Lorsque Benji Lovitt a publié sur le blog eJewishPhilanthropy un article, désormais très lu et partagé, où il regrettait l’absence de visites de start-ups, de temps passé à la plage ou dans le quartier chic de Nevé Tzedek lors des voyages Taglit, il n’avait pas imaginé qu’il attirerait les foudres des responsables du programme.

« Je ne pensais pas que ça ferait polémique », raconte Lovitt, 39 ans, originaire de Dallas, qui a fait son alyah il y a sept ans de New York et qui gagne aujourd’hui sa vie comme comédien, en se produisant notamment devant des groupes Taglit, un programme de 10 jours en Israël destiné aux jeunes Juifs.

« Je suis peut-être naïf, mais je ne pensais pas qu’ils seraient sur la défensive. » Mais ce fut le cas. La réponse faite à Lovitt fut rapide, mais pas forcément aussi pénétrante que Taglit aurait voulu.

Le premier à réagir fut Zohar Rahiv, vice-président du département d’éducation de Taglit et universitaire israélien, qui a passé 15 ans à étudier et enseigner les études juives aux Etats-Unis, notamment à Oberlin College,

Ce qui dérange le plus Raviv est ce qu’il qualifie de disparité entre la perception que « certaines personnes » ont de Taglit et la réalité du programme.

« La plupart des discours sont fondés sur la perception et non sur la connaissance », dit-il. Raviv estime que Taglit a « une plus grande portée et est plus introspectif que ce que décrit la critique, et cela [la critique] m’ennuie. »

Selon Raviv, « rien n’est sacré » au moment de planifier un itinéraire Taglit.

« L’un de nos principaux objectifs est de donner une image d’Israël en dix jours, ce qui est une tâche herculéenne », explique-t-il. « Nous voulons présenter le pays dans toute sa complexité et rendre possible [pour les participants] une première rencontre, qui montre Israël tel qu’il est, et non tel qu’ils l’imaginaient. »

Sur ces critères, « tout peut être envisagé » lors de la planification des itinéraires. Raviv soutient que cette liberté indique la volonté de Taglit de ne jamais présenter un récit unique, mais de faire sortir les participants de leur zone de confort juive et de présenter Israël dans sa pleine complexité, celle d’un État moderne et dynamique.

Un jeune homme en pleine conversation avec un chameau - Taglit (Crédit : Melanie Fidler/Flash 90)

Un jeune homme en pleine conversation avec un chameau – Taglit (Crédit : Melanie Fidler/Flash 90)

Autrefois, les voyages Taglit prévoyaient un week-end à Tel Aviv, mais « cela est devenu un débat », explique Gil Troy, professeur d’Histoire à l’université McGill, qui vit en Israël et préside le comité éducation du programme.

« L’un des défis est que Tel Aviv représente, au mieux et de nombreuses manières, une expérience individuelle alors que Taglit est une expérience de groupe. Savoir comment goûter Tel Aviv peut représenter un défi. »

Mais il s’agit d’une question ancrée dans un débat plus large sur la façon dont les Juifs américains perçoivent Israël et sur la façon dont les Israéliens veulent que les Juifs perçoivent la nation juive.

Cette lutte oppose le sionisme, ou Israël, à la diaspora, juge Momo Lifshitz, fondateur d’Oranim, un tour-opérateur qui a fait voyager des milliers de personnes avec Taglit. Lifshitz est aujourd’hui PDG de Lirom Global Education

« C’est une bataille entre Israël comme lieu de vie, et la Terre sainte que les Américains voudraient que nous soyons », affirme t-il.

« Le versant américain de Taglit souhaite faire venir des gens en Terre sainte, ils se servent du programme comme d’un outil identitaire pour les Juifs américains. [Mais] les faire venir à Tel Aviv, c’est les faire venir en Israël. Tel Aviv est une immense tentation pour les jeunes ; ils s’y sentent plus à l’aise que n’importe où aux Etats-Unis, même New York. C’est quelque chose de spécial. »

« Ils se disent, je pourrais vivre ici, je me verrais bien ici », ajoute-t-il. « Ils veulent aller à la plage et dans les cafés. Il y a quelque chose de cinétique à Tel Aviv. Mais Taglit veut faire d’Israël la Terre sainte ; ce n’est pas lié à l’alyah. »

Lifshitz pense que les chiffres actuels de Taglit témoignent de cet échec. En 2008, il a fait venir 214 bus Taglit pour un total de presque 9 000 personnes.

Aujourd’hui, les chiffres sont en baisse, avec plusieurs milliers de participants de moins que les années précédentes. La liste d’attente est également moins importante qu’auparavant.

Des jeunes filles au mur des Lamentations pendant leur séjour à Taglit (Crédit : Melanie Fidler/Flash 90)

Des jeunes filles au mur Occidental pendant leur séjour à Taglit (Crédit : Melanie Fidler/Flash 90)

« Il y avait une vision, qui rattachait à quelque chose de grand », se souvient-il. « Et Tel Aviv était tout en haut de la liste. Aujourd’hui, ils [les participants] ne peuvent pas sortir librement le soir. Le message c’est qu’Israël n’est pas un endroit sûr. Vous emmenez des jeunes de 25 ans qui vivent à New York et vous leur dites qu’ils doivent rester enfermés à l’hôtel. »

De son côté, Lovitt précise que son article n’était ni une confrontation entre Tel Aviv et Jérusalem, ni un plaidoyer anti-Taglit. Il s’agissait d’une « re-priorisation ».

« J’ai l’impression que la gouvernance sur ce sujet doit venir d’un haut, étant donné qu’il s’agit d’un programme à l’échelle de la communauté », dit Lovitt.

« Cet article a été partagé et ‘liké’ des milliers de fois. Et si Zohar Raviv a pris la peine de répondre à ma petite personne, cela fait clairement des vagues. J’imagine que c’est plus important que je ne le pensais. »

Des participants de Taglit à la mer Morte (Crédit : Mélanie Fidler/Flash 90)

Tongues à la mer Morte (Crédit : Mélanie Fidler/Flash 90)