIPAC et des élus du Congrès américain pour faire pression sur l’administration Trump. « Il y a toutes sortes de choses qui auraient pu être faites, et aucune d’entre elles ne l’a été », a-t-il dit.

Au-delà des grands types d’armes et de systèmes qui seront vendus, beaucoup des détails de l’accord n’ont pas encore été rendus publics, a-t-il souligné. Mais un afflux important de technologie militaire sophistiquée dans la région devrait être la plus grande préoccupation d’Israël, et par conséquent des Etats-Unis, qui doivent continuer à préserver « l’avantage militaire qualitatif » de l’Etat juif sur les pays voisins du Moyen Orient, a dit Lapid.

Un système de défense par intercepteur THAAD américain durant un test de lancement. Illustration. (Crédit : capture d'écran YouTube)

Un système de défense par intercepteur THAAD américain durant un test de lancement. Illustration. (Crédit : capture d’écran YouTube)

Pendant la réunion hebdomadaire du groupe parlementaire de Yesh Atid à la Knesset, Lapid a dit que Netanyahu devait maintenant confronter Trump sur cet accord.

« Le Premier ministre doit demander des explications publiques, et non privées, au président américain et à son équipe », a dit Lapid, appelant l’establishment sécuritaire israélien à faire pression pour obtenir une compensation du Pentagone pour maintenir son avantage militaire qualitatif.

« Le Premier ministre doit cesser d’avoir peur du président Trump qui démarre au quart de tour, et lui dire publiquement : pour vous, c’est une question d’argent et d’emplois, pour nous, c’est une question de vie ou de mort », a-t-il dit.

Trump pense que l’Arabie saoudite peut jouer un rôle crucial en aidant les pays modérés de la région, et a été « profondément encouragé » pendant sa visite dans le royaume par la possibilité que Ryad puisse aider Israël à négocier un accord avec les Palestiniens.

Le roi Salmane, a dit Trump, « aimerait voir la paix entre Israël et les Palestiniens. »

« Beaucoup [de dirigeants musulmans] ont exprimé leur résolution à aider à mettre fin au terrorisme et à la propagation de la radicalisation. Vos voisins arabes réalisent de plus en plus qu’ils ont une cause commune sur cette menace posée par l’Iran ; et c’est une menace, ne vous trompez pas à ce sujet », a-t-il dit pendant sa rencontre avec le président Reuven Rivlin à Jérusalem.

Lapid, tout en louant les efforts de Trump, a mis en garde contre l’excès de confiance.

Le président américain Donald Trump, à gauche, et le président de l'Autorité palestinienne Mahmoud Abbas pendant une conférence de presse conjointe au palais présidentiel de Bethléem, en Cisjordanie, le 23 mai 2017. (Crédit : Mandel Ngan/AFP)

Le président américain Donald Trump, à gauche, et le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas pendant une conférence de presse conjointe au palais présidentiel de Bethléem, en Cisjordanie, le 23 mai 2017. (Crédit : Mandel Ngan/AFP)

« Je serais un peu plus prudent en disant qu’il y a une volonté d’un processus qui mènera à un accord, a-t-il dit au Times of Israël. Les Etats-Unis sont non seulement des négociateurs honnêtes, mais ils sont les négociateurs que nous voulons. Et quand votre plus grand allié vous parle, vous écoutez. Mais quand les pressions se transforment en poussées, Israël et Israël seul détermine ce qui est bon et ce qui est mauvais pour nous. Et nous ne pouvons pas être forcés à faire quoi que ce soit qui nuira à notre sécurité. »

Alors que le chef de l’opposition, Isaac Herzog, a dit ouvertement qu’il soutiendrait la coalition de Netanyahu si un accord de paix était en jeu, Lapid a été catégorique : il ne rejoindra jamais le gouvernement actuel du Premier ministre, même si cela doit entraîner de nouvelles élections.

« Je ne rejoins pas cette coalition. J’aurais pu être ministre des Affaires étrangères depuis deux ans et j’ai décidé de ne pas le faire. Je ne pense pas que ce soit le bon gouvernement pour Israël, donc je ne le rejoindrai pas. »

Lapid a ajouté que des élections tous les deux ans et demi n’étaient pas bonnes pour Israël. « Mais ce gouvernement est encore pire, a-t-il précisé. Quand il y aura des élections, il sera temps pour nous de déterminer dans quel genre de pays nous voulons vivre. »

Judah Ari Gross et Marissa Newman ont contribué à cet article.