JTA – De la fenêtre du centre de crise de la communauté juive de Copenhague, Finn Schwarz peut voir son pays changer devant ses yeux.

Quelques heures après le meurtre d’un garde devant la principale synagogue de la capitale danoise, deux policiers portant des fusils-mitrailleurs étaient en patrouille devant le centre – un spectacle commun en France, en Belgique et dans d’autres lieux sensibles pour les Juifs, mais que les autorités du Danemark avaient considéré jusqu’alors à la fois excessif et désagréable.

« Je pense que cette attaque constitue une sonnette d’alarme », a déclaré Schwarz, ancien président de la communauté qui a fait pression sur les autorités pendant des années, souvent en vain, pour davantage de sécurité.

« Ce que nous avons longtemps craint est arrivé et nous allons maintenant voir un Danemark changé. Nous n’avions jamais vu autant de sécurité et de fusils. »

Le déploiement d’agents armés devant les institutions juives a suivi de quelques heures la fusillade dans un café de Copenhague où parlait un caricaturiste qui avait brocardé l’islam. Une personne y a été tuée dans ce que la chef du gouvernement Helle Thorning-Schmidt a appelé une attaque terroriste.

Plus tard dans la nuit, Dan Uzan, un garde de sécurité volontaire de 37 ans, se tenait en compagnie de deux policiers devant la Grande synagogue quand un homme armé a ouvert le feu avec une arme automatique, tuant Uzan et blessant les agents. Le trio montait la garde pour protéger une fête de bat-mitsva dans un bâtiment situé derrière la synagogue.

Un juif de Copenhague, Dan Uzan, 37 ans, tué le 15 février 2015 (Crédit : Capture d'écran Deuxième chaîne)

Un juif de Copenhague, Dan Uzan, 37 ans, tué le 15 février 2015 (Crédit : Capture d’écran Deuxième chaîne)

Apres avoir abattu le terroriste dimanche matin, des policiers lourdement armés restaient déployés toute la journée dans la capitale et au-delà alors que les autorités recherchaient des complices.

L’attaque intervient en pleine escalade des incidents antisémites au Danemark, dont un cet été dans lequel plusieurs personnes ont fait irruption dans une école juive quelques semaines seulement après la fin du conflit d’Israël avec le Hamas à Gaza. Personne n’avait été blessé dans cet incident, mais quelques semaines plus tôt les enseignants juifs avaient demandé aux élèves de ne pas porter de kippa ou des vêtements pouvant être identifiés à l’école.

Pour Schwarz, « cette réalité et l’attaque atteignent la communauté juive à la fois en encourageant l’émigration et en forçant les gens à éloigner leurs enfants, pour des raisons de sécurité, de la communauté juive, de ses écoles et de ses institutions ».

Pourtant les autorités danoises ont souvent refusé de prendre plus de mesures de sécurité, une question que le rabbin Andrew Baker avait soulevée en septembre dernier lors d’une visite au Danemark en sa qualité de représentant de la lutte contre l’antisémitisme de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe [OSCE].

Remarquant l’absence de dispositifs de sécurité – courants à Paris et Bruxelles -, Baker avait demandé aux responsables danois s’ils ne craignaient pas une attaque contre les institutions juives.

« Les fonctionnaires que j’ai rencontrés ont reconnu les risques, mais ont déclaré que le Danemark avait une « approche insouciante de la sécurité », selon l’expresssion d’un des interlocuteurs, et que la présence de policiers armés devant les bâtiments serait trop dérangeante pour la population en général », se souvient Baker, qui est aussi directeur des affaires juives internationales pour l’American Jewish Committee [AJC].

« J’ai été surpris parce que je n’avais encore jamais rencontré dans d’autres pays cette façon de refuser des mesures de sécurité tout en reconnaissant la menace, a déclaré Baker à JTA. Je suis parti en sachant que ce n’était qu’une question de temps jusqu’à ce que je reçoive un appel. »

L'ancien président de la communauté Finn Schwarz (Crédit : JTA/Ben Harris)

L’ancien président de la communauté Finn Schwarz (Crédit : JTA/Ben Harris)

Schwarz reconnait que les autorités avaient amélioré la sécurité autour des institutions juives après le meurtre, le mois dernier, de quatre Juifs dans un supermarché casher près de Paris. Mais selon lui, il reste actuellement un écart de dizaines de milliers de dollars entre le niveau de sécurité souhaité par la communauté et ce que le gouvernement propose.

« Je pense qu’une sécurité lourde a du bon, mais je suis aussi triste de la voir parce que le Danemark où des policiers armés se tiennent devant les synagogues ne ressemble pas au pays pacifique que je connais et que j’aime, confie Schwarz. Mais c’est indispensable. »

Environ 8 000 Juifs vivent au Danemark, d’après le Congrès juif européen (CJE).

Des responsables du CJE ont souligné que le problème de la sécurité des Juifs n’est pas spécifique au seul Danemark et a appelé à des mesures à l’échelle du continent, y compris par des législations qui fourniraient aux gouvernements nationaux de meilleurs outils pour contrer la menace.

« Nous sommes confrontés à un problème européen qui est traité individuellement plutôt que sur une base européenne », regrette Arie Zuckerman, le dirigeant du CJE qui supervise le Centre de sécurité et de crise de l’organisation.

Le président du CJE, Moshe Kantor, a appelé l’Union européenne à créer un organisme consacré à la lutte contre l’antisémitisme.

« Les gouvernements et les dirigeants européens qui, au nom du maintien des libertés, s’abstiennent d’agir efficacement contre les terroristes mettent en danger ces mêmes libertés, parce qu’ils les exposent aux attaques des terroristes », a déclaré Kantor.

A Copenhague, Ilan Raymond, un médecin juif et père de deux enfants, évoque un avenir incertain.

« Ce qui est arrivé dimanche est un choc qui va rester en nous pendant longtemps », a déclaré Raymond, qui a pris connaissance de l’attaque pendant des vacances à l’étranger lorsque son fils de 16 ans, lui a envoyé un texto qui disait : « Je vais bien ».

L’attaque « aura un effet profond et peut provoquer des départs », estime Raymond.

« On n’est qu’au début. »