L’arrestation de l’auteur des alertes à la bombe change-t-il le narratif sur l’antisémitisme ?
Rechercher

L’arrestation de l’auteur des alertes à la bombe change-t-il le narratif sur l’antisémitisme ?

Le suspect juif israélien ne ressemble en rien au profil du suprématiste blanc. Les observateurs indiquent que l'affaire montre la nécessité de rester prudent lors de l'analyse des crimes de haine

Evan Bernstein, à gauche, et Oren Segal de l'ADL (Anti-Defamation League) lors d'une conférence de presse au siège de l'organisation à  New York consacrée à l'arrestation de  Juan Thompson, qui serait l'auteur des alertes à la bombe contre les institutions juives, le 3 mars 2017 (Crédit : Drew Angerer/Getty Images via JTA)
Evan Bernstein, à gauche, et Oren Segal de l'ADL (Anti-Defamation League) lors d'une conférence de presse au siège de l'organisation à New York consacrée à l'arrestation de Juan Thompson, qui serait l'auteur des alertes à la bombe contre les institutions juives, le 3 mars 2017 (Crédit : Drew Angerer/Getty Images via JTA)

NEW YORK (JTA) — De nombreux groupes juifs avaient incriminé les suprématistes blancs – enhardis par la campagne présidentielle de Donald Trump – dans l’affaire des alertes à la bombe qui ont frappé les institutions juives depuis le début de l’année.

Et il semble qu’ils avaient tort.

L’information qu’un adolescent juif – un Israélien de surcroît – ait été à l’origine d’approximativement 150 alertes à la bombe qui ont frappé les centres communautaires juifs est un coup de théâtre choquant après des mois durant lesquels l’ADL (Anti-Defamation League) et d’autres groupes n’ont cessé de désigner l’extrême droite comme étant l’auteur de ces incidents.

« Nous connaissons une époque qui n’a jamais eu de précédent », a commenté Oren Segal, directeur du centre de l’ADL sur l’extrémisme, lors d’une conférence de presse donnée le 10 mars et consacrée aux alertes à la bombe.

« Nous n’avions jamais vu, jamais, un tel volume d’alertes à la bombe que celui auquel nous avons assisté. Les suprématistes blancs dans ce pays se sentiront plus encouragés que jamais auparavant en raison du discours public et de la rhétorique de la division ».

L'adolescent juif américano-israélien, au centre, qui a été accusé d'avoir fait des dizaines d'alertes à la bombe antisémites aux Etats Unis et ailleurs, escorté par des gardes alors qu'il quitte le tribunal israélien de Rishon Lezion le 23 mars 2017 (Crédit : AFP/JACK GUEZ)
L’adolescent juif américano-israélien, au centre, qui a été accusé d’avoir fait des dizaines d’alertes à la bombe antisémites aux Etats Unis et ailleurs, escorté par des gardes alors qu’il quitte le tribunal israélien de Rishon Lezion le 23 mars 2017 (Crédit : AFP/JACK GUEZ)

L’ADL a de manière répétée accusé Trump d’encourager les extrémistes, les groupes antisémites et d’extrême-droite aux Etats Unis. D’autres ont été plus explicites encore en faisant le lien entre les actes antisémites en hausse cette année et le nouveau président.

Le 10 janvier, suite à la première vague d’alertes à la bombe dans les centres communautaires juifs, le groupe libéral Bend The Arc avait affirmé que « Trump a aidé à créer l’atmosphère de bigoterie et de violence qui a débouché sur ces menaces dangereuses proférées contre les institutions et les individus juifs ».

Le président américain Donald Trump à la Maison Blanche, le 22 janvier 2017. (Crédit : Mandel Ngan/AFP)
Le président américain Donald Trump à la Maison Blanche, le 22 janvier 2017. (Crédit : Mandel Ngan/AFP)

Au mois de février, le Centre Anne Frank pour le respect mutuel avait indiqué dans une déclaration à Trump « qu’à raison ou à tort, les antisémites les plus vicieux d’Amérique vous considèrent ainsi que votre administration comme un mouvement nationaliste leur accordant la permission de s’attaquer aux Juifs ».

Mais l’auteur de ces actes antisémites, tandis que ses opinions politiques ne sont pas encore connues, n’épouse pas le profil d’un suprématiste blanc.

Selon des informations parues dans les médias israéliens, il s’agit d’un adolescent juif israélo-américain, psychologiquement malade.

Il agissait depuis chez lui, utilisant un laboratoire informatique doté d’un équipement sophistiqué, de systèmes de cryptage et de transmission et d’une antenne puissante, selon les informations. Et son père aurait pu avoir conscience de ce qu’il faisait.

L’unité israélienne de lutte contre la fraude a arrêté le suspect dans sa maison située dans le sud d’Israël jeudi. Il a été amené devant le tribunal et sa détention a été ordonnée jusqu’au 30 mars.

Juan Thompson, 31 ans, de St-Louis, soupçonné d'être l'auteur d'au moins huit alertes à la bombe contre des institutions juives au cours de ces dernières semaines (Crédit : Bric TV)
Juan Thompson, 31 ans, de St-Louis, soupçonné d’être l’auteur d’au moins huit alertes à la bombe contre des institutions juives au cours de ces dernières semaines (Crédit : Bric TV)

L’autre suspect dans l’affaire des alertes à la bombe, arrêté au début du mois de mars, ne semble pas non plus être lié aux milieux d’extrême-droite.

C’est un ancien journaliste afro-américain qui aurait commis ses forfaits pour apparemment se venger de son ancienne petite amie.

Le président de l’ADL Jonathan Greenblatt a expliqué jeudi à JTA que l’organisation maintenait son diagnostic d’une recrudescence de l’antisémitisme et de la haine aux Etats Unis depuis la campagne. A part les alertes à la bombe, Greenblatt a souligné une série d’autres activités haineuses en lien avec les suprématistes blancs, depuis les violences verbales proférées à l’encontre de journalistes sur Twitter au harcèlement de la communauté juive à Whitefish, dans le Montana, jusqu’à un individu en Caroline du Sud qui avait fomenté un massacre à l’arme à feu dans une synagogue.

« L’impact est toujours le même : Vous avez des enfants, des familles, des personnes âgées, des adolescents et autres qui ont été terrorisés par ces agressions », a expliqué Greenblatt.

« Nous avons assisté à des niveaux croissants de bigoterie, d’une manière qui est tout à fait nouvelle. L’émergence de ‘l’alt right’ et la hausse des violences qui ont été perpétrées par ses membres durant la campagne contre les Juifs et les autres minorités sont méprisables ».

Le Centre Anne Frank, un groupe de petite envergure mais dont le profil n’a cessé d’augmenter en partie en raison de l’attention qui a été portée aux alertes à la bombe dans les centres communautaires juifs, a indiqué dans un communiqué jeudi que « l’origine et le milieu auxquels appartiennent les suspects importent peu ».

Le président de Bend The Arc, Stosh Cotler, a pour sa part indiqué que « la violence et les menaces de violence, d’où qu’elles viennent et peu importe qui les profère ou s’en rend coupable, sont inacceptables et ne peuvent être tolérées ».

L’association des Centres communautaires juifs d’Amérique du nord a dit être « troublée » par l’information portant sur la judéité du suspect, information que les Fédérations juives d’Amérique du nord ont qualifié de « navrante ».

Greenblatt et Paul Goldenberg, directeur du réseau de sécurité de la communauté qui conseille les groupes et les institutions juives sur les questions liées à la sûreté, ont expliqué que l’âge du suspect et son lieu d’habitation étaient moins importants que le fait que quelqu’un ait été arrêté dans l’affaire de ces alertes.

Paul Goldenberg (Crédit : réseau de sécurité de la communauté juive américaine via JTA)
Paul Goldenberg (Crédit : réseau de sécurité de la communauté juive américaine via JTA)

« Ce qui est important, c’est qu’un ou des individus aient été placés en détention, des individus qui se sont engagés ou qui ont été impliqués dans ce comportement criminel, qui cherchaient à terroriser notre communauté », a commenté Goldenberg. « Je comprends pourquoi les gens ont pu croire que cela faisait partie d’une entreprise plus large ».

Pour les observateurs de longue haleine de l’antisémitisme, l’information montre bien la nécessité de se montrer prudent dans l’analyse des crimes de haine. L’ancien directeur national de l’ADL Abraham Foxman, qui avait précédemment demandé de garder la tête froide en réponse aux actes de haine récents, a expliqué jeudi que l’arrestation montre les écueils des supputations.

« Il faut toujours prendre ces choses au sérieux mais ne pas tirer de conclusions hâtives », a expliqué Foxcam à JTA. « L’histoire nous a appris que la source de l’antisémitisme ne vient pas d’une seule direction. Elle est universelle dans sa nature… Je pense qu’elle est en augmentation mais ce n’est pas dans des proportions épidémiques ».

Jonathan Sarna à la Brandeis University, qu'il a fréquenté pour ses études et où il enseigne depuis plus de 25 ans, le 10 mai 2016 (Crédit : Uriel Heilman/via JTA)
Jonathan Sarna à la Brandeis University, qu’il a fréquenté pour ses études et où il enseigne depuis plus de 25 ans, le 10 mai 2016 (Crédit : Uriel Heilman/via JTA)

Jonathan Sarna, professeur d’histoire juive américaine à la Brandeis University, a noté que ce n’est pas la première fois que les Juifs commettent des actes antisémites. En 1989, l’ancien président du syndicat étudiant juif de l’université d’état de New York à Binghamton avait été accusé d’avoir écrit des messages à caractère antisémite sur le campus.

« C’est un rappel : celui que nous devons faire attention lorsque nous évoquons une vague entière d’antisémitisme », a dit Sarna. « Quelque chose comme ça va sûrement embarrasser un peu tout le monde, en tant que Juifs, mais les gens seront également embarrassés dans le sens où ce n’est pas ce qu’ils pouvaient imaginer ».

Sarna a ajouté que cet incident montre que les Juifs pourraient ne pas être autant détestés aux Etats Unis que cela semblait être le cas. Il a cité une étude récente réalisée par le centre de recherche Pew, qui établit que les Juifs sont le groupe religieux le plus populaire d’Amérique.

« C’est une bonne chose de prendre une position intermédiaire », a-t-il estimé. « Oui, il y a des gens qui haïssent les Juifs, mais nous ne voyons pas encore de commandos à nos portes ».

Abraham Foxman, national director of ADL. (photo credit: Miriam Alster/Flash90)
Abraham Foxman, directeur national de l’ADL (Crédit: Miriam Alster/Flash90)

Et pourtant, Sarna et Foxman ont noté la série récente d’autres actes antisémites – les profanations de cimetières et les graffitis de croix gammées, ainsi qu’un déluge de harcèlement antisémite sur Twitter l’année dernière.

Parce que les actes antisémites, et au-delà des alertes à la bombe dans les centres communautaires, restent fréquents aux Etats Unis, Foxman ne pense pas que l’arrestation de jeudi minimisera les actes antisémites futurs.

« C’est là », a-t-il déclaré, évoquant l’antisémitisme. « Parce qu’il y a un type qui a fait cela, indépendamment de son problème, cela ne vient pas changer le fait qu’il y a des incidents antisémites dans ce pays chaque jour ».

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...