MILAN – Ce n’est pas tous les jours que les musulmans rompent le jeûne du Ramadan avec un repas casher donné par une soupe populaire Loubavitch.

Mais pour Adil Rabhi, qui a mangé des pâtes et des collations certifiées casher toute la semaine passée, cela devient la norme. Depuis lundi, Rabhi, un immigré marocain de 32 ans qui a vécu en Italie pendant ces 13 dernières années, passe son temps libre à faire du bénévolat au Memoriale della Shoah di Milano (le mémorial de la Shoah de Milan).

Il y a soixante-dix ans, la plate-forme 21, un vaste espace caverneux sous la gare centrale de la ville où le Mémorial de l’Holocauste se situe aujourd’hui, a été utilisé pour emmener secrètement les Juifs dans des trains à destination des camps de la mort. Cette semaine, il a été transformé en un refuge pour accueillir l’afflux d’hommes, de femmes et d’enfants qui ont fui la guerre, la faim ou la persécution en Afrique.

Au cours des dernières semaines, des milliers de personnes de Syrie et d’Érythrée ont traversé une Libye chaotique pour naviguer sur la mer Méditerranée afin d’atteindre les côtes italiennes.

Plus de 55 000 Africains sont entrés clandestinement en Italie depuis le début de l’année 2015, et ce, sans amis ni famille, beaucoup dorment d’un sommeil agité dans tous les recoins de gare, dans l’espoir de poursuivre leur voyage vers les pays d’Europe du Nord.

Avec l’aide de l’Union européenne, le gouvernement italien tente de trouver une solution à long terme pour ces réfugiés. Parallèlement aux initiatives politiques, de nombreuses organisations non gouvernementales, telles que la Fondazione Memoriale della Shoah di Milano (Fondation du mémorial de l’Holocauste de Milan), et des citoyens tentent aussi d’alléger leurs souffrances.

Immigré marocain, Adil Khabi a vécu en Italie pendant ces 13 dernières années. Aujourd'hui, il fait du bénévolat au Mémorial de l'Holocauste de Milan où il a été photographié le 23 juin 2015, contre le mur d'indifférence (Crédit : Rossella Tercatin / The Times of Israël)

Immigré marocain, Adil Khabi a vécu en Italie pendant ces 13 dernières années ; il fait du bénévolat au Mémorial de l’Holocauste de Milan où il a été photographié le 23 juin 2015, contre le mur d’indifférence (Crédit : Rossella Tercatin / The Times of Israël)

« Nous ne pouvions pas rester indifférent à une telle terrible crise humanitaire », a déclaré Roberto Jarach, le vice-président de la fondation et le vice-président de l’Union des communautés juives italiennes (UCEI).

Lors d’un entretien avec le Times of Israel, Jarach a expliqué que l’idée de mettre en place un abri au mémorial de l’Holocauste est particulièrement bienvenue car les réfugiés se réunissent déjà à la gare.

Jarach a souligné l’importance de donner un refuge à des gens dans un tel lieu hautement symbolique, mais il y avait aussi des préoccupations plus pratiques.

« La première nuit, nous avons remarqué que beaucoup de gens ont profité des toilettes pour laver leurs vêtements. Nous avions pensé à fournir des articles de toilette et des serviettes, mais [n’avions] pas pensé à ça. Je dois aller acheter des lavoirs, de la lessive et des séchoirs », a-t-il ajouté.

La zone où les réfugiés sont abrités a été séparé par un panneau du reste du mémorial qui  est ouvert aux visiteurs pendant la journée. Deux zones ont été désignées pour les lits pliants – une pour les hommes et une pour les femmes et les enfants – et la capacité d’accueil est de plus de 30 personnes.

La zone des femmes pour les réfugiés africains dans le Mémorial de l'Holocauste de Milan le 23 juin 2015 (Crédit : Rossella Teractin / The Times of Israël)

La zone des femmes réfugiées, au Mémorial de l’Holocauste de Milan, le 23 juin 2015 (Crédit : Rossella Teractin / The Times of Israël)

Sous le plafond en béton gris, qui tremble de temps en temps quand les trains circulent au-dessus, des hommes et des femmes ont déjà pris possession de leur lit et s’assoient dessus pour bavarder tranquillement en ce mardi soir. Ils sont tous originaires de l’Érythrée, épuisés et amaigris, mais clairement soulagés de se retrouver dans un environnement protégé.

Adil est l’un des bénévoles qui prend soin des réfugiés. Il parle arabe et a lui-même connu le traumatisme d’un voyage dangereux et épuisant pour arriver en Italie. Ce qui lui permet de mieux se connecter avec les migrants. Il passe chaque nuit dormir au mémorial avec les réfugiés, rendant son Ramadan plus difficile mais plus significatif.

« En grandissant au Maroc, j’avais des voisins juifs mais je ne sais pas beaucoup de choses sur l’Holocauste. Nous l’avons un peu étudié à l’école, mais j’ai découvert beaucoup plus [à ce sujet-là] après mon arrivée en Italie. La visite de ce monument pendant que nous préparions la salle pour les réfugiés était extrêmement intéressante et émouvante. Je pense que donner asile à ces personnes dans le besoin ici envoie un message étonnant », décrit-il au Times of Israel.

La plate-forme 21, qui abrite aujourd’hui le mémorial, a été oubliée de l’après Seconde Guerre mondiale jusqu’aux années 1990, quand elle a été redécouverte en tant que lieu crucial pour la préservation de la mémoire de l’Holocauste en Italie. Un mémorial a finalement été construit dont la construction s’est achevée en 2013.

Selon la fondation du mémorial, de tous les lieux européens impliqués dans les déportations, la plate-forme 21 est le seul site encore intact.

Autre que le quai de chargement d’origine, où les visiteurs peuvent marcher à travers deux voitures de fret d’origine, le mémorial dispose également d’une salle de témoignage et d’un Mur des noms, sur lequel les noms de tous les déportés de la gare centrale de Milan vers les camps nazis sont projetés.

L'extérieur du Mémorial de l'Holocauste de Milan sur le site de la plate-forme 21, où les Juifs ont été déportés vers les camps de la mort pendant la Seconde Guerre mondiale. (Crédit : Autorisation)

L’extérieur du Mémorial de l’Holocauste de Milan sur le site de la plate-forme 21 où les Juifs ont été déportés vers les camps de la mort pendant la Seconde Guerre mondiale. (Crédit : Autorisation)

Dans l’atrium du mémorial, qui est formé à partir de l’entrée originale de la station, les visiteurs voient le mur de l’indifférence, une structure grise et froide où est inscrit le mot italien « indifferenza » (l’indifférence).

Selon Liliana Segre, célèbre survivante italienne de l’Holocauste, l’indifférence de tant de personnes fut ce qui a rendu le génocide possible. Segre a été déportée à Auschwitz à partir de la plate-forme 21 en 1944 quand elle avait 13 ans.

C’est elle qui a insisté pour que l’on inscrive le mot « indifferenza » à l’entrée du mémorial, ce n’est donc pas surprenant que ce soit elle qui ait souligné que les sociétés européennes contemporaines faisaient preuve d’indifférence envers ces migrants.

« Quand je fus expulsé de l’école, très peu de gens ont remarqué que mon siège était devenu soudainement vide ; très peu de gens n’ont pas tourné leur tête quand ils me croisaient dans les rues. Aujourd’hui, je suis témoin, avec étonnement, de ce qui se passe avec ces migrants qui cherchent de l’aide dans notre Europe opulente, où les gens gaspillent la nourriture et sont obsédés par l’achat de nouvelles choses, même si leurs maisons sont déjà pleines », a déclaré Segre, lors d’une conférence dans l’auditorium du mémorial mardi.

« Cependant, je dois souligner qu’il n’y a pas la même indifférence que celle qui entourait la persécution des Juifs à l’époque », a poursuivi Segre.

La survivante de l’Holocauste, maintenant âgée de 85 ans, a noté une similitude entre les scafisti, les gens qui font rentrer clandestinement des migrants d’Afrique du Nord en Europe aujourd’hui, et le Passatori, qui faisait passer clandestinement les gens à travers la frontière entre l’Italie et la Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale.

« Depuis le premier instant où j’ai entendu parler de ces gens qui font des profits sur la souffrance des autres migrants, en utilisant souvent des bateaux dangereux et inadaptés pour les faire rentrer, j’ai immédiatement pensé que c’était une histoire que j’avais déjà vu se passer, il y a plusieurs décennies », s’est remémorée Segre.

La plupart des réfugiés africains logé par Mémorial de l'Holocauste de Milan depuis le 22 juin 2015 n'auront aucune idée de la signification de ces wagons, ou de l'emplacement qui les abrite (Crédit : Autorisation)

La plupart des réfugiés africains logé par Mémorial de l’Holocauste de Milan depuis le 22 juin 2015 n’auront aucune compréhension de la signification de ces wagons et de ces lieux. (Crédit : Autorisation)

Quant aux migrants, leur dire ce que représente le mémorial n’est pas une priorité.

Mabit est une petite fille dynamique de 6 ans qui court et saute partout à la grande joie de ses jeunes parents et de tous les bénévoles. Son sourire est suffisant pour rappeler à tous l’importance de cette mission.

Les repas pour les réfugiés sont fournis par Beteavon, la soupe populaire de Chabad, tandis que les bénévoles appartiennent à l’organisation catholique Sant’Egidio, qui a redécouvert en premier le site de la plate-forme 21 en 1994 et qui fait partie aujourd’hui des partenaires de la Fondazione Memoriale. Les autres partenaires sont l’UCEI, la communauté juive de Milan, le Centre de documentation juive contemporaine ou la municipalité de Milan.

« Je pense que le fait que nous, chrétiens, juifs et musulmans, travaillions tous ensemble pour aider ces gens est un aspect très significatif de cette initiative », a déclaré Giorgio Del Zanna, le président de Sant’Egidio.

Pendant ce temps, alors que la nuit passe, de nouveaux réfugiés arrivent. Ils reçoivent de la nourriture et s’assoient pour manger tous ensemble. Tout d’un coup, un bambin s’est éclipsé d’un groupe de femmes au milieu duquel il était, et a commencé à ramper rapidement sur le plancher devant une petite fille qui l’a ramassé et l’a attaché sur son dos, et a marché d’avant en arrière pour le bercer pour qu’il puisse s’endormir.

« C’est vraiment bien ici », a commenté Robert, 25 ans, de l’Erythrée, l’un des très rares migrants qui parle un peu l’anglais. Il souligne qu’il est en Italie seulement temporairement. Son rêve est de partir pour l’Angleterre.

« Nous luttons juste pour une vie meilleure », dit-il.

« C’est vraiment important que les pays européens qui peuvent faire quelque chose pour nous aider puissent comprendre cela », conclut-il.