Tami Gavron jette un œil autour de la classe à l’université de Sendai, où des douzaines des tables marron brillantes sont arrangées comme à l’école primaire, en rang strict dans la salle de conférence, et commence immédiatement à réorganiser les tables.

Avec l’aide d’une équipe de volontaires, elle repositionne quelques douzaines de tables pour n’en former qu’une seule immense, et commence à installer le matériel pour les activités – peinture, papier de soie, colle, perles et plumes – sur une autre table située près des larges fenêtres de la pièce.

Dehors, les cerisiers fleurissent de manière abondante et luxuriante. Mais l’humeur est sombre à l’intérieur quand les élèves du séminaire sur les traumatismes, tous survivants de l’énorme tremblement de terre et du tsunami qui a frappé la région il y a un peu plus de 3 ans, entrent dans la pièce.

On est au cœur de la préfecture de Tohoku dans le nord du Japon, où il n’y a personne qui n’a pas perdu quelque chose, que ce soit une maison, une personne aimée, ou ce sentiment important qu’est la sécurité, en ce jour dramatique où les eaux se sont soulevées et déchainées, telle une scène de la Bible.

Tout le monde dans la salle s’accroche à quelque chose d’invisible et lourd, et les participants japonais semblent effrayés à l’idée de voir leurs sentiments dévoilés.

Gavron, une thérapeute de Haifa, est au Japon pour sa deuxième visite depuis le tsunami pour former et guider les habitants de cette région à la pratique de la thérapie non verbale.

Lors de sa première visite, elle a passé son temps à Fukushima et Yamanoto, encourageant les parents et les enfants traumatisés à laisser leurs mains exprimer les émotions qu’ils n’arrivaient pas à extérioriser.

Le Japon, une nation reconnue pour sa solennité, son humilité et la délicatesse de sa culture et de sa cuisine, n’est pas familier avec des les thérapies verbales, et les termes tels que « syndrome de stress post traumatique », « trouble du stress aigu », et la culpabilité du survivant, doivent encore faire du chemin avant de figurer dans leur dictionnaire.

Tami Gavron (centre), Kensho Tambara (gauche) et Keiko Fukumoto (droite) (Crédit : Debra Kamin/Times of Israel)

Tami Gavron (centre), Kensho Tambara (gauche) et Keiko Fukumoto (droite) (Crédit : Debra Kamin/Times of Israel)

Mais même sans ses étiquettes pour identifier ces troubles, les hommes et les femmes de Tohoku souffrent de ces symptômes.

A la crèche de Fuji à Yamamoto, où des instituteurs ont arraché des enfants de 3 et 4 ans qui pataugeaient et se débattaient dans les vagues noires du tsunami et les ont ramenés en sécurité sur le toit d’un bus d’école abandonné, le directeur Nooku Suzuki ne pense pas aux 30 élèves qu’elle a sauvés mais aux 8 qui se sont noyés.

Dans les préfectures de Miyagi et Fukushima, les enfants rejouent des scènes funéraires où leurs poupées portent le nom de leurs amis défunts.

Sur les côtes du pays, le taux de suicide des hommes d’âges mûrs, hantés par les flashbacks horrifiants et l’économie stagnante, explose.

« Exprimer leurs sentiments ne fait pas partie de la culture ici, donc ils n’ont pas ce soutien, » explique Gavron, qui pense que la riche histoire de l’art du Japon permet de créer un climat propice aux thérapies non verbales.

« Les psychologues cliniciens et les professionnels de la santé orale n’ont pas beaucoup de succès ici, mais la thérapie par l’art permet de canaliser. Cela permet d’utiliser l’art comme un langage à part entière. »

Gavron est une volontaire pour IsraAID, une ONG humanitaire israélienne qui se trouve au Japon depuis le 15 mars 2011, exactement quatre jours après le tsunami.

En trois ans, l’organisation – qui gère des missions à travers le monde entier et a déjà fourni de l’aide humanitaire après une crise dans 22 pays – a mis en place un bureau permanent à Sendai, avec un staff japonais à temps plein, et a créé une branche japonaise : le programme d’Aide d’IsraAID japonais (PAIJ).

IsraAID paie le voyage de Gavron entre Haifa et Tohoku, mais son temps, comme les douzaines d’autres thérapeutes opérant en Asie, est gratuit.

Une thérapie à IsraAid (Crédit : autorisation IsraAid)

Une thérapie à IsraAid (Crédit : autorisation IsraAid)

Les 14 étudiants apprenant de Gavron aujourd’hui vont des étudiants universitaires à des personnes agées, tous intéressés par le travail social et la psychologie. Une jeune femme a perdu sa maison lors du tsunami.

Un autre homme plus agé a perdu son frère. Mais aucun d’eux, disent-ils, ne sont là pour eux-mêmes. Ils sont là parce qu’ils veulent aider leurs communautés mais ne savent pas comment.

Durant le cours de quatre heures, Gavron donne les grandes lignes des théories sur les traumatismes, et ensuite demande à chacun des élèves de choisir une boîte dans la pile des boîtes à chaussures et chocolats, et de les décorer en utilisant les fournitures proposées.

L’extérieur de la boîte est public, leur indique-t-elle, alors que l’intérieur est privé. Un peu plus tard, alors que les élèves décrivent leurs créations – habillées de bouts de papier, tachées de croutes de peintures, ou de silhouettes de la couleur des fleurs de cerisier fluorescentes – le parallèle entre leur moi intérieur et extérieur, la douleur privés contre la douleur publique va être indéniable.

Gavron donne ses instructions en anglais, la traduction est faite par Keiko Fukumoto, une jolie native d’Osaka qui travaille maintenant pour le PAIJ en tant que traductrice, administratrice en chef et coordinatrice de la logistique. C’est aussi la directrice de projet de leur programme apparenté, guérir le Japon.

Yoram Polizer (Crédit : autorisation IsraAid)

Yoram Polizer (Crédit : autorisation IsraAid)

Deux jours avant, Fukumoto était à Tokyo avec Yotam Polizer, le directeur régional de l’Asie d’IsraAID, alors qu’il tentait de négocier des fonds et des partenariats potentiels avec des organisations locales japonaises comme Aid and Relief et Le Tokyo Japon saints des derniers jours de l’Eglise Mormone.

Kensho Tambara, un étudiant de Harvard de 22 ans de parents japonais, mais ayant reçu une éducation australienne, aide aussi à la traduction et est vital à un autre projet du PAIJ, les voix de Tohoku, qui crée lentement un réseau de témoignages vidéos qui peuvent être passés à la génération suivante de leur communauté.

« Beaucoup de gens viennent nous voir et nous demandent, ‘Pourquoi le Japon ?’ » Tambara nous doone plus de détails au sujet de son travail avec IsraAID : « Le Japon est plus développé qu’Israël, et c’est une bonne question. Mais Israël a plus d’expérience et de compétences [pour traiter des traumatismes]. Notre soutien psychologique et social est plus avancé qu’au Japon, et l’exporter au Japon où cela est nécessaire est très important. »

Tambara est au Japon pendant un an. Il a appris à connaitre Israël, explique-il, grâce des amis israélo-américains qu’il a rencontrés à Harvard. Cet été, il pense visiter Israël pour la première fois.

« IsraAID permet à beaucoup de Japonais de mieux comprendre Israël, » précise-t-il.
« Et si IsraAID peut être un pont entre Israël et le Japon, qui permettrait au peuple japonais de s’intéresser davantage à Israël et de le soutenir, c’est bien aussi. »

Polizer, 31 ans, ancien directeur de projet pour IsraAID et qui parle couramment le japonais, aime aussi utiliser le mot « pont » pour décrire les activités d’IsraAID.

Un nombre incalculable d’organisations philanthropiques ont donné des sommes exorbitantes et une aide incommensurable pour soutenir le Japon pendant ces jours terribles d’après le tsunami.

Polizer insiste sur le fait qu’IsraAID est différent. Il insiste sur la philosophie de l’organisation qui essaie d’avoir des partenaires locaux pour former une équipe et qui préfère apprendre à pêcher plutôt que de servir de la nourriture et des médicaments. Il ne se contente pas d’injecter de l’argent.

Un de leurs partenaires est le Hilton Tokyo, dans le district fluorescent de Shinjuku, où le staff marchant le long des corridors calfeutrés se demandait comment il pourrait aider les habitants lointains de Tohoku les jours suivant le drame.

Leur réponse leur est arrivée grâce à IsraAID, qui leur a servi de connexion entre les ressources de l’hôtel cinq étoiles et les adolescents traumatisés du nord du Japon.

« Au Hilton, nous n’avons aucune connexion avec la région de Tohoku, » indique Norie Fukuoka, l’assistante des ressources humaines de l’hôtel.

Tami Gavron faisant cours (Crédit : Debra Kamin/Times of Israel)

Tami Gavron faisant cours (Crédit : Debra Kamin/Times of Israel)

L’équipe avait eu comme idée d’adapter leur formation aux jeunes Japonais du nord qui voudrait suivre une formation en hôtellerie, quelqu’un devait faire le lien. Polizer et son équipe ont pu de le faire.

« Ce n’est pas seulement pour les étudiants, » précise Keita Takagi, un autre employé du Hilton impliqué dans ce programme qui suit une formation de manager de la propriété de 800 chambres.

« On voulait tous faire quelque chose pour Tohoku, même si on ne pouvait pas aller là-bas. Et maintenant … On a l’expérience et les connaissances pour offrir notre soutien. »

Le programme du Tokyo Hilton, qui forme les adolescents de Tohoku en hôtellerie et en cuisine pendant leurs vacances d’été et d’hiver, a gagné le prix du meilleur programme communautaire d’Hilton Worldwide.

Cela a aussi mené à une amitié forte entre Polizer et Futumoko et les employés sur le terrain, qui insistent sur le fait que si jamais un autre drame frappait le Japon dans un futur proche, ils redemanderaient de l’aide à IsraAID.

Toutefois, ce qui compte pour Polizer et ses équipes sur le court terme, c’est que les Japonais apprennent à s’exprimer sur ce qu’ils ont vécu.

« La thérapie par l’art est vraiment développée en Israël. Il y a sept ou huit masters en thérapie artistique dans un seul petit pays, » explique Polizer.

« Au Japon, il n’y en a pas un seul, mais cela correspond à la culture japonaise… Ils ne  viendront pas à des consultations mais grâce à l’art japonais, la culture et les traditions, et même grâce au karaoke, ils apprennent à s’exprimer. »