Huit chefs de parti se sont assis jeudi soir autour d’une table dans le studio de la Deuxième chaîne.
 
Une grande partie de la rhétorique était prévisible.

Avigdor Liberman d’Yisrael Beytenu a ouvertement déclaré qu’Ayman Odeh, le leader de Liste Arabe Unie était une ‘cinquième colonne » et qui « n’est pas le bienvenu ici ».

Aryeh Deri de Shas et Eli Yishai de Yachad se sont chamaillés sur lequel des deux était le véritable héritier de leur défunt chef spirituel le rabbin Ovadia Yossef.

Et Zahava Gal-on de Meretz et Naftali Bennett de HaBayit HaYehudi, représentant respectivement la gauche et la droite idéologique israélienne, ont salué l’intégrité de l’autre par contraste à l’insipide 75 % de l’électorat du milieu.

Mais au fur et à mesure que le débat à huit voies progressait, ces rhétoriques planifiées ont cédé la place à une des discussions les plus émouvamment sincères sur la politique israélienne, par certains de ses praticiens les plus talentueux, que les Israéliens n’ont pas entendu depuis très longtemps.

Les campagnes électorales sont des affaires lamentablement malhonnêtes, et ce, pour une bonne raison.

C’est un fait simple, mesurable, prouvé par les sociologues et les neurologues dans d’innombrables expériences contrôlées, que les êtres humains ne rationalisent pas leur chemin à leurs points de vue moraux ou politiques.

Mais ils sentent ces opinions à partir d’une variété d’expériences et penchants. Ce fait est au cœur de l’industrie du marketing et est l’hypothèse de base qui sous-tend le rejeton de cette industrie, la campagne politique.

Puisque les électeurs n’utilisent pas l’analyse critique minutieuse pour décider pour qui ils vont voter, les campagnes politiques n’essaient pas non plus d’influencer cette décision. Il est plutôt question d’imagerie, de manipulation des émotions et des identités dans un effort d’inculquer chez l’électeur les sentiments et les intuitions souhaitées.

Cette réalité est tellement évidente pour toutes les personnes impliquées dans les campagnes politiques que personne ne prend la peine d’en parler.

Et en effet, jusqu’à jeudi, la plupart des avis d’experts quant à l’élection de 2015 mettaient en avant les efforts des journalistes pour comprendre la logique stratégique derrière la campagne de chaque parti, plutôt que d’examiner en substance les promesses de campagne de chaque parti.

Par exemple, lorsque Aryeh Deri a cherché à relancer la politique de marginalisation séfarade en accusant « l’Israël repus et arrogant » de racisme, la réponse a été une discussion sur les avantages tactiques qu’il pourrait tirer de cet appel, pas un examen des dures réalités de la marginalisation sociale.

Mais cela a changé ce jeudi. Maintes et maintes fois, les candidats, forcés de débattre dans une même pièce devant un auditoire de la télévision nationale, ont vu leurs axes rhétoriques soigneusement travaillés s’écrouler face au défi direct de leurs concurrents.

Les slogans vides s’éteignirent et ont été remplacés par des coups tranchants, des silences gênés et des arguments beaucoup plus sincères que les phrases aiguisées qui avaient cours au début du débat.
 
Cela a peut-être été le plus facile pour Liberman. Il s’en est pris à chaque occasion au seul Arabe du panel, Ayman Odeh, mais sans que les autres candidats ne s’en prennent à lui, probablement parce que sa performance dans les sondages est si mauvaise, qu’il y a peu d’intérêt pour eux de tenter de se battre pour sa base électorale appauvrie.

C’est Amit Segal, le correspondant politique de la Deuxième chaîne qui a eu la tache de poser à Liberman la question difficile.

Malgré son appel « à vaincre le Hamas et à instituer la peine de mort aux terroristes, de parler moins et de faire plus », très peu du programme de Yisrael Beytenu au cours des 16 dernières années a été effectivement mis en œuvre, a noté Segal. Ce fut la seule fois dans le débat où Liberman a été forcé à détailler les succès de son parti – principalement le projet de loi de gouvernance passé dans la dernière législature – au lieu de simplement attaquer Odeh ou réitérant encore et encore, son soutien à la peine de mort.

Et pourtant, malgré sa faiblesse rhétorique – la déclaration de Liberman qu’Odeh était indésirable en Israël, celui-ci avait une réponse prête et sincère,

« Nous allons obtenir 15 sièges. Je suis le bienvenu dans ma patrie. Je fais partie du paysage »- l’attaque de Liberman a effectivement exposé le vulnérable Odeh.

Odeh avait commencé la soirée par un appel optimiste à la solidarité interethnique.

« Nous offrons l’espoir. Nous sommes convaincus que nous pouvons parvenir à la paix, à l’égalité nationale et sociale, à la justice sociale. Afin d’y parvenir, il doit y avoir un camp démocratique qui mènera à un nouvel horizon. Vous ne pouvez pas faire le changement sans la population arabe, mais la population arabe n’est pas suffisante. Marchons ensemble », a-t-il exhorté.
 
Mais quelques minutes plus tard, face aux accusations de Liberman qu’il était la « cinquième colonne » qui voulait « détruire Israël de l’intérieur », il a fermement refusé de dénoncer les déclarations les plus graves, notamment soutenant le terrorisme, faites par certains des membres les plus radicaux de sa liste élargie.

Odeh n’est pas un agitateur, mais il mène une liste qui comprend, tant parmi les candidats que les électeurs, de fervents nationalistes palestiniens dans Balad, sans parler des idéologues islamiques de la faction Raam. Lui-même athée socialiste, il doit faire preuve de prudence sur la scène nationale dans un effort pour maintenir – et mobiliser – une base idéologique profondément divisée, et de vendre aux Arabes israéliens précédemment désintéressés l’opportunité d’une présence arabe forte et influente politiquement à la Knesset.

À un moment donné dans le débat, Odeh a demandé à Deri de Shas si le Shas et la Liste arabe unie pourraient travailler ensemble pour aider ceux que Deri appelle les « transparents » d’Israël, ses pauvres et marginalisés. Son propre électorat, a suggéré Odeh, étant « encore plus transparent. »

Le tour d’Odeh à Deri n’était pas accidentel, et la réponse prudente de Deri a montré qu’il comprenait ce qui était en jeu dans leur échange.

Shas a une histoire surprenante d’attraction des votes des secteurs les plus pauvres de la communauté arabe, en particulier auprês des Bédouins du Néguev, dont les intérêts, par exemple l’augmentation des subventions pour les familles nombreuses, sont identiques à celles de la base ultra-orthodoxe de Shas.

La question d’Odeh était donc un appel aux electeurs arabes de Shas – bien qu’aucun des chefs de liste ne souhaite reconnaître ouvertement que leurs electorats se mêlent.

La réponse de Deri a soigneusement contourné le problème, et a souligné la position compliquée d’Odeh à la tête d’une lourde cacophonie d’idéologues.

« Je connais la situation dans le secteur arabe », a déclaré Deri, ajoutant qu’il avait visité les villes et villages arabes bédouins dans le Nord.

Mais les députés arabes, a-t-il accusé, « sont plus intéressés par la question palestinienne que par les besoins des Arabes israéliens. Si cela change, nous pourrions en discuter ».

Aryeh Deri - 30 décembre 2014 (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Aryeh Deri – 30 décembre 2014 (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

C’était une parade élégante qui n’a pas cassé le message fondamental de Deri : « Tout le monde ici représente la classe moyenne, mais oublie les pauvres. Je visite le pays, la vraie terre d’Israël. Je vois les usines fermées, les simples ouvriers dont l’Israël repus ne se soucie pas ».

C’était une performance passionnée et tactique brillante, digne du Aryeh Deri dont les compétences politiques ont longtemps fait de lui, un animal politique extrêmement doué aux yeux des analystes.

Mais alors Deri est tombé à plat. Passant à Naftali Bennett, il a exigé de savoir pourquoi HaBayit HaYehudi avait rejeté la candidature de la star du football Eli Ohana, un héros culturel séfarade laïc. Ohana, a accusé Deri, a été rejeté du parti religieux de droite en raison de ses racines orientales.

Ayelet Shaked, n° 3 de HaBayit HaYehudi, avait dit aux militants du parti qu’elle avait entendu que Ohana était « intelligent », a rappelé Deri à Bennett. « Combien de temps devrons-nous vivre avec cette arrogance, au fait d’être traités d’ « intelligents » ? a-t-il demandé.

« Quel genre de question est-ce ? » rétorqua Bennett. « Ayelet Shaked est à moitié-irakienne. Le numéro 2 sur notre liste est Eli Ben-Dahan [qui est né au Maroc]. Je rejette la question ».

La réponse de Bennett était courte et dévastatrice – et aussi prévisible que le lever du soleil. Il a laissé Deri visiblement énervé et le laissant presque bègue.

Le leader du Shas était tombé dans le même piège que les autres candidats. Il avait brandi un argument qui était visiblemnt destiné à être utilisé dans une communication unilatérale, dans un communiqué de presse ou une vidéo de Facebook, pas pour un échange à deux voies où il pourrait être contrecarré grâce à des faits bien connus.
 
Bennett a eu un autre succès – grâce encore une fois aux attaques maladroites de ses adversaires.

La chef de Meretz, Zahava Gal-on, semblait agir comme son propre pire ennemi dans le débat, en réitérant le message clé de sa campagne, qu’un vote pour l’Union sioniste d’Isaac Herzog pourrait signifier un vote pour un nouveau gouvernement Netanyahu, puisque les deux étaient prêts à siéger dans une coalition d’unité nationale.

« Je n’ai entendu personne (d’autre) qui promette pas de ne pas siéger dans un gouvernement Netanyahu. Ils sont lâches », a-t-elle dit des autres dirigeants autour de la table.

Ce ton agressif l’a trahie quand elle a posé une question à Bennett.

« Comment se fait-il que vous et votre parti pensez que vous êtes un don divin pour le peuple ? » demanda-elle.

« Vous considérez les gays et les lesbiennes comme des sous-hommes, vous croyez que Arabes sont des citoyens de seconde classe, vous vous permettez d’inciter contre la gauche. D’où cela vient-il ? Vous êtes un parti d’extrême-droite. »

C’était un exercice maladroit et strident en injures qui a offert une victoire facile à Bennett.

« Vous pouvez me traiter de « fasciste » et d’autres qualificatifs – tout ce que vous voulez. Depuis des années vous donnez des coups bas à Netanyahu en disant qu’il avait assassiné Rabin. Mais je ne suis pas de cette génération. J’aime mon pays et je ne vais pas m’excuser pour cela. »

Quelques phrases au pied-levé sur son soutien aux possibilités d’emploi pour les femmes arabes et la réplique de Bennett à Gal-On était terminée.

Même Yair Lapid, un ancien présentateur de la télévision, a du faire face à des moments inconfortables causés par la nature improvisée du débat.

Tôt dans le débat, il a annoncé que plus de 100 000 unités de logement sont actuellement en construction en Israël grâce à ses efforts en tant que ministre des Finances, et que ces efforts vont faire baisser le coût du logement.

Mais Lapid s’est réfugié dans un mutisme inconfortable quand son adversaire centriste, Moshe Kahlon de Koulanou, a rétorqué que seulement 7 300 trousseaux de clés de maison ont été effectivement remis à des acheteurs réels l’an dernier.

Kahlon, un ancien ministre des communication populaire et crédité de la réforme du marché israélien des communications cellulaires, a passé beaucoup de temps à parler de lui et à s’insurger contre son ancienne maison politique, le Likud, qui dit-il, a « perdu de sa compassion. »

Mais Kahlon était un membre du gouvernement jusqu’en 2013, alors que la crise du logement a commencé en 2008, comme Naftali Bennett l’a, à juste titre, souligné.

Naftali Bennett dans une campagne de HaBayit HaYehudi (Crédit : YouTube)

Naftali Bennett dans une campagne de HaBayit HaYehudi (Crédit : YouTube)

Bon nombre des problèmes économiques au sommet de l’ordre du jour dans cette élection se sont aggravés pendant que Kahlon était ministre.

Bennett n’a pas accusé Kahlon de la création de ces problèmes, mais de partager la responsabilité de la classe politique dans leur non-résolution.

En fin de compte, le moment le plus efficace pour Kahlon est venu dans sa déclaration finale.

Les sondages montrent qu’il est l’homme politique favori des électeurs pour être le prochain ministre des Finances d’Israël, un fait que Kahlon a invoqué dans son simple appel final : « Si vous voulez que je sois ministre des Finances, j’ai besoin de pouvoir politique pour être ministre des Finances ».
 
Aucun des candidats actuels ne pouvait se vanter d’une victoire claire dans le débat. Mais il y a eu néanmoins un vainqueur et trois perdants.

Le pays tout entier a regardé ses dirigeants politiques s’engager dans un débat franc et qui n’ont pas hésité à s’attaquer aux problèmes économiques les plus aigus ainsi qu’aux questions sociales et politiques les plus douloureuses.

Mais trois personnes, Benjamin Netanyahu du Likud, Isaac Herzog et Yaakov Litzman de Yahadout HaTorah, n’étaient pas présents. Leurs calculs sont évidents : le cœur de l’electorat de Litzman ne regarde pas la télévision – ou du moins n’admet pas en public qu’il le fait.

Netanyahu, le favori pour le poste de Premier ministre, sent que sa participation comme un égal dans un débat à 10 risque de réduire sa position dans l’esprit de l’électorat.

Herzog, qui cherche à renverser Netanyahu, ne pouvait pas se permettre d’être considéré comme l’un des neuf alors que Netanyahu était absent. Lui aussi, a dû abandonner.

Mais le résultat n’était pas seulement que les deux hommes n’étaient pas représentés, mais que leurs partis, aussi, ont été écartés de ce qui aurait pu être l’émission politique la plus importante de cette élection.

Le vainqueur, alors, était l’électeur israélien, qui a eu droit à un traitement global et sans faille de la politique nationale, y compris occasionnellement le bon, le mauvais et le laid.