JAFFA – Dudu Shahafi est découragé. Le vieux pêcheur de 33 ans se tient près de son bateau, lavant et glaçant le contenu de la pêche du jour.

« C’est devenu grave », dit Shahafi. « Il n’y a pas de poisson et quand il y en a, nous ne pouvons pas vendre. »

Shahafi, originaire de Jaffa, pêche dans ces eaux depuis 20 ans. Il vend habituellement la plupart de ses prises de petits poissons, escargots, palourdes et crevettes à Gaza, une moyenne d’environ 40 kg par jour les bonnes semaines.

Le poisson est taref, dit-il, ou non-casher. « J’en vends un peu aux restaurants du coin » ajoute-t-il, montrant les restaurants situés à proximité du port.

Les pêcheurs locaux sont en difficulté depuis des années dans ce petit port, en raison d’une pénurie progressive de poissons de mer méditerranéens, ainsi que de la vague d’hivers chauds et secs qui éloignent le poisson local.
Aujourd’hui, ils ne peuvent même pas vendre ce qu’ils attrapent.

Shahafi affirme n’avoir pu vendre du poisson à Gaza depuis les enlèvements et assassinats en juin de Naftali Fraenkel, Gil-ad Shaar et Eyal Yifrah, suivis par l’enlèvement et l’assassinat de l’adolescent palestinien Mohammed Abu Khdeir. Il est immédiatement devenu plus difficile d’obtenir quoi que ce soit dans la bande de Gaza, qui se trouve à environ une heure et douze minutes de route de Jaffa.

Maintenant, dit-il, « je ne vois aucune amélioration pour une longue période ». Shahafi n’est pas le seul à être désespéré. Tout au long du port de Jaffa, récemment rénové, dans les pittoresques cafés sur les quais et restaurants de poissons, sur les quais colorés et les bars en plein air spacieux, les habitants et propriétaires d’entreprises expriment leur frustration au sujet de la situation.

Dudu Shahafi est frustré par des filets vides et un manque d'accès à ses clients réguliers à Gaza (Crédit : Jessica Steinberg / Times of Israël)

Dudu Shahafi est frustré par des filets vides et un manque d’accès à ses clients réguliers à Gaza (Crédit : Jessica Steinberg / Times of Israël)

Les événements qui ont précédé l’invasion terrestre de Gaza, et le conflit actuel qui n’en finit pas, font des ravages sur les entreprises locales. Les touristes, locaux et étrangers ne sont tout simplement pas au rendez-vous, disent les propriétaires.

Roni Levinson, propriétaire de Kayak4all, une entreprise de location de kayaks du port, secoue la tête, pointant vers le kayak, au milieu de sa peinture.

« Vous ne me verrez jamais faire ça au milieu de l’été, » dit-il, enduisant de peinture fraîche bleue le nom de son entreprise. « La question n’est pas même les touristes, personne ne vient. »

Levinson raconte qu’un groupe d’adolescents du sud a l’habitude de venir chaque semaine, des jeunes à risque qui naviguent sur ses kayaks dans le cadre de leurs activités thérapeutiques.

« Ils venaient une fois par semaine pendant les deux dernières années », dit-il.

Les adolescents n’étaient pas au rendez-vous mardi, après que les tirs d’obus dans la région d’Eshkol ont tué quatre soldats lundi après-midi. Leurs conseillers sont des officiers de la sécurité, dit-il, et ils ne pouvaient les accompagner jusqu’à Jaffa.

Les restaurateurs et capitaines de bateaux sont assis à l’entrée de leurs commerces, contemplant tranquillement le port.

De l’autre côté, le propriétaire du Vieil Homme et la mer, un restaurant de poissons réputé de Jaffa, est assis, boit son café turc et fume une cigarette.

« Dites-leur que tout va bien » lance-t-il.

Roni Levinson, instructeur de Kayak est coincé à peindre ses kayaks plutôt que de prendre des clients sur l'eau (Crédit : Jessica Steinberg / Times of Israël)

Roni Levinson, instructeur de Kayak est coincé à peindre ses kayaks plutôt que de prendre des clients sur l’eau (Crédit : Jessica Steinberg / Times of Israël)

Ce qui ne semble pas avoir changé à Jaffa, dans le sud, la partie la plus ancienne de Tel Aviv, c’est le statu quo plutôt paisible entre ses résidents arabes et juifs. La population de 46 000, dont environ 16 000 Arabes de la région, vit dans un calme relatif depuis des années.

Mais Jaffa n’est pas sans problème. Notamment, le taux élevé de criminalité et de violence, et une bataille constante devant les autorités israéliennes qui tentent de faire partir les résidents arabes de la région pour les remplacer par des résidences embourgeoisées.

Il y a aussi des poches de coexistence comme le Centre Peres pour la Paix et le Centre communautaire juif arabe, deux activités d’accueil pour les gens du pays qui cherchent à partager des expériences et des cultures. Les écoles régionales, de la maternelle au lycée, comportent des classes mixtes de Juifs et d’Arabes, créant une bulle de vie commune qui n’est pas toujours comprise, vue de l’extérieur.

« Nous vivons ensemble ici, personne ne nous dérange », dit Hani Harawi, gestionnaire de longue date d’Abouelafia, un restaurant-boulangerie de renom, situé près de la tour de l’horloge de Jaffa. « Nous sommes jumeaux avec les Juifs. Nous grandissons ensemble, à l’école, et c’est ainsi que nous voulons que ça se passe. »

Le propriétaire d’Abouelafia, Walid Abouelafia, a distribué à son personnel cette semaine des nouveaux T-shirts orange fluorescent imprimés d’un message de coexistence, « Juifs et Arabes refusent d’être ennemis ».

« C’est à cause de la situation », dit Harawi. « Tout va mal maintenant, c’était beaucoup mieux avant cela », ajoute-t-elle, soulignant que le restaurant est presque vide.

Au port de Jaffa, l'attraction d'intérieur pour enfants (Crédit : Simone Somekh / Times of Israël)

Au port de Jaffa, l’attraction d’intérieur pour enfants (Crédit : Simone Somekh / Times of Israël)

Selon Harawi, « personne à Jaffa ne parle des émeutes ; ce qui nous importe, c’est le travail. Nous espérons que ça va passer. »

Idem pour Roi Sterman, un barman, et ses collègues, qui travaillent dans un bar sur le port.
« Nous nous entendons tous bien ici », dit-il. « Nous n’avons tout simplement pas beaucoup de clients. »

Certains pourraient s’inquiéter de troubles ou de manifestations à Jaffa, mais ce n’est pas probable, dit Bino Gabzo, 62 ans, propriétaire du Dr Shakshuka, une institution à Jaffa.

Le restaurant, qui sert couscous et shakshuka, accueille généralement des groupes de Taglit et du ministère du Tourisme, mais il est resté vide pendant des jours, dit Gabzo.

« Les gens sont en train de s’habituer à la situation, mais la plupart des Israéliens ont de la famille à l’armée en ce moment et n’ont pas la tête à sortir », dit Gabzo, qui nourrit environ 1 000 soldats par jour dans le sud. « Ce n’est pas seulement nous, c’est tous les cinémas et restaurants. »

Hani Harawi, le gestionnaire de longue date de Aboulefia, un restaurant familial et de la boulangerie, dont le personnel porte des chemises indiquant leur engagement à la coexistence de Jaffa (crédit photo: Jessica Steinberg / Times of Israël)

Hani Harawi, le gestionnaire de longue date de Aboulefia, un restaurant familial et de la boulangerie, dont le personnel porte des chemises indiquant leur engagement à la coexistence de Jaffa (crédit photo: Jessica Steinberg / Times of Israël)

Le marché à proximité de Jaffa, un espace intérieur haut de gamme comprenant des stands de nourriture, des magasins et des boutiques de souvenirs, est presque désert. A signaler, les entreprises du Sud vont remplir l’espace jeudi et vendredi pour une foire spéciale parrainée par la municipalité de Tel Aviv.

« J’espère que ça changera, un jour », dit Levinson, contemplant le port. « Nous vivons dans un Etat où c’est la situation. Il faut une patience infinie pour vivre ici. »