Après avoir enterré à nouveau les ossements de ses parents dans un cimetière juif en désuétude, une religieuse polonaise en devenir se signe en silence, les doigts recouverts de terre.

Jeune femme dévote et introvertie, Ida Lebenstein a appris quelques jours plus tôt que ses parents étaient des juifs, assassinés par des chrétiens polonais. En s’agenouillant dans sa tenue de religieuse au milieu des pierres tombales sur lesquelles sont gravées des inscriptions en hébreu, le signe de dévotion catholique est son réflexe pour réagir à la révélation de ses vraies origines.

Cette scène surréaliste apparaît dans Ida, un film polonais, qui sera diffusé le mois prochain aux Etats-Unis.

Faisant partie des nombreux films récents qui obligent les Polonais à se confronter à la complicité de leur pays dans l’assassinat des Juifs pendant la Shoah, Ida contribue à démonter le mythe, longtemps entretenu par les dirigeants communistes, selon lequel tous les Polonais avaient souffert à part égale sous le régime nazi.

« Au cours des dernières années, le cinéma polonais a joué un rôle de premier plan pour que la Pologne porte un peu plus son attention sur les complexités de la Seconde Guerre mondiale, et sur sa propre complicité », affirme le grand rabbin de Pologne Michael Schudrich.

Cette démarche n’a pas été sans controverse. La première de Ida en Pologne s’est déroulée en plein milieu d’une campagne gouvernementale pour honorer les non-Juifs ayant risqué leur vie pour sauver des Juifs – une campagne qui, selon ses détracteurs, passe sous silence la démarche de reconnaissance honnête du passé dans laquelle les cinéastes polonais sont engagés.

« La multitude de commémorations ne contribue pas à une réflexion sérieuse sur les attitudes des Polonais pendant l’occupation nazie », écrit l’historien Jan Grabowski dans un article publié la semaine dernière sur le site de Krytyka Polityczna, un journal de gauche. « Cette complaisance a remplacé le débat national de fond sur l’un des aspects les plus douloureux de l’histoire polonaise. »

Parmi les commémorations des Justes en Pologne, figurent le lancement, en 2014, de l’Année de Jan Karski, l’homme qui alerta les Alliés des horreurs de la Shoah, ainsi que la construction prévue de trois monuments commémoratifs pour des Polonais non-juifs.

L’un des monuments, faisant face au nouveau musée d’Histoire des Juifs de Pologne à Varsovie, a suscité l’émoi de l’historien juif Bozena Uminska-Keff et de Helena Datner, une ancienne présidente de la communauté juive locale.

Ce monument servirait à « chasser le fantôme de la narration juive, ce qui est problématique pour la majorité des gens, favorables à un récit conforme à la réalité historique et aux idées de la majorité », écrivent-ils dans une lettre ouverte publiée dans Krytyka Polityczna.

Certains détracteurs font le lien entre l’accent mis sur la victimisation et la lenteur avec laquelle la Pologne organise la restitution des propriétés privées appartenant à des Juifs. La Pologne s’est attirée de vives critiques pour être le seul pays européen occupé par les nazis à ne pas avoir voté de loi majeure relative à la restitution de biens.

« La Pologne se considère comme une victime de la guerre, ce qui est vrai, mais la même chose peut être dite dans d’autres pays, comme la Belgique, qui a légiféré sur la question de la restitution », a déclaré le mois dernier la baronne Ruth Deech, une députée britannique, lors d’un débat à la Chambre des Lords dans lequel la Pologne a été critiquée pour son peu d’empressement en matière de restitution.

Piotr Kadlcik, président de l’Union des communautés juives de Pologne, fait remarquer le développement de deux récits concurrents sur la Shoah dans la Pologne d’aujourd’hui – le premier mettant l’accent sur la collaboration avec les nazis, le second célébrant ceux qui ont sauvé des Juifs.

Pour Kadlcik, les films reflètent la volonté de décrire les chapitres les plus sombres de l’histoire polonaise. Mais la multitude de commémorations sont une tentative de
« mettre l’image du Juste sur le devant de la scène de manière à annihiler toute discussion sur les actions immorales », explique-t-il.

Contrairement à d’autres long-métrages qui se focalisent uniquement sur les actions menées par des non-Juifs, Ida possède un fort caractère juif : la tante et dernière proche d’Ida encore en vie, Wanda Gruz, est une juge alcoolique qui a passé à la guerre comme combattante dans la résistance communiste.

Ce personnage cynique, qui a du mal à ne pas se noyer dans son propre chagrin en raison de la perte de son fils unique pendant la Shoah, est rongée par les regrets quant à ses décisions en tant que juge communiste. C’est elle qui emmène Ida en voyage pour retrouver les corps de leurs proches. Pour les deux femmes, le voyage bouleverse profondément leur système de croyance.

Dans l’une des scènes, Gruz interroge un villageois sur ce qu’il sait du sort des Lebenstein. Quand ce dernier demande s’ils étaient juifs, elle pousse un grognement et s’exclame : « Non, ils étaient esquimaux. »

« Elle fait progresser tout le film. C’est le personnage avec lequel le spectateur est le plus susceptible de s’identifier », décrit le réalisateur Pawel Pawlikowski au sujet de Gruz.

Pawlikowski est frustré par ce qu’il considère comme une tentative politique de récupération de son œuvre. Des nationalistes polonais, raconte-t-il, l’ont critiqué pour avoir mis en scène l’assassinat d’une famille juive par un Polonais plutôt que par les Allemands.

« J’espère que le film dépassera des généralisations sur les Polonais, les Juifs ou les religieuses et que les spectateurs y verront d’abord une histoire qui a un lien avec notre foi dans les utopies, nos religions, nos tribus, les gens qui nous entourent – toutes ces choses qui nous aident à mieux comprendre le monde », confie Pawlikowski.