Ramallah – Mercredi, le lendemain du 10ème anniversaire du décès de Yasser Arafat, le calme régnait dans l’enceinte de la Muqata.

Aucune trace des foules qui s’étaient assemblées pour commémorer l’homme qui fut le chef des Palestiniens pendant près de 40 ans – considéré par les Israéliens, jusqu’à sa mort, comme l’un des terroristes les plus impitoyables de l’Histoire. Tout ce qui reste de cet événement est une énorme bannière à l’entrée de l’enceinte, qui représente le « vieil homme », Abu Ammar, aux côtés de son successeur, Mahmoud Abbas.

On peut lire au-dessus des deux images « Relevez la tête, vous êtes des Palestiniens ».

Abbas, lors du rassemblement de mardi, a lancé des attaques acerbes contre Israël et le Hamas. Il a accusé l’organisation de Gaza d’avoir tenté de saboter le processus de réhabilitation de la bande de Gaza et de saper les efforts pour maintenir un gouvernement de réconciliation. Dans le même élan, Abbas a aussi promis de contrecarrer « les tentatives des extrémistes et des colons » cherchant à « souiller » la mosquée Al-Aqsa.

Dans le même temps, les responsables israéliens ont continué de lancer leur message contre Abbas. Le Premier ministre n’a pas mâché ses mots à l’égard du chef palestinien, à l’instar du ministre des Affaires étrangères, Avidgor Liberman, ou du ministre de la Défense, Moshe Yaalon.

Tous les dirigeants ont trouvé un ennemi commun, la « véritable raison » de la détérioration sécuritaire dans la région. Aucun d’entre eux n’a trouvé utile, que Dieu nous en préserve, de pointer un doigt accusateur sur le Hamas ou sur la branche nord du Mouvement islamique d’Israël. Et ce, malgré le fait que ces organisations sont clairement responsables de cette escalade de violence et la source du sentiment anti-israélien à Jérusalem et dans les parties arabes de Jérusalem.

Pourquoi le gouvernement israélien insiste-t-il tant pour ignorer la responsabilité du Hamas et se concentre-t-il uniquement sur Abbas ? La première raison est sans doute qu’il est plus facile de critiquer Abbas que de risquer une nouvelle guerre dans la bande de Gaza. Deuxièmement, Israël se prépare à une campagne diplomatique difficile au Conseil de sécurité des Nations unies.

L’Autorité palestinienne devrait se tourner vers le Conseil de sécurité dans les deux semaines qui arrivent, et demander la reconnaissance de l’Etat palestinien au Conseil dans les lignes de 1967. Les Palestiniens s’attendent à ce que la majorité des pays membres du Conseil de sécurité appuient leur requête.

Ils sont pourtant conscients que le gouvernement américain peut opposer son droit de veto sur la motion. Mais, si les Américains suivent cette démarche, Ramallah prévoit de se tourner vers l’Assemblée générale des Nations unies ainsi que vers de nombreuses autres organisations internationales, y compris la Cour pénale internationale.

De telles initiatives diplomatiques ont conduit les responsables de la Muqata à se préparer à des mesures punitives de l’administration de Washington et du gouvernement israélien.

« Nous allons mettre fin à toute coopération sécuritaire [en Cisjordanie] », menace un assistant haut placé d’Abbas lors d’un entretien avec le Times of Israel.

« Certes, nous considérons la coopération sécuritaire [avec Israël] comme un intérêt palestinien. Elle nous sert aussi, pas uniquement vous » précise-t-il. « Mais si l’horizon politique est complètement bloqué, si Israël nous impose des sanctions, nous ne maintiendrons pas la coopération sécuritaire qui répond principalement à vos besoins ».

Le responsable palestinien a souligné toutefois, qu’ « en attendant, la coopération sécuritaire ne sera pas rompue. Abbas a donné des instructions explicites », révèle-t-il. « Toute personne qui tire, ne serait-ce qu’une seule balle, toute personne qui tente d’allumer l’incendie d’une Intifada, doit être immédiatement arrêtée ».

Malheureusement, il se trouve qu’il y a parfois un certain écart entre ces déclarations et la réalité sur le terrain. Néanmoins, mardi soir, après le rassemblement en mémoire d’Arafat, des officiers supérieurs israéliens ont rencontré tous les chefs des services de sécurité palestiniens, comme l’a annoncé le Times of Israel. La réunion en elle-même, il faut le dire, ne fut pas une surprise. La coopération sécuritaire continue même en cette période de troubles.

Ce qui a surpris le côté palestinien, cependant, était que les officiers militaires haut-gradés qui assistaient à la réunion étaient venus avec un message clair d’en haut : Israël ne veut pas d’escalade.

En d’autres termes, pendant que Netanyahu et ses partenaires de la coalition lançaient leurs attaques cinglantes contre Abbas, le Premier ministre et le ministre de la Défense envoyaient des messages rassurants au dirigeant palestinien, expliquant qu’ils ne voulaient pas exacerber les tensions. Le message précisait que l’armée israélienne n’a pas l’intention, pour le moment, d’entreprendre des mesures drastiques contre l’Autorité palestinienne suite à la détérioration de la situation sécuritaire. Les responsables militaires ont assuré qu’Israël oeuvrera plutôt pour calmer les troubles.

Si tout cela vous rend confus, vous n’êtes pas les seuls. Il semble que Netanyahu n’a pas encore décidé si Abbas est un partenaire ou un ennemi. Cela semblerait dépendre de la date des primaires du Likud [6 janvier 2015].

Les tensions avec Israël, bizarrement, n’améliorent pas les relations entre le Hamas et Abbas. Les allégations d’unité palestinienne et de réconciliation paraissent particulièrement forcées ces jours.

Abbas et son cercle blâment le Hamas pour les explosifs placés à l’entrée des maisons de 15 membres du Fatah à Gaza, quelques jours seulement avant la cérémonie d’anniversaire Arafat.

Ils ont probablement raison. Dans la bande de Gaza, aucune organisation à l’exception du Hamas ne pourrait effectuer une telle opération complexe et simultanée. A la Muqata à Ramallah, on pointe du doigt Fathi Hamad, ancien ministre de l’Intérieur du Hamas, aujourd’hui affilié à Mahmoud Al-Zahar, l’une des principales personnalités du Hamas opposées à l’accord d’union avec le Fatah.

Le Hamas, un peu comme le gouvernement israélien, semble confus et n’a pas encore décidé quelle direction emprunter. Il a apparemment abandonné la gouvernance de Gaza, mais certainement pas le pouvoir. Il affirme que cela permettra à l’AP de réhabiliter Gaza, mais dans le même temps, il actionne des explosifs dans les maisons des membres du Fatah.

Selon des responsables palestiniens, un triumvirat définit les politiques du Hamas à Gaza ces jours-ci : Zahar, Khalil Al-Haya et Ismaïl Haniyeh. Les deux premiers ne sont absolument pas partisans de l’unité palestinienne.

« Ils se sont moqués de nous », déclare cette semaine un membre du Fatah au Times of Israel, se référant au Hamas. « Ils voulaient que nous réhabilitions la bande, mais sans renoncer à quoi que ce soit. Ils continueront de régner, ils détermineront l’avenir de la bande, et nous ne ferons que payer les salaires de leurs hommes. Il y a quelques jours, le Premier ministre turc, Ahmet Davutoglu, a appelé Abou Mazen [Abbas] et affirmé que [Khaled] Mashaal [le chef de l’aile politique du Hamas] veut organiser une cérémonie à Gaza pour célébrer les dix ans du décès d’Arafat. Le président lui a dit que 15 minutes plus tôt, il avait reçu un message de la direction du Hamas selon lequel il était opposé à un tel événement, et ne protégerait pas les participants. Davutoglu a affirmé qu’il allait vérifier et rendre sa réponse à Abbas ; il n’a pas rappelé. Nous avons compris après la découverte des explosifs qu’ils prévoyaient d’attaquer les participants à la cérémonie de Gaza, alors nous l’avons annulée. »

Depuis lors, les contacts entre Abbas et le Hamas sont presque entièrement rompus. La réhabilitation de Gaza ne fait qu’être reportée.

Comment le cercle de Deif s’est détourné du Hamas

Cette semaine, a été diffusée l’émission « Uvda », sur les tentatives israéliennes d’éliminer le chef du Hamas terroriste de Gaza Mohammed Deif. Le Times of Israel a demandé au même haut responsable palestinien si l’Autorité palestinienne sait ce qui est arrivé à Deif pendant la guerre, quand sa maison a été bombardée par Israël, tuant sa femme et ses deux enfants. Il a affirmé que l’hypothèse de travail de l’Autorité palestinienne, comme celle d’Israël, est que Deif semble avoir survécu, mais que son état de santé reste incertain.

Lors de l’enquête pour l’émission, Ilana Dayan et moi-même avons rencontré Samir Masharawi, l’un des chefs des Force de sécurité préventive à Gaza qui, il y a quelques années, était responsable avec Deif des négociations sur l’arrêt des attaques terroristes contre Israël et rejoindre la place de la PA les forces de sécurité.

Cela peut sembler très peu plausible, mais il y a des précédents. Au moins trois des partenaires de Deif dans la mise en place des Brigades Izz al-Din al-Qassam du Hamas ont changé de camp en 1996 et rejoint les forces de l’AP.

Et avant cela, avance Masharawi, Deif a suspendu des attaques contre Israël. La direction du Hamas à l’étranger s’est insurgée contre cela, et a décidé de créer une organisation rivale : « La force secrète ».

Cet organisme fonctionne comme rival armé d’Izz al-Din al-Qassam et de ses membres et, avec le fondateur vétéran du Hamas Ibrahim Makadme à sa tête, a repris les attentats contre Israël, sous le nez de Deif et contre ses ordres. Il se pourrait que ce soit la raison pour laquelle Deif a réagi si fortement à l’élimination par Israël de son associé, le fabricant de bombes du Hamas Yahye Ayyash, en janvier 1996.

« Deif m’a appelé et m’a informé de l’assassinat d’Ayyash. Il était le premier à le savoir, et je l’ai appris par lui. Nous y sommes allés immédiatement – moi, Mohammed Dahlan du Fatah, et Sami Abu Samhadana. Nous nous sommes rendus avec Deif, quatre d’entre nous, dans la maison où le corps d’Ayyash était couché, et nous avons compris que la situation allait se détériorer ».

Masharawi affirme dans l’interview qu’Arafat lui a demandé de faire venir Deif, ce qu’il a fait. « Abu Ammar a essayé de le convaincre de ne pas réagir à l’assassinat d’Ayyash. Mais après avoir quitté le bureau de Gaza, Deif m’a dit qu’il doit réagir. »

Selon Masharawi, les attentats ont continué pendant plus d’un an, et les Américains et les Israéliens ont fait une immense pression sur Arafat pour arrêter Deif. « Abu Ammar nous disait : ‘Ne site pas Sabah al-Kheir (bonjour), dites Sabah al-Dief (Deif jour)’. »

En mars 1997, Masharawi et ses hommes ont réussi à convoquer les membres les plus proches de Deif, dont Abd a-Fatah a-Sutri, Kamel Khalifa, et Salam Abu Maroof. « Deif n’en faisait pas partie. Mais ils ont accepté de cesser les attentats. Je les ai déposés au centre de Gaza avant l’aube, et je suis rentré chez moi. Je pris une douche, puis entendu à la radio qu’il y avait un autre attentat suicide, à un café de Tel Aviv, et j’ai compris que l’accord était annulé avant d’entrer en vigueur. »

Et bizarrement encore, A-Sutri, avec Khalifa et Abu Maroof, ont quitté l’aile militaire du Hamas et rejoint les Forces de sécurité préventive à Gaza. A-Sutri, ancien numéro deux de l’aile militaire du Hamas, est aujourd’hui diplomate de l’AP en Afrique.

Deif, d’autre part, reste l’homme le plus recherché d’Israël.