Ces trois derniers jours, je me suis promené dans le centre-ville de Munich. Je me disais tout bas que si les Allemands voulaient envahir l’Autriche, ils pourraient le faire en quelques heures. Des centaines de policiers et des fourgons de l’armée patrouillaient dans les rues – certains en provenance des autres länders allemands. D’innombrables hommes et femmes marchaient en tenue anti-émeute pour protéger les participants de la cinquantième édition de la Conférence sur la Sécurité.

Le quartier dans lequel se trouve l’hôtel Bayrischer Hof avait l’air d’une zone de guerre urbaine. A l’intérieur, l’élite politique internationale s’est réunie pour rendre le monde, un endroit plus sûr.

Une vingtaine de chefs d’Etat et de chefs de gouvernement ont répondu présents, ainsi qu’une cinquantaine de ministres des Affaires étrangères et de la Défense – dont deux ministres israéliens et le chef de la diplomatie iranienne – se sont donnés rendez-vous dans la métropole allemande à l’occasion de la Conférence sur la Sécurité, la plus importante au monde.

J’étais à la recherche de scoops et souhaitais me faire des contacts. Car, parmi toutes ses délégations, beaucoup de nations ne sont pas en bons termes avec Israël. Je me suis rendu compte que les représentants des Etats sunnites étaient particulièrement avenants et étaient très positifs quand ils parlaient d’Israël et des Juifs en général. Néanmoins, ils refusaient d’accorder des interviews à des médias israéliens.

Par exemple, le ministre des Affaires étrangères du Qatar, Khalid bin Mohammad Al Attiyah, m’a serré la main chaleureusement, même après lui avoir dit que j’étais Israélien. « Je suis ravi que vous réagissiez ainsi », lui ai-je dit. « C’est normal, nous sommes frères », m’a-t-il répondu.

« Nous sommes frères », Khalid bin Mohammad Al Attiyah, ministre qatari des Affaires étrangères

Quand je lui ai demandé s’il avait pu aborder des questions de fond, il s’éclipsa rapidement et dit qu’il n’avait pas le temps d’en parler. Il a demandé à son assistante de prendre ma carte. Celle-ci devait me contacter et organiser une rencontre « pour discuter plus en détails ». « Vous avez ma parole, elle vous appellera », a-t-il promis avant de repartir.

Chère assistante du ministre des Affaires étrangères Al Attiyah, si vous lisez ce papier, j’attends encore votre coup de fil.

Pour les Israéliens, le point culminant de la conférence a eu lieu dans la soirée du 31 janvier. Tzipi Livni, négociatrice en chef des pourparlers israélo-palestiniennes, a rencontré son homologue palestinien Saeb Erekat pour discuter du processus de paix. Pendant l’événement, le prince saoudien Turki bin Faisal al-Saud, ancien chef des renseignements et ambassadeur, a créé la surprise. Alors que la ministre israélienne était en train de parler, il s’est levé de son siège et n’a pas tari d’éloges à son égard.

Dimanche, j’ai tenté une approche auprès du prince Turki, espérant obtenir quelques précisions sur sa réaction. Il était chaleureux mais a cordialement refusé ma demande. « Je n’accorde pas d’interviews tant que je ne peux pas vous inviter à Riyad », a-t-il répondu.

Dans ce cas, peut-être après mon voyage au Qatar ?

Ces représentants des Etats sunnites n’ont pas eu la moindre objection à parler avec un Israélien et à discuter de choses sérieuses. En revanche, quand je me suis adressé à un jeune membre de la délégation libanaise – un pays à majorité shiite – travaillant pour un think tank dans l’un des pays du Golfe, la situation s’est avérée toute autre. Il m’a serré la main et nous avons échangé quelques plaisanteries.

Mais quand j’ai voulu parler de questions politiques régionales, il a vite repris son sérieux et m’a suggéré de garder mes distances. « Je suis un citoyen libanais, c’est illégal », a-t-il observé. « Je suis contre cette loi, mais cela reste la loi. »

Je ne peux même pas envisager de lui téléphoner de mon portable israélien, il m’a assuré qu’il ne répondrait pas. « Faites la paix avec les Palestiniens. Après cela, nous parlerons », a-t-il suggéré.

Quant aux Iraniens, ils veillaient bien à ne pas fraterniser avec l’ennemi sioniste.

Samedi soir, quelques 120 participants étaient invités au traditionnel repas bavarois. Les invités n’étaient pas placés et pouvaient s’asseoir où bon leur semblait. A un moment, on pouvait même apercevoir trois Israéliens assis à la même table que le ministre afghan des Affaires étrangères, un Turc, deux journalistes allemands… et un responsable du ministère des Affaires étrangères iranien.

L’Iranien, âgé d’une trentaine d’années, était clairement mal à l’aise en présence des trois Israéliens –  un journaliste, un responsable du ministère de la Défense et Yossi Cohen, le conseiller à la Sécurité de Benjamin Netanyahu. Il m’a serré la main, puis sourit. Je me suis présenté et j’ai partagé mon enthousiasme d’être là, en terrain neutre. Il avait l’air terrifié et restait silencieux. Les autres Israéliens ont aussi tenté une approche. En vain. Après une quinzaine de minutes, le diplomate iranien s’est levé brusquement et a quitté la table. Il a sans doute choisi une autre compagnie, sans sionistes.

Moshe Yaalon (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Moshe Yaalon (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Il était si pressé de partir qu’il en a oublié ses dossiers et un carnet de notes. Je me disais que si j’avais pu lire et comprendre le farsi, j’aurais pu découvrir les plans du programme nucléaire iranien. Ceci étant improbable, j’ai donc laissé le carnet là où je l’avais trouvé. J’espère qu’il a fini par le retrouver… et que mon rédacteur en chef n’est pas en train de lire ces quelques lignes.

Même les plus hauts responsables israéliens se sont avérés être très amicaux avec la délégation iranienne. Dimanche matin, le ministre de la Défense Moshe Yaalon et les autres membres de la délégation israélienne (sauf Tzipi Livni et Yossi Cohen, qui étaient déjà repartis) ont écouté attentivement le discours de Mohammed Javad Zarif, le ministre iranien des Affaires étrangères.

Il y a quatre mois, Benjamin Netanyahu avait donné l’ordre à sa délégation de quitter le siège des Nations Unies pendant le discours du président iranien Hassan Rouhani à l’Assemblée générale. « Quand les dirigeants iraniens cesseront de nier l’Holocauste, d’appeler à la destruction de l’Etat juif ou encore de reconnaître l’Etat d’Israël, la délégation israélienne assistera à l’Assemblée générale », avait-il déclaré à l’époque.

Cette fois, les Israéliens n’ont pas bougé. Mais pendant toute la session d’une heure et demi, Israéliens et Iraniens n’ont pas échangé un regard.

« C’était bien que les Israéliens restent dans la salle. J’étais très content », a déclaré Omid Nouripour, un député allemand d’origine iranienne et l’un des porte-parole des Verts. « Pendant dix ans, nous n’avons rien accompli. Désormais, il y a une ouverture », a-t-il ajouté. « Nous ne saurons pas si les Iraniens sont sérieux si nous ne leur parlons pas. Cela va dépendre de leurs actions. »

Néanmoins, quand Moshe Yaalon est monté sur le podium pour faire son discours, la délégation iranienne a discrètement filé par la porte de sortie.

Un peu plus tard, j’ai interrogé un responsable iranien sur ce geste. Après tout, Moshe Yaalon était resté pendant le discours de Mohammed Javad Zarif, même s’il avait décidé de ne pas lui serrer la main.

Le diplomate était méfiant. Il ne voulait pas parler à la presse israélienne. Quand j’ai insisté, il a rétorqué que les Iraniens devaient partir pour Berlin immédiatement.

A la fin, un Iranien m’a parlé ! Il a quand même ajouté qu’il n’était pas autorisé à parler à la presse israélienne. « Personnellement, cela m’a fait plaisir de vous rencontrer. Après tout, nous sommes tous des êtres humains », a-t-il dit, maladroitement. Puis il est reparti, sans oublier son carnet de notes.