Je le remarque quelques secondes avant qu’il ne me reconnaisse. Il est assis, accoudé dans un bar de Neve Tzedek, en train de boire une tasse de thé et plongé dans un livre en anglais. Il a le look du gars tendance.

Difficile de croire que c’est Mossab, le Prince Vert comme on l’a surnommé, le fils du leader du Hamas en Cisjordanie, le cheikh Hassan Youssef.

J’ai rencontré Mossab pour la première fois il y a dix ans quand son père a été libéré de prison. Il avait l’air très différent – en surpoids, lunettes, portant une veste de motard en cuir. Dans son apparence quelque chose ne collait pas. Tellement déconnecté du monde du Hamas qui l’avait vu grandir et dans lequel il avait été exploité. Mais à Tel Aviv, dans ce bar au menu végétalien, on dirait qu’il est devenu à sa place.

Il se retourne et sourit : « Habibi ».

Une des premières choses que tout étudiant en journalisme apprend, c’est que celui qui écrit ne fait pas partie de l’histoire. Il doit toujours rester à distance. C’est-à-dire rester à distance de ses sources. Ils ne peuvent pas devenir des copains.

Voilà pour la théorie.

Mais ces règles ont toujours des exceptions. Et Mossab en est devenu le premier exemple pour moi. C’est maintenant un ami. Et voilà où j’en suis. En train d’écrire un article sur mon ami Mossab, qui est à Tel Aviv pour la première du documentaire consacré à sa vie, le Prince Vert, réalisé par Nadav Schirman.

Et malgré le fait que j’ai rencontré Mossab d’innombrables fois au fil des années, et malgré le fait que je connaisse son histoire de l’intérieur et de l’extérieur (je l’ai révélée dans Haaretz il y a quatre ans), il ne manque jamais de me surprendre.

Je le regarde et je vois que quelque chose a changé. Ce n’est pas seulement la perte de poids que j’avais remarqué il y a quelques jours lors d’une projection à la Cinémathèque de Jérusalem.

Il était monté sur scène avec une légèreté toute nouvelle dans sa démarche. Et je ne pouvais pas m’empêcher de sourire en le trouvant tellement telavivien. L’aspect sauvage qu’il avait quand j’ai révélé son histoire avait disparu et cédé la place à un regard beaucoup plus humble.

L’homme qui était parti dans une croisade contre l’Islam semble maintenant être en paix avec lui-même et se concentre sur d’autres projets.

« Tu étais devenu un djihadiste contre le djihad » lui dis-je au cours de notre rencontre. « Comment as-tu réussi à te calmer ? »

Mossab, le « Fils du Hamas », qui était un agent du Shin Bet depuis dix ans, qui a réussi à déjouer des attaques meurtrières et découvert des cellules terroristes, me raconte comment il est devenu un végétalien qui médite et fait du yoga tous les jours. « Cela a changé ma vie », commence-t-il.

Et notre conversation tourne autour de la nourriture, du yoga… Il m’affirme qu’il a atteint un degré où il souhaite nettoyer son corps de tout le poison qui était à l’intérieur.

« Cela m’a rendu plus stable mais aussi plus fort. Mentalement et physiquement. J’ai arrêté mes activités politiques au cours des deux dernières années. J’ai voulu une vie plus saine et plus simple. Je fais cuire ma nourriture végétalienne moi-même, je dors parfois sur un tapis, je médite, je fais du yoga chaque jour depuis trois ans. J’en avais besoin pour faire face aux traumatismes du passé ».

Es-tu seul ? As-tu des relations ?

« Je suis seul. Et je ne cherche pas une fille israélienne. Je ne suis pas gay si c’est ce que tes lecteurs se demandent ».

Qu’en est-il de ta famille? Es-tu en contact avec ta mère et ton père ?

« Depuis que mon histoire est sortie [en 2010], je n’ai pas parlé avec eux. Je n’ai pas essayé et je ne le désire pas ».

Mossab sait que je suis en contact avec son père, Hassan Yousef, le cheikh, par qui j’ai appris à connaître Mossab. Il me demande de lui parler de notre dernière entrevue, il y a un mois à Ramallah. Je lui dis que je suis souvent surpris de voir combien son père est différent en public, à des rassemblements et à des discours, que quand il est en privé.

A Tel Aviv, Mossab logeait dans l’un des hôtels de la ville et il a rencontré presque tous les jours Gonen ou « Captain Louie », son ancien resppnsable au Shin Bet.

Gonen a été lâché par le Shin Bet après que des irrégularités financières aient été découvertes dans son travail. Certaines d’entre elles avaient à voir avec Mossab.

Les deux hommes qui sont devenus de bons amis après que Mossab soit parti en Californie et Gonen quitté le Shin Bet, sont apparus ensemble à la première du film. Même sur scène, face à des centaines de fans enthousiastes, leur langage corporel indique quelque chose de confortable et de naturel, comme s’ils étaient frères.

Malgré l’absence de toute ressemblance physique entre les deux. L’un, fils d’un général de l’armée israélienne, est blond et trapu, l’autre, fils d’un chef du Hamas, est mince et basané.

Mossab avait d’autres responsables sur lesquels il ne parle pas beaucoup. « Capitaine Ziad avait vraiment un esprit aiguisé » se souvient-il à propos de l’un d’eux. « C’était le responsable le plus intelligent que j’ai eu. Il y en avait d’autres, comme Tamer, avec qui ça n’a pas marché ».

Pourquoi as-tu quitté le Shin Bet ?

« A cause de leur absence de confiance en moi. Pendant dix ans, j’ai été humilié tant de fois : les agents, les responsables, les gardes, les soldats aux checkpoints. Et même à cause des coups que j’ai pris parce qu’ils avaient des soupçons sur moi. Mais la pire humiliation, cela a été avant mon départ. Ils ne voulaient pas croire en moi ».

« Je voulais déjà les quitter parce qu’il y avait une baisse des attaques [contre les Israéliens]. C’était déjà à l’époque où les attentats-suicide avaient cessé. J’ai travaillé avec eux [le Shin Bet] afin de sauver des vies humaines. Puis ils m’ont poussé à rester et un jour ils ont décidé que je devais passer au détecteur de mensonges. Je n’ai pas réussi à passer la question de savoir si j’avais planifié des attaques contre l’Etat d’Israël. »

« J’ai travaillé avec eux [le Shin Bet] afin de sauver des vies humaines. Puis ils m’ont poussé à rester et un jour ils ont décidé que je devais passer au détecteur de mensonges. Je n’ai pas réussi à passer la question de savoir si j’avais planifié des attaques contre l’Etat d’Israël. »

« Ils m’ont retenu pendant quelques jours dans un sous-sol à Jérusalem et pensaient que je cachais quelque chose de gros. Ils m’ont alors libéré seulement après un autre passage au détecteur de mensonges. Imagine ! Te faire ça après dix ans de travail avec eux. Et ça m’a cassé. Je t’assure, si c’avait été Gonen et pas un autre responsable, je travaillerais toujours pour le Shin Bet ».

Et maintenant, tu entres en Israël facilement ?

« Non, certainement pas. J’ai besoin d’un visa du consulat à chaque fois, et il y a un peu de bureaucratie. Les producteurs du film m’ont aidé cette fois mais ça n’a pas vraiment suffi. Regarde, j’ai besoin de demander un visa à chaque fois pour entrer dans un pays j’ai servi pendant dix ans ».

« Je dois dire que, quand je suis ici, je sens un sentiment d’appartenance, le sentiment que je suis à la maison. Je ne sais pas comment l’expliquer. Les gens, les rues, l’ambiance, tout m’apparaît familier et chaleureux. Quand je suis venu ici en tant qu’agent, tout se faisait en secret. Ils ont couvert mon identité. Je suis passé par la fenêtre si l’on peut dire. Cette fois, je suis passé par la grande porte. C’est une expérience merveilleuse ».

En effet, il est assez étonnant que cet homme, qui a reçu bon nombre de promesses pendant sa période d’agent n’ait pas encore obtenu la citoyenneté israélienne ou un passeport qui lui permettrait de vivre ici en tant que résident permanent.

Mossab lui-même ne cache pas sa colère envers l’Etat, et le Shin Bet en particulier, pour avoir – d’après lui – fait pression sur le FBI pour qu’il quitte les Etats-Unis.

« Etait-il nécessaire de me traiter de cette façon ? Depuis trois ans, je me suis battu pour être autorisé à rester en Amérique, en raison de la pression du Shin Bet pour m’y expulser, entre autres ».

Un tribunal a finalement annulé l’ordonnance d’expulsion, ce qui a permis à Mossab Hassan Youssef de rester aux États-Unis.

« Je voudrais le leur dire, aux personnes responsables. On ne peut combattre l’obscurité si on en fait partie. Je n’aime pas que la justice soit violée, et je ne comprends pas comment un Etat, un gouvernement, ne fassent rien quand un de ses soldats se noie. Si c’est la façon dont il agit envers ses propres soldats, comment peut-il agir envers ses ennemis ? ».

Puisque nous parlons des ténèbres… Dans le film, tu parles, pour la première fois du viol que tu as subi à l’âge de 5 ou 6 ans. Pourquoi maintenant ?

« Je pense que j’avais honte, malgré le fait que je n’avais rien à me reprocher. J’ai été violé par quelqu’un dans ma famille éloignée, et une partie de mon retournement, au-delà de ce fait, c’est que je lui ai pardonné. »

« Le pardon m’a aidé à guérir et à me reconstruire. J’aurais pu me venger. Quand j’ai grandi, j’ai eu un fusil, j’avais des gens avec moi, j’aurais pu le tuer – mais je lui ai pardonné. Et cela est venu d’une force intérieure, pas d’une faiblesse. Cela fait partie de ma vision du monde. Et aujourd’hui, cette personne est mariée avec des enfants. C’est sûr, j’ai été gêné pendant une longue période ».

« Et quand je travaillais pour Israël, cela aussi a été lourd à porter. Mais je vous le dis, il n’y a pas de honte à sauver des vies humaines – Israéliens et Palestiniens. En fin de compte, je l’ai fait par amour pour les gens, et c’est la même chose pour ce que j’essaie de faire aujourd’hui. J’aime ma vie et je veux continuer à diffuser ce message d’amour ».

Comment réagis-tu à toutes les accusations portées contre toi venant des Palestiniens ? Ils te considèrent comme un traître, un espion, la totale…

« Je ne le prends pas vraiment mal. Je ne peux pas contrôler ce que pensent les autres. Notre vérité est déformée, parce que nos esprits sont trop étroits pour absorber des choses que nous ne pouvons pas comprendre. Je ne me vois pas comme un héros, ni comme un traître. Je suis une personne qui a grandi dans des circonstances difficiles, et je crois que j’ai pris les bonnes décisions ».

« Je ne me vois pas comme un héros, ni comme un traître. Je suis une personne qui a grandi dans des circonstances difficiles, et je crois que j’ai pris les bonnes décisions ».

« Je regarde mon cas et je vois l’injustice. Je vois une famille, des liens du sang qui ont été brisés à cause de la politique. Je vois un père qui a sacrifié son fils, et un fils qui a trahi son père. Et ce qui me vient à l’esprit c’est que cette situation personnelle ne fait pas de distinguo entre Palestiniens et Israéliens. »

« L’injustice est partout. Je ne me bats pas seulement pour moi. Je veux croire que ce que je fais maintenant, ici, en diffusant mon histoire, que ça vaut la peine de lutter pour, et que tout ce sacrifice n’aura pas été fait pour rien ».

Mossab et moi nous séparons. Peut-être nous retrouverons-nous à l’issue de cette visite, peut-être pas.

Mais je suis certain que lors de notre prochaine entrevue, il me surprendra encore.

Encore une autre histoire que je ne connaissais pas.

Encore une autre part d’ombre ou de lumière dans sa vie dont je ne suis pas au courant.