Reuven Rivlin n’est rien moins qu’une révélation en tant que président. Dans les neuf mois depuis qu’il a succédé à l’ « irremplaçable » Shimon Peres, l’ancien président de la Knesset, 75 ans, a montré que justement, nul n’est irremplaçable.

Nous prenions Rivlin pour un extrémiste du Likud opposé à un Etat palestinien ; il s’avère qu’il est un fougueux démocrate plein d’empathie pour la communauté arabe israélienne marginalisée, divisé entre son attachement à la terre d’Israël et sa reconnaissance de l’impératif pour les Juifs et les Musulmans de trouver un moyen de coexister en paix.

Peu avant Yom Haatsmaout, Rivlin a accueilli un groupe de journalistes anglophones à la résidence de Beit Hanassi.

Le président était de bonne humeur, patient et généreux de son temps – il a parlé pendant une heure et demie – répondant avec loquacité à des questions allant des plus pointues aux plus ineptes (comme plusieurs variantes de « Qu’est-ce que vous préférez dans votre nouvelle fonction ? »).

Le 10e président d’Israël, natif de Jérusalem, est particulièrement sincère et touchant lorsqu’il décrit son amour pour cette terre, son peuple, et le sionisme qui a bâti un Etat prospère.

« Je suis né neuf ans avant que le drapeau israélien remplace le drapeau britannique », déclare Rivlin au début de la conversation. « Je ne prends pas Israël pour acquis… Nous essayons sans arrêt de convaincre chacun qu’Israël est un fait. »

Il exprime la difficulté de concilier le lien historique biblique d’Israël avec les droits des non-Juifs vivant entre le fleuve et la mer. « C’est un problème, » répète-t-il.

Que défend le président Rivlin ? Quels sont ses points de vue sur les principaux défis du pays à 67 ans ? Dans quel domaine essayera-t-il d’influer à partir de ce bureau présidentiel avant tout cérémonial ?

Ci-après l’essentiel de la longue interview par thèmes.

Rivlin sur les relations entre Juifs et Musulmans : Historiquement, les Juifs n’ont jamais eu aucune sorte de problème avec l’islam chiite. Les Juifs et les chiites vivaient très bien ensemble… Nous n’avons aucune guerre avec l’islam. Personne en Israël ne le pense. Il y a des fondamentalistes dans toutes les religions…

Nous sommes assis au bord du volcan (en termes de dangers de l’extrémisme religieux) : le mont du Temple est considéré par les musulmans comme très important. Nous devons respecter cela… Mais nous devons leur faire comprendre que c’est un site très sacré pour nous.

Rivlin sur la menace posée par l’Iran : L’Iran dit qu’Israël devrait être éradiqué. L’Iran est sur le point de posséder une arme nucléaire… Malheureusement, le monde entier recherche des moyens pour parvenir à des accords avec les Iraniens… Le monde entier – et notamment le président américain – nous dit que nous devons trouver une nouvelle entente avec l’Iran… Ils ne comprennent pas que l’Iran essaie de gagner de l’influence dans toute la région : via le Hezbollah, l’Irak, le Yémen, la Jordanie, la Libye, la Tunisie, le Soudan…

Rivlin sur les liens avec les États-Unis : L’Amérique est très importante pour l’existence d’Israël, son avenir, et la préservation de l’ensemble du monde libre à l’abri du danger. Nous devons maintenir le soutien américain bipartisan à Israël.

Rivlin sur le conflit israélo-palestinien : Nous devons négocier avec Mahmoud Abbas. Je lui demande de venir et de commencer à négocier, et mettre fin à la tragédie que nous tous vivons dans la région… Je connais Abbas depuis les 25 dernières années… Nous ne sommes pas condamnés à vivre ensemble ; c’est notre destin de vivre ensemble. Nous pouvons combler les fossés entre nous… Ce pourrait être une réalité, pas seulement un rêve… C’est dans notre intérêt à tous…

Mais beaucoup de Palestiniens croient qu’il n’y a aucun moyen de reconnaître Israël comme un Etat juif… Beaucoup croient qu’il n’y a pas moyen de reconnaître Israël en tant qu’Etat du tout… Leur exigence du droit au retour des réfugiés menace l’existence même d’Israël, car selon eux, ils ont plus de 20 millions de réfugiés.

Les terroristes tentent de mettre fin à notre rêve et à notre pays. Ils se considèrent comme nos ennemis et leur rôle est selon eux d’en finir avec l’Etat d’Israël… A Gaza, 1,5 million de Palestiniens ont été pris en otage par le Hamas. … Nous ne leur avons pas déclaré la guerre. Ils nous ont déclaré la guerre…

Le peuple juif n’a pas d’autre Etat. Et dans le même temps, je ne peux vivre dans un Etat juif qui n’est pas démocratique. Le conflit, pour moi, est que je souscris à l’idéologie que Sion nous appartient à nous tous, Sion appartient au peuple juif…

Peut-être pouvons-nous vivre dans une fédération… Nous n’aurons pas de paix avec des frontières ouvertes… Je sais que nous avons des problèmes et nous devons les résoudre…

Nous ne sommes pas encore isolés, mais nous pourrions nous confronter à un isolement de beaucoup de nos amis, y compris les Européens et les Américains. Le nouveau gouvernement doit prendre cela en considération et l’éviter. Les gens doivent comprendre que tout ne dépend de nous… Nous devons parler à nos amis.

Rivlin sur ses sentiments pour Israël : Depuis 2 000 ans, nous avons rêvé de revenir… Israël n’est pas une conséquence, ou une compensation pour l’Holocauste…

Quand je suis né, il y avait 200 000 Juifs en Palestine sous mandat britannique. Quand j’avais 9 ans, avec la fondation de l’Etat, il y en avait 700 000. En 2000, j’avais espéré qu’il y en aurait 2 millions. Dieu merci, c’était plutôt six millions. Aujourd’hui, 6,5 millions. Espérons qu’un autre million arrivera dans la prochaine décennie…

Les gens ne doivent pas venir en raison du danger – même si Israël est aussi un havre de paix – mais parce que c’est notre patrie, la patrie, la Terre promise. Je voudrais que tous les Juifs viennent en Israël.

Rivlin sur les relations avec les Arabes israéliens ; si les députés arabes israéliens peuvent et doivent faire partie du gouvernement : Les citoyens arabes sont des citoyens israéliens. Ils ont le droit de devenir membres de la Knesset, et je suis très fier que 16 membres de la nouvelle Knesset soient non juifs – 11 musulmans, 3 druzes et 2 chrétiens… J’étais ministre dans le premier gouvernement israélien qui incluait un ministre arabe. J’en étais très fier, parce que je crois que nous pouvons montrer qu’il n’y a pas d’écart entre être un État juif et démocratique…

Ils ont des problèmes dans la communauté arabe israélienne et ils le savent. Certains d’entre eux affrontent une sorte de conflit entre la loyauté envers l’Etat d’Israël et celle envers le peuple… C’est un peu mon opinion, ils doivent finalement reconnaître quelque chose qu’ils n’accepteront pas pour l’heure : que la terre d’Israël est la patrie du peuple juif…, c’est ma Terre promise. Il y a un conflit au Moyen-Orient entre les deux peuples. Tous deux ont raison, de leur point de vue.

Mais nous, les Juifs, n’avons pas d’autre choix que de nous en tenir à l’idée que nous sommes revenus dans notre patrie, non pas pour réparer l’Holocauste, mais comme un peuple qui n’est pas seulement une religion, mais aussi une nation…

Le défi est de renforcer la confiance entre les Juifs israéliens et les Arabes israéliens. Salim Joubran, un juge arabe, a concouru aux dernières élections. Il a pris des décisions cruciales. Je suis très fier de cela en tant que démocrate et très fier en tant que Juif.

Le juge de la Cour suprême israélienne Salim Joubran qui est également à la tête de la commission électorale à la Knesset, le 16 décembre 2014 (Crédit : Isaac Harari / Flash90)

Le juge de la Cour suprême israélienne Salim Joubran qui est également à la tête de la commission électorale à la Knesset, le 16 décembre 2014 (Crédit : Isaac Harari / Flash90)

Etablir la confiance entre les deux communautés prendra du temps, parce que les extrémistes des deux côtés utilisent la haine entre les deux peuples à des fins politiques… Mais nous sommes sur la bonne voie… Nous coexistons.

Alors que certains députés juifs pensaient que relever le seuil dans les dernières élections pourrait nous débarrasser des partis arabes, le résultat fut une unification les partis arabes. Il s’est avéré que les seules personnes au monde qui peuvent unifier les politiciens arabes sont les Juifs.

Rivlin sur le génocide arménien : J’ai été le premier président à dire que c’était un génocide. Si nous ne défendons pas les Arméniens, que diront-ils en notre faveur ? … Je félicite le pape pour ce qu’il a déclaré en reconnaissance du génocide arménien… Les mots « plus jamais » doivent signifier quelque chose.

Rivlin sur les menaces à la démocratie israélienne : En visitant les écoles israéliennes, quand vous entendez les enfants dire : « Un Etat démocratique juif est réservé aux Israéliens juifs », c’est très dangereux… Il n’y a pas de contradiction entre les idées juives et les idées démocratiques. En Israël, allez dans une école maternelle juive et demandez ce qu’est le mal, ils diront : les Arabes. Aller dans une maternelle palestinienne ou arabe et demandez aux enfants ce qui est le mal, et ils diront : les Juifs et les soldats israéliens. C’est horrible. Impossible.

Rivlin sur l’influence de la diaspora sur les campagnes électorales israéliennes : C’est un monde libre… Mais c’est le peuple d’Israël qui doit décider de son avenir, et il le fait. J Street a essayé d’aider… Les gens de l’étranger peuvent s’impliquer. Mais ils n’ont pas toujours l’effet voulu.

Le peuple d’Israël est beaucoup trop sage pour se laisser influencer par une influence extérieure. Ils savent ce qu’ils veulent.

Rivlin sur le judaïsme réformé : J’ai grandi en tant que Jérusalémite orthodoxe. Si j’avais été élevé à Boston ou à New York, peut-être aurais-je préféré que ma femme soit assise à côté de moi à la synagogue. La Knesset a adopté la position selon laquelle, pour des raisons citoyennes, la conversion au judaïsme en Israël doit se faire selon la Halakha. C’est à cause du pouvoir politique… Si deux millions de Juifs réformés s’installaient en Israël, la loi pourrait être modifiée. La Halakha ne peut être modifiée, mais la loi israélienne si.

Le message de Yom Haatsmaout de Rivlin : Peuple d’Israël, enorgueillis-toi de ton drapeau. Ne prends pas ce pays pour acquis. Nous devons apprécier le fait que nous puissions vivre dans l’Etat indépendant du peuple juif.