Les autorités du Kurdistan irakien prévoient d’organiser lundi un référendum d’indépendance au moment où la région autonome traverse la pire crise économique de sa jeune histoire.

« Le choc est sévère. Le gouvernement autonome fait face à une baisse des revenus qui se traduit par un report des investissements, un retard dans les paiements, notamment les salaires des fonctionnaires, le recours à l’emprunt domestique auprès de compagnies privées et étrangères, des banques ainsi que de l’emprunt extérieur », souligne un récent rapport de la Banque mondiale (BM).

« La crise budgétaire (…) a un effet négatif significatif sur la croissance économique », poursuit ce rapport.

Cette région, qui jouit d’une très large autonomie stipulée dans la Constitution irakienne adoptée en 2005, a bénéficié après la chute du dictateur Saddam Hussein en 2003 d’un engouement des investisseurs car elle faisait figure d’îlot de sécurité dans un pays plongé dans l’anarchie.

Tout lui souriait et Erbil, ville longtemps assoupie, se transfigurait avec la construction de tours, de bâtiments cossus, de centres commerciaux, d’hôtels où des hommes d’affaires étrangers résidaient en tentant de faire des bonnes affaires.

Mais ce bel édifice s’est effondré en 2014 avec la chute des prix du pétrole, l’offensive du groupe jihadiste Etat islamique (EI), l’arrivée de plus d’un million de déplacés et de réfugiés syriens et la rupture avec Bagdad qui a décidé de ne plus verser les 17 % du budget national, soit 12 milliards de dollars.

Les conséquences se sont faites immédiatement sentir puisque ce transfert représentait 80 % des recettes du budget de la région et les salaires, y compris ceux des combattants peshmergas ont été écornés.

Selon une étude de 2015 de la BM, « le déficit budgétaire et l’afflux de déplacés ont eu un impact négatif sur l’économie de la région. La croissance a connu une baisse de 5 % entre 2013 et 2014 tandis que le taux de pauvreté est passé de 3,5 % à 8,1 % durant la même période.

Un haut responsable du gouvernement du Kurdistan a affirmé à l’AFP que fin 2015 les fonctionnaires ont vu leur salaire diminuer de 60 % mais pire encore, depuis deux mois, les 1,2 million de fonctionnaires et retraités n’ont pas touché du tout leur rémunération.

Le Kurdistan produit en moyenne 600 000 barils par jour dont 550 000 b/j sont exportés via Ceyhan en Turquie.

Cette production inclut environ 250 000 b/j des champs de Kirkouk dont les Kurdes se sont emparés quand l’EI a pris le contrôle de Mossoul.

‘Criblée de dettes’

Pour Fathi al-Moudaress, conseiller du gouvernement de la région autonome, « la crise provient du fait que (le Kurdistan) a fait des revenus pétroliers sa source principale de revenus. Après deux ans de crise, le gouvernement de la région autonome a adopté des politiques d’austérité et de diversification des revenus, notamment via le tourisme, l’agriculture et l’industrie ».

Concernant le référendum sur l’indépendance, le moment choisi n’a selon lui pas d’importance, surtout « lorsqu’il s’agit de faire des choix décisifs ».

Mais pour Ruba Husari, experte sur le pétrole irakien, la crise est bien plus grave que ne le prétend le gouvernement du Kurdistan.

« Les coffres du Kurdistan sont vides et la région est criblée de dettes », explique-t-elle à l’AFP.

Son pétrole est vendu à l’avance contre des prêts auprès des traders comme Vitol, Trafigura, Glencore, Petraco qui prélèvent les barils comme paiement de dettes.

Le Kurdistan a ainsi emprunté plus de trois milliards de dollars auprès de ces compagnies au cours des trois dernières années qui sont remboursés par des barils chaque mois.

Récemment, il a emprunté un milliard de dollars auprès de la compagnie russe Rosneft pour payer des dommages à Pearl Petroleum, un consortium dominé par deux compagnies pétrolières émiraties avec qui le Kurdistan est en conflit. Rosneft sera aussi payé en barils de pétrole.

En outre, à cause de la baisse des cours du pétrole, le Kurdistan n’arrive pas à payer ses investisseurs qui développent des champs comme le groupe norvégien DNO ou l’anglo-turc Genel Energy et les dettes s’accumulent.

« Aussi, le gouvernement autonome du Kurdistan a conclu un nouvel accord avec eux en août en augmentant leurs profits et en élargissant leurs champs contre l’annulation des dettes », souligne Ruba Husari.

Aussi, pour elle, « le référendum orchestré par le président du Kurdistan Massoud Barzani est une fuite en avant pour rester au pouvoir alors que la situation économique est catastrophique ».

« Un vote positif en faveur de l’indépendance déclenchera des batailles sur plusieurs fronts, notamment dans les territoires disputés et il s’en servira pour rester au pouvoir », dit-elle.

Ankara, Téhéran et Bagdad envisagent des mesures de rétorsion

La Turquie, l’Iran et l’Irak ont appelé jeudi les autorités du Kurdistan irakien à annuler le référendum d’indépendance prévu lundi, faute de quoi ils envisageraient de se concerter sur des mesures de rétorsion.

Les chefs de diplomatie des trois pays ont tenu une réunion mercredi à New York en marge de l’Assemblée générale des Nations unies, au cours de laquelle ils ont réitéré leur « opposition sans équivoque au référendum » au Kurdistan irakien, selon un communiqué du ministère turc des Affaires étrangères diffusé jeudi matin.

Les ministres ont décidé « d’exhorter le KRG (les autorités du Kurdistan irakien, ndlr) à renoncer à tenir le référendum », et ont insisté sur « le besoin d’efforts internationaux concertés pour convaincre le KRG d’annuler » le scrutin.

Ils se sont par ailleurs « accordés pour envisager des mesures de rétorsion coordonnés » et souligné leur attachement à « l’intégrité territoriale de l’Irak », poursuit le communiqué.

La quasi-totalité des pays, à l’exception d’Israël, se sont prononcés contre ce scrutin.

L’Iran et la Turquie, eux-mêmes confrontés à des velléités séparatistes sur leur territoire, craignent qu’il ne fasse tache d’huile chez leur propre minorité kurde.

« Le référendum (…) risque de compromettre les gains durement acquis par l’Irak contre » le groupe Etat islamique, et « provoquer de nouveaux conflits dans la région », ajoute le communiqué turc.

Lors d’un discours à la tribune de l’ONU mardi, le président turc Recep Tayyip Erdogan a mis en garde les autorités du Kurdistan irakien : « Ignorer la position claire et résolue de la Turquie sur ce sujet pourrait mener à un processus qui priverait le gouvernement régional du Kurdistan irakien des opportunités dont il bénéficie actuellement », a-t-il déclaré.

L’opposition de la Turquie à l’indépendance du Kurdistan irakien est susceptible de compromettre la viabilité d’un éventuel Etat kurde, notamment parce que le Kurdistan irakien tire ses principales recettes de l’exportation du pétrole qui se fait via un oléoduc débouchant dans le port turc de Ceyhan.

La Turquie considère le PYD et sa branche armée, les Unités de protection du peuple kurde (YPG), comme une émanation en Syrie du Parti des travailleurs du Kurdistan turc (PKK), classé « organisation terroriste » par Ankara et ses alliés occidentaux.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan à Ankara, le 1er juillet 2017. (Crédit : Adem Altan/AFP)

Le président turc Recep Tayyip Erdogan à Ankara, le 1er juillet 2017. (Crédit : Adem Altan/AFP)

Il y a un mois, le président turc Recep Tayyip Erdogan, opposé aux ambitions kurdes en Irak, a répété que la Turquie « n’autorisera jamais » des milices kurdes à créer un Etat kurde dans le nord syrien.

Or, d’après M. Civiroglu, « les Kurdes voient cette expérience (électorale) comme une véritable mise en oeuvre du système décentralisé », un message « pour la Syrie en général ».

En Syrie, les Kurdes organisent de premières élections locales inédites

Par ailleurs, les Kurdes de Syrie se préparent à organiser à partir de vendredi de premières élections locales dans leurs régions, au grand dam de Damas et Ankara, déjà vent debout au sujet du référendum sur l’indépendance prévu lundi au Kurdistan irakien.

Estimés à 15 % de la population syrienne, longtemps opprimés sous le régime de Damas, les Kurdes ont profité de la guerre ravageant la Syrie depuis 2011 pour établir une autonomie de facto dans les territoires qu’ils contrôlent, dans le nord et nord-est du pays.

Incontournables dans la lutte contre le groupe Etat islamique (EI) du fait du soutien américain, les forces kurdes ont, au cours de leurs offensives anti-jihadistes, grignoté du terrain au-delà même des régions majoritairement kurdes.

Et, en mars 2016, les territoires semi-autonomes ont annoncé la création d’une « région fédérale », inquiétant la Turquie voisine et le régime de Bachar al-Assad, qui a qualifié le scrutin de « blague ».

Cette région fédérale est composée de trois « cantons » : Afrine, dans la province d’Alep (nord), Fourat, entre Alep et la province de Raqa (nord) et Jaziré, qui correspond à la province de Hassaké (nord-est).

‘Système fédéral’

Le scrutin inédit est divisé en trois étapes.

Vendredi, des élections dites « communales » sont organisées pour faire élire l’équivalent d’un comité dirigé par des « maires » et, le 3 novembre, un nouveau vote va faire émerger des « conseils municipaux ».

Enfin, le 19 janvier prochain, les habitants éliront des conseils législatifs pour chaque canton, ainsi qu’une assemblée législative pour toute la région fédérale.

Les Kurdes se défendent de toute velléité de partition de la Syrie, pays déjà morcelé par le conflit en cours, assurant que les élections n’excluent pas les minorités de leurs régions, notamment arabes.

« Ces élections viennent renforcer le système fédéral », a indiqué à l’AFP Saleh Moslem, co-président du Parti de l’union démocratique kurde (PYD), principale formation kurde en Syrie.

« Nous faisons partie de la Syrie (…), notre revendication n’est pas du tout comme celle du Kurdistan irakien », a-t-il assuré.

Dans cette région du nord de l’Irak bénéficiant depuis 1991 d’une autonomie qui s’est élargie au fil des ans, un référendum sur l’indépendance est prévu le 25 septembre. La quasi-totalité des pays se sont prononcés contre ce scrutin.

« En Syrie, c’est un premier pas, en Irak cela peut apparaître comme un dernier pas. Dans les deux cas il s’agit d’acquérir une légitimité locale et internationale », affirme pour sa part le géographe Fabrice Balanche, spécialiste de la Syrie.

Selon des experts, les partis kurdes d’opposition ne devraient pas participer à ces élections, et le scrutin devrait se jouer entre les formations qui administrent la région kurde syrienne.

« Ces élections seront un simulacre de démocratie car nous n’avons pas de multipartisme et de liberté », juge M. Balanche, qui rappelle que toutes les partis participants « sont membres d’une coalition dirigée par le PYD ».

A travers l’élection de vendredi, les autorités locales kurdes aspirent à un système semblable aux communes en Europe, avance Saleh Moslem. « Les villages, les arrondissements ou les quartiers seront organisés en communes comme en Belgique par exemple ».

A Qamichli, grande ville du nord-est à majorité kurde, des affiches électorales sont placardées dans les rues avec des slogans en langues kurde, arabe et syriaque.

« L’avenir de Rojava est entre vos mains », peut-on lire sur une pancarte, en référence au Kurdistan syrien.

« C’est la première fois que je participe à des élections kurdes », se réjouit Omar Abdi Hajji, la cinquantaine. « On n’aurait jamais rêvé de vivre un tel évènement ».

Pour le spécialiste des affaires kurdes, Mutlu Civiroglu, « il est important pour les Kurdes de montrer au régime que la situation dans le nord de la Syrie est différente maintenant: ce sont eux qui sont en charge, pas Damas ».