Au milieu des années 1960, le Premier ministre Levi Eshkol a commencé à douter, comme cela s’est ensuite révélé exact, de l’engagement à long terme de la France de fournir à Israël les équipements militaires nécessaires pour se défendre. Il a commencé le processus pour remplacer l’arsenal israélien d’armes françaises avec leurs équivalents américains.

Dans ce processus, le commandant de l’armée de l’air, le général Ezer Weizman (ensuite devenu le septième président d’Israël), s’est rendu à Washington afin de convaincre le gouvernement américain de vendre à Israël des avions de chasse F4 Phantom.

Avant de partir pour Washington, Weizman a posé une question au Premier ministre. Selon un récit apocryphe, mais largement accepté, de la rencontre entre les deux, Weizman aurait demandé : « Lorsque je rencontrerai les Américains, dois-je leur dire qu’Israël est fort (et donc serait un allié fiable) ou faible (et donc susceptible d’être détruit sans le soutien américain) ? »

Eshkol, célèbre pour sa finesse d’esprit yiddish traditionnelle, aurait répondu : « Vous présenterez Israël comme Samson le nebechdicker« , à la fois un héros invincible et un pitoyable gringalet.

Weizman a assuré qu’il ne pouvait à la fois soutenir que les deux étaient vrais, mais Eshkol était un politicien plus subtil. Tenir ces deux positions, croyait-il, était l’essence de la stratégie diplomatique israélienne.

Cette rhétorique a priori contradictoire reste la caractéristique du discours politique israélien d’aujourd’hui. Lorsque les Israéliens de droite ou de gauche discutent sur les possibilités d’une paix, le débat se concentre largement, et même parfois totalement, sur les différents points de vue des parties : de quel côté de l’équation entre la vulnérabilité et la force se sentent-ils les plus proches ?

Il est important de noter que cette caractéristique de la rhétorique d’Israël n’est pas seulement tactique, mais aussi souvent inconsciente. Les Israéliens croient vraiment être à la fois forts et faibles.

En ce début de 20ème siècle, aucun destin n’est trop terrible pour être impossible. Le nucléaire iranien et les armes chimiques syriennes sont bien plus inquiétants à Jérusalem que dans les calculs froids des capitales plus éloignées.

Dans le même temps, les Israéliens sont conscients qu’ils ont bâti une patrie sur les cendres de leur histoire, qu’ils ont survécu et triomphé contre leurs ennemis pour apparaître comme la communauté la plus puissante et la plus stable politiquement dans la région en déclin rapide.

Les deux expériences laissent leurs marques dans la psychologie israélienne. Il y a une sensation palpable parmi les Israéliens que leur sécurité à long terme n’est pas assurée, qu’ils sont exposés à des dangers tout en ayant une grande confiance dans leur capacité de contrer les dangers qui les entourent. Ils savent qu’ils peuvent battre les machinations de leurs ennemis, ou du moins y survivre.

L’expression « Samson le nebechdicker » résume, comme seul Eshkol pouvait le faire, la tension dans la perception d’Israël sur lui-même : « à la fois invincible et mortellement vulnérable », selon les termes de l’historien et ancien ambassadeur à Washington Michael Oren.

A mesure qu’Israël est devenu plus fort et plus prospère, le sentiment de danger national s’est progressivement effacé. Le paradigme n’a pourtant pas disparu.

Le Hamas, avec sa structure économique dilapidée à Gaza et ses efforts sincères mais incompétents de tuer des Israéliens, ne peut vraiment menacer l’existence de la nation juive, mais il peut faire du mal à des Juifs, à des Israéliens innocents, à des écoliers ou des handicapés qui ne peuvent pas courir assez vite vers l’abri le plus proche lorsque les sirènes retentissent.

La rhétorique de faiblesse s’est transformée du niveau de la nation à celui des individus, de creuser des tombes massives à Tel Aviv dans la préparation de la guerre de 1967 au traumatisme plus privé, même si néanmoins collectif, de la famille Frankel pleurant leur fils assassiné.

La mauvaise guerre

Les Palestiniens aussi racontent une histoire caractérisée par ces contradictions.

Le récit national palestinien est celui de la calamité et du statut de victime aux mains des Juifs. Leur politique est néanmoins largement menée par ceux qui assurent posséder une force naturelle et irrésistible. Ils considèrent qu’Israël, malgré tous ses tanks et ses avions de chasse, n’est qu’un tigre en papier qui finira par disparaître devant la pure force de la volonté palestinienne.

La rhétorique est enracinée dans la grande stratégie du mouvement national palestinien depuis l’époque de Yasser Arafat, une stratégie aujourd’hui reprise principalement par le Hamas.

Plus tôt cette semaine, faisant face à une critique grandissant du monde arabe, y compris de l’Autorité palestinienne, d’avoir entraîné la population civile de Gaza dans une conflit coûteux sans but apparent ni stratégie de sortie claire, le Hamas a été contraint de défendre ses pratiques et sa stratégie, et le nombre de morts à Gaza qui en découle.

Dans son incapacité de voir Israël différemment qu’à travers sa logique idéologique, le Hamas a mal interprété la nature du retrait de Gaza et n’a pas réussi à réaliser que le désir d’Israël de se désengager des Palestiniens ne signifiait pas qu’il ne se défendrait plus.

Au lieu de transformer Gaza en un paradis pour les donations étrangères (comme l’Autorité palestinienne l’a fait à Ramallah), ou de la relier économiquement à Israël, la plus prospère et plus saine économique de la région, comme c’était partiellement le cas durant les années du processus d’Oslo, le Hamas a mené le territoire appauvri dans un état de permanente confrontation.

En faisant cela, il a amené sur la bande assiégée des vagues incessantes de conflits, un siège de huit ans et un renforcement des exigences de sécurité israéliennes pour n’importe quelle paix possible en Cisjordanie. Au cours des deux dernières années, le Hamas est même parvenu à devenir ennemi avec l’armée égyptienne d’un côté (en ayant choisi de soutenir les Frères musulmans dans la révolution de l’Egypte) et le Hezbollah, le régime d’Assad et l’Iran de l’autre (en ayant choisi de soutenir l’opposition syrienne sunnite dans la guerre civile du pays).

Cela a encore appauvri plus encore les résidents assiégés de Gaza qui sont contraints à regarder impuissants, tandis que leur gouvernement sacrifie leurs conditions politiques et économiques aux dictats de sa vision idéologique.

En 2012, lorsque des roquettes sont massivement tombées sur les villes israéliennes et que le cabinet israélien a pris en considération une coûteuse et presque certainement sanglante invasion de la bande de Gaza, le parti pacifiste Meretz, dernier bastion des optimistes d’Oslo, avait ouvertement soutenu l’assaut aérien sur le Hamas décidé par le Premier ministre Benjamin Netanyahu. Lorsque les roquettes tombent, les divergences entre la gauche et la droite, entre les colombes et les faucons disparaissent.

Les dirigeants du Hamas ne sont pas stupides. Ils savent que leur stratégie ne fonctionne pas. Ils savent qu’Israël continue de se renforcer et de se développer alors même que le monde arable autour s’effondre et que leur propre fief à Gaza s’écroule. Ils savent qu’ils n’ont pu obtenir que de minuscules succès tactiques tandis qu’Israël continue à apparaître triomphant.

Mais le Hamas ne peut pas se retenir. Pour passer d’une stratégie de violence qui ne peut pas réalistement libérer la Palestine à une solution de compromis qui pourrait au moins libérer une partie de la Palestine, le Hamas doit abandonner sa base idéologique et identitaire, l’idée que les Juifs sont des étrangers sans racine dans cette terre, ou du moins que l’on peut attendre que les Juifs se comportent comme des étrangers lorsqu’ils font face au terrorisme.

Gaza est donc bloqué dans une guerre d’agression sans résultat, combattant un ennemi qui n’existe que dans l’imagination palestinienne et agissant avec un arsenal de tactiques qui servent seulement à renforcer la résolution et la cohésion de l’opposant auquel elle fait face dans le monde réel.

La faiblesse

C’est dans le contexte de cette guerre futile que les Palestiniens ont développé leur propre rhétorique du statut de victime et de pouvoir. Le pouvoir de l’ennemi est évident, mais également, par pure nécessité idéologique, temporaire et précaire, tandis que la puissance de la Palestine se situe dans sa propre faiblesse.

Dans son explication de 2005 à la suite de l’échec du processus de paix avec les Palestiniens de l’époque d’Ehud Barak, l’ancien ministre de Affaires étrangères (et comme Michael Oren, historien devenu diplomate) Shlomo Ben-Ami faisait référence à cette dialectique de la faiblesse et du pouvoir.

A la fin des années 1980, avec le déclenchement de la première Intifada, il a écrit que les Palestiniens « ont découvert la puissance de leur faiblesse et les Israéliens la faiblesse de leur puissance ».

Le Hamas parle maintenant à la fois de la puissance terrifiante de la Palestine, des fiers Israéliens d’autrefois courant maintenant « comme des souris » dans leurs abris, et de la terrible vulnérabilité des Palestiniens.

La semaine dernière, au cours des affrontements, le porte-parole du Hamas à Gaza Fawzi Barhoum a déclaré : « Le temps n’est pas au calme. Nous avons de très nombreuses cibles. Israël aura besoin d’un Dôme de fer dans chaque maison israélienne. »

La télévision du Hamas a également produit des vidéos sous-titrées en hébreu dans lesquelles le groupe promet « des attaques suicides dans chaque bus, chaque café et chaque rue ».

Au-delà de ces menaces, la stratégie la plus fondamentale du Hamas est de magnifier et d’exploiter la faiblesse et la souffrance des Palestiniens. La semaine dernière au Qatar, le chef politique du Hamas Khaled Mashaal a parlé de la famine à Gaza.

Le Hamas s’est engagé à continuer le combat et a rejeté une proposition de cessez-le-feu soutenue par la Ligue arabe et directement acceptée par Israël, tout en critiquant l’agression d’Israël comme étant responsable de la souffrance à Gaza. Le Hamas parle avec pathos des victimes palestiniennes, déclarant que ce sont les Israéliens, pas la Gazaouis, qui courent se cacher à cause de la peur.

Le meilleur, et peut-être unique, avantage stratégique du Hamas sur Israël est la faiblesse et la souffrance des Palestiniens. C’est le seul moyen de pression que l’organisation peut utiliser pour amener Israël à limiter ses réponses aux attaques terroristes du groupe.

Pour Israël, la compassion pour la détresse des civils israéliens pris sous le feu des roquettes, ou au cours des années passées dans l’explosion d’un bus, se traduit similairement dans la fenêtre politique dont elle a besoin pour une réponse militaire efficace.

C’est une logique étrange, mais elle semble correspondre à cette sorte étrange de conflit où l’on doit sembler faible pour pouvoir utiliser sa puissance, mais tout en étant puissant afin d’avoir l’espoir d’influencer les calculs de l’autre camp.

Cet article a été rédigé le 17 juillet 2014.