« Le grand cahier » est l’adaptation sur grand écran du célèbre roman éponyme de l’écrivain suisse d’origine hongroise Agota Kristof, sur des enfants livrés à eux-mêmes pendant la Seconde guerre mondiale et confrontés à la cruauté des hommes.

Pour protéger ses jumeaux de 13 ans de la guerre qui fait rage en ville, une femme les dépose chez sa mère à la campagne, une vieille femme qu’elle n’a pas vue depuis une vingtaine d’années.

La grand mère, que tout le monde soupçonne d’avoir tué son mari, se révèle aussi méchante que sale. Pour manger et dormir à l’abri, les enfants devront travailler dur à la ferme.

Au village, personne ne leur viendra en aide, au contraire, si ce n’est une jeune fille qui leur apprendra à voler. La servante du curé n’est certes pas farouche avec eux, mais son antisémitisme est insupportable.

Quant au gradé nazi du coin, ses regards concupiscents en disent long sur ce qu’il souhaiterait faire aux garçons.

Jour après jour, comme le leur avait demandé leur père avant de partir à la guerre, les jumeaux vont écrire dans un grand cahier tous les événements qui rythment leur vie quotidienne, leurs réflexions sur un monde sans pitié qui les fera devenir les produits monstrueux de la haine.

Le réalisateur Janos Szasz décrit avec minutie le changement progressif qui s’opère chez ces enfants des villes, élevés dans l’amour et l’envie d’apprendre.

Privations et sévices

Après le déchirement de la séparation avec la mère, vient ensuite le temps des privations, des sévices corporels qu’on leur fera subir, puis qu’ils finiront par s’administrer eux-mêmes, pour s’endurcir et mieux résister.

Leur propre protection passera par la création d’une échelle de valeur bien à eux, dont chaque barreau pourrait être le reflet d’une scène vécue dans leur chair et leur coeur.

Le roman se déroulait dans un lieu non identifiable et pendant une guerre sans nom. Le réalisateur, qui n’a volontairement pas reproduit certaines des scènes les plus dures du livre, a choisi de transposer l’histoire en Hongrie lors de la Seconde guerre mondiale.

Son but était de « voir comment deux enfants apprennent à vivre et comment ils deviennent deux monstres, qui ont enfermé leurs sentiments dans une forteresse intérieure », explique-t-il dans les notes de production.

Janos Szasz voulait aussi « faire apparaître ce qu’est la guerre, son influence sur le caractère humain, la manière dont elle le modifie, ce qu’elle fait de deux enfants innocents, montrer tout ce qu’elle détruit ».

Laszlo et Andras Gyemant campent les jumeaux. Deux gamins que le réalisateur a mis six mois à trouver dans une région très pauvre de la Hongrie. « Ils ont une vie difficile et le travail très dur fait partie de leur quotidien. Il n’y avait rien à leur expliquer. Ils le savaient bien mieux que moi », résume-t-il.

Agota Kristof, décédée en 2011 à l’âge de 75 ans, est l’auteur de pièces de théâtre et de récits parmi lesquels une trilogie consacrée aux jumeaux Claus et Lucas, commençant par « Le grand cahier » (1986), puis « La preuve » (1988) et enfin « Le troisième mensonge » (1991).

Son oeuvre fut marquée par le thème de l’exil forcé — elle a du fuir avec son mari et son bébé la Hongrie en 1956 pour se réfugier en Suisse — , et un pessimisme qui n’a rien à envier à celui d’un Samuel Beckett ou d’un Thomas Bernhard.