Peu d’Israéliens peuvent prétendre être sortis vainqueurs d’une confrontation avec le gouvernement américain. Mais Danny Dayan, un militant de droite de premier plan, qui caresse l’espoir de rentrer à la Knesset, insiste sur le fait que dans la lutte sur l’avenir des implantations juives en Cisjordanie, il a gagné et la Maison Blanche a perdu…

En 2007, Dayan a été invité à prendre la barre du Conseil de Yesha, l’organisation qui défend les habitants des implantations. Bien que partisan de longue date du « Grand Israël », il a d’abord hésité. Ehud Olmert était Premier ministre à l’époque. Il avait remporté l’élection sur une plate-forme visant à des retraits territoriaux israéliens ; Dayan, lui, faisait partie des déçus du désengagement de Gaza en 2005 et avait déjà quelque peu perdu ses illusions.

« Cela ressemblait à une mission impossible », a-t-il rappelé dans une interview récente. Mais finalement, il a décidé de briguer la présidence. Cinq minutes après avoir été élu, l’un des militants qui l’avait persuadé d’y concourir lui a soufflé : « Maintenant que vous avez réussi, je tiens à vous dire que c’est vous qui êtes contre les Etats-Unis », se souvient Dayan en riant. « Cela m’a donné beaucoup de confiance », a-t-il ajouté ironiquement.

Mais quand on lui demande qui a gagné – lui ou bien le leader du monde libre – Dayan a une réponse presque aussi immodeste que sans équivoque : « Il n’y a aucun doute que le Conseil de Yesha a gagné. »

Malgré toute la pression de l’administration américaine, la Judée et la Samarie sont encore aux mains des Israéliens, a-t-il expliqué, en utilisant le nom biblique de la Cisjordanie. Durant son mandat, a-t-il ajouté, le nombre d’Israéliens qui y résident a augmenté de 35 %, et pas une seule communauté n’a été évacuée [sauf pour Migron, qui a été déplacée à une parcelle adjacente]. Par ailleurs, et c’est peut-être le plus important pour lui, la réalité d’un Etat palestinien « est aujourd’hui plus éloignée que jamais ».

Quelque 390 000 Israéliens vivent actuellement en Cisjordanie, sans compter Jérusalem-Est, déclare Dayan, citant des chiffres du ministère de l’Intérieur. « Je suis convaincu qu’à un moment donné de mon mandat de président, les implantations de Judée-Samarie sont devenues irréversibles. »

« Ce n’était pas facile d’être le patron de Bennett ; il est très indépendant et très opiniâtre. »

Adversaire de la solution à deux Etats et d’un Etat palestinien, Dayan, 60 ans, se présente sur la liste de HaBayit HaYehudi, le parti de Naftali Bennett, avec à la clé, un poste de député à la Knesset. Entre Dayan et Bennett, ce sont des retrouvailles en quelque sorte : quand Dayan a présidé le Conseil de Yesha, il a embauché Bennett en tant que directeur exécutif, et c’est lui qui l’a sélectionné parmi quelques candidats.

« Ce n’était pas facile d’être son patron », assure Dayan à propos de Bennett. « Il est très indépendant et très opiniâtre. »

Lors des dernières élections, Dayan a soutenu le Likud, principalement parce qu’il ne s’entendait pas avec Bennett. Maintenant qu’il a rejoint le parti des sionistes-religieux, Dayan est catégorique sur le fait que son ancien employé ne sera pas son nouveau patron. «En politique, il n’y a pas de patrons. Il sera le chef de mon parti, mais pas mon patron. C’est la façon dont je vois les choses. Je suis sûr qu’il les voit lui aussi de cette façon.  »

Idéologiquement, les deux hommes envisagent les choses à peu près du même œil. Mais il y a des différences significatives dans la personnalité de Bennett et celle de Dayan, dont les analystes disent qu’elles pourraient profiter à leur parti avant les élections du 17 mars [les sondages actuels lui prédisent 15 sièges].

Bien que Bennett fasse partie du camp national-religieux, Dayan est résolument laïc ; c’est le second candidat non-orthodoxe du parti après Ayelet Shaked.

Interrogé pour savoir s’il croit en Dieu, Dayan a d’abord refusé de répondre, disant qu’il n’était pas d’accord pour aborder les questions théologiques dans l’interview. Il a estimé, cependant, qu’il a l’intention de voter avec la faction sur les questions de religion et d’Etat, et que, s’il ne voit « rien de mal » dans les mouvements conservateur ou réformé, « pour moi, c’est l’orthodoxie qui représente la religion » [Après l’interview, il nous a envoyé un texto pour dire qu’il ne croyait pas en Dieu].

Mais ce n’est pas seulement cette perspective-là qui fait de Danny Dayan un homme tout de même un peu à part dans HaBayit HaYehudi. Le mouvement des implantations est souvent considéré comme insulaire, détaché de ce monde et messianique ; Dayan, lui, est polyglotte et cosmopolite.

Dayan s’habille en costume cravate quand le stéréotype du sioniste-religieux porte une large kippa tricotée et marche pieds nus dans ses sandales. Sans compter que Dayan parle couramment trois langues et a visité quelques 80 pays, du Brésil à l’Islande en passant par le Kazakhstan.

Le dirigeant du Conseil de Yesha Dani Dayan s'adressant aux résidents des implantations manifestant devant les bureaux du Premier ministre Benjamin Netanyahu à Jérusalem le 21 november 2010 (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Le dirigeant du Conseil de Yesha Dani Dayan s’adressant aux résidents des implantations manifestant devant les bureaux du Premier ministre Benjamin Netanyahu à Jérusalem le 21 novembre 2010 (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Après avoir démissionné du Conseil de Yesha en 2013, il est devenu son « ministre des Affaires étrangères », un poste qu’il a créé pour représenter le mouvement des implantations dans les coulisses du pouvoir au sein de différentes capitales du monde.

C’est à ce poste que Dayan a pu être invité à la Maison Blanche et au Département d’État des États-Unis, faisant de lui le premier chef de ce mouvement à bénéficier d’un tel honneur. « Je profite de la curiosité autour de cette vision exotique d’un colon en costume-cravate, parlant bien l’anglais », a-t-il reconnu.

Il a rencontré des hauts fonctionnaires de gouvernements européens et de nombreux Américains, mais a refusé de donner des noms, conscient que cela pourrait mettre en péril ses contacts. « Je préfère tenir cinq réunions secrètes qu’un meeting public. »

« Alors que Bennett dit que vous pouvez ignorer le monde entier, Dani Dayan dit que vous pouvez convaincre le monde entier »

Plus que tout, c’est la capacité de Dayan à présenter l’entreprise des implantations sous le couvert d’être un diplomate occidental qui le rend si précieux au parti sioniste-religieux, a noté Akiva Eldar, journaliste israélien et membre de longue date du camp de la paix.

« Il est laïc et ouvert au dialogue avec le monde – en cela, il représente un complément parfait à Bennett », ajoute encore Eldar. Le style de Bennett est conflictuel et agressif ; Dayan parle d’une manière calme et diplomatique. « Il est très agréable, mais cela est trompeur », a-t-il poursuivi. « Alors que Bennett dit que vous pouvez ignorer le monde entier, Dani Dayan dit que vous pouvez convaincre le monde entier. Et cela, c’est très dangereux. »

Dayan et Bennett lors d'une conférence le 14 décembre 2014 (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Dayan et Bennett lors d’une conférence le 14 décembre 2014 (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Dayan n’est pas moins radical dans ses vues sur les Palestiniens que Bennett, « mais les gens regardent le style et pas le contenu » a déclaré Eldar. Pour la gauche d’Israël, une droite à la voix calme et aux manières douces est plus dangereuse que Bennett ou Avigdor Liberman, estime-t-il. Dayan pourrait attirer beaucoup de jeunes laïcs de droite qui cherchent un substitut politique à Yisrael Beytenu, qui vient de s’empêtrer dans un énorme scandale de corruption.

Dayan devrait être dans le Top 5 du parti aux primaires du 14 janvier, selon Eldar, et doit donc être vu comme un concurrent réaliste pour le poste de vice-ministre des Affaires étrangères.

Alors que Dayan se déclare préoccupé par le manque d’éducation sioniste et juive dans les écoles laïques, son travail à la Knesset devrait se concentrer sur la question palestinienne. Comme il l’a fait à la tête du Conseil de Yesha, il estimera probablement que sa mission première est de convaincre les dirigeants de la communauté internationale que la solution à deux Etats n’est qu’une chimère.

« Mon intention, c’est de mettre le doute dans leurs têtes. Et je suis sûr d’avoir fait ce qu’il fallait », lance-t-il à propos de ses nombreuses rencontres à Washington, Bruxelles et autres capitales.

Lors de ses rencontres avec des hauts fonctionnaires, il ne cherche pas à les convaincre d’abandonner leur soutien à un Etat palestinien pour des raisons idéologiques mais leur explique que cette éventualité est impossible. « Ce que je remets en question, c’est de poursuivre la formule basée sur deux Etats. Je n’ai même pas à essayer de les convaincre que c’est une mauvaise idée. Je me concentre avec eux sur l’idée que, de toute façon, cela ne peut même pas arriver. »

Les dirigeants du monde ne l’admettront jamais publiquement mais « l’ensemble de la communauté internationale comprend » qu’il n’y aura pas d’Etat palestinien en Cisjordanie, selon Dayan, « au moins à court et à moyen terme ».

Pour lui, les votes récents dans plusieurs pays de l’UE visant à reconnaître un Etat palestinien doivent être considérés comme des gestes sincères visant à « remplacer l’effort réel » pour mettre en œuvre une solution à deux Etats. La communauté internationale n’a tout simplement pas le courage de dire aux Palestiniens, de manière directe, que leur rêve ne se réalisera pas, avance-t-il.

« Nous allons devoir inventer une structure politique entièrement nouvelle »

Né à Buenos Aires en 1955, Dayan a grandi dans une maison résolument sioniste. Un portrait de Zeev Jabotinsky ornait le mur de l’appartement de ses parents et c’est Menahem Begin qui a été le « sandak » de son frère aîné [celui qui reçoit l’honneur de porter le bébé lors de sa circoncision], mais son frère, lui, est devenu un militant de gauche… Dayan lui-même a rencontré Begin quand il avait 10 ans, lors de la visite du Premier ministre en Argentine. « Pour moi, il était une légende », a-t-il rappelé.

En janvier 1971, à l’âge de 15 ans, Dayan immigre en Israël avec sa famille. Après sept ans et demi dans l’armée, il commence à travailler pour une société de logiciels et peu de temps après cofonde sa propre entreprise, Elad Systems, qui est devenue une énorme réussite. À l’âge de 50 ans, il vend la moitié de la société, ce qui lui permet de prendre une retraite confortable et de se consacrer à temps plein à son activisme politique.

Aujourd’hui, il représente l’un des visages éminents de la droite israélienne la plus intransigeante, dont les idées sur le conflit israélo-palestinien circulent même dans le New York Times (orienté à gauche).

Pourtant, contrairement à beaucoup de membres du parti de Bennett, il ne pousse pas à l’annexion immédiate de tout ou partie de la Cisjordanie.Dayan appelle plutôt à l’amélioration du statu quo existant. En d’autres termes : améliorer les conditions de vie des Palestiniens en Cisjordanie, parce que dans les 20 prochaines années il n’y aura pas de changement pour eux en termes de réalisation d’un Etat.

« Je remets en cause. Je jette le doute sur ce à quoi croient les gens. Soudain, les colons ne sont plus le diable mais des personnes avec qui vous parlez »

À long terme, estime Dayan, la Jordanie devra constituer une partie de la solution. Mais contrairement à la formule ancienne et simpliste « la Palestine est la Jordanie », il suggère « un arrangement fonctionnel et non pas un arrangement territorial. Nous allons devoir inventer une structure politique entièrement nouvelle », explique-t-il. Dans sa vision, il y aura deux États – Israël à l’ouest du Jourdain, et la Jordanie/Palestine à l’est, avec des « responsabilités partagées » sur la Cisjordanie. Les Palestiniens qui y vivent pourront vivre là où ils sont, mais ils seront régis par l’Etat situé de l’autre côté du fleuve.

« Je sais qu’aujourd’hui vous êtes encore sous le charme de la solution à deux Etats, mais cela ressemble à de la science fiction politique », assure Dayan. Mais l’idée n’est pas aussi excentrique que cela puisse paraître, explique-t-il encore en citant un professeur de science politique canadien qui lui a confié que la souveraineté est une notion en plein développement et que sa vision pour Israël et les Palestiniens pourrait bien se concrétiser un jour.

Bien sûr, ses nombreux interlocuteurs de la communauté internationale « n’achètent » pas son plan, ou celui des autres membres de son parti, et Dayan le sait bien. « Mais nous sommes ici pour du long terme, pour un marathon », a-t-il déclaré.

« Je remets en cause. Je jette le doute sur ce à quoi croient les gens. Soudain, les colons ne sont plus le diable mais des personnes avec qui vous parlez. » Tenir des réunions avec les leaders mondiaux ne constitue pas un exploit en soi, a-t-il ajouté, « mais dans chacune de ces rencontres, on fait de petites incursions, et celles-ci peuvent devenir des percées. »