Le vote écrasant de 274 contre 12 députés britanniques pour exhorter leur gouvernement à reconnaître un Etat palestinien n’est pas un séisme diplomatique. Mais il s’agit certainement d’une secousse – et cela pourrait évoluer vers des situations de plus en plus difficiles pour Israël – difficile de débattre et de se tenir contre ces mesures unilatérales.

Le vote – symbolique et non contraignant – de la Chambre des Communes – poussant le gouvernement de David Cameron à « reconnaître l’Etat de Palestine aux côtés de l’Etat d’Israël, en tant que contribution à une solution négociée à deux Etats » – ne changera pas la politique officielle britannique vis-à-vis du conflit israélo-palestinien.

La question sera probablement discutée dans la presse pendant quelques jours, les militants pro-palestiniens célébrant leur victoire et les responsables israéliens condamnant cette décision comme prématurée et inutile. Mais il y aura peu ou sinon aucune retombée diplomatique immédiate.

Le Premier ministre Cameron ne s’est pas montré lors du vote, et a cherché à en minimiser l’impact : « J’ai été assez clair sur la position du gouvernement [sur un Etat palestinien] et cela ne changera pas, » a déclaré son porte-parole avant la discussion de lundi.

Et les proches amis d’Israël dans le parti conservateur sont catégoriques sur le fait que rien n’a changé. « Le gouvernement [britannique] soutient la reprise des négociations par Israël et les Palestiniens et n’est pas en faveur de mesures unilatérales palestiniennes à l’ONU ou ailleurs » a déclaré Stuart Polak, le directeur des Amis d’Israël pour le parti conservateur.

« Le fait que quelques voix, très partisanes au sein des députés travaillistes, avec l’aide d’Ed Miliband [président du parti et chef de l’opposition], puissent concevoir un vote comme celui-ci, ne change rien à la politique étrangère britannique. C’est un débat d’arrière-banc qui ne change en rien la politique du gouvernement ».

Le chef du parti travailliste britannique Ed Miliband (Crédit : Ed Miliband/Flickr)

Le chef du Parti travailliste britannique Ed Miliband (Crédit : Ed Miliband/Flickr)

Pourtant, certains responsables israéliens ont reconnu en privé leur inquiétude sur le fait que le Parlement d’un pays important – l’ancienne puissance mandataire en Palestine – approuve un Etat palestinien de manière unilatérale, surtout après que le nouveau gouvernement à Stockholm ait annoncé plus tôt ce mois-ci que la Suède « reconnaîtra l’Etat de Palestine ».

La motion proposée par le député Labour Grahame Morris et discutée dans une Commission de la Chambre des communes, est symbolique et non contraignante, mais elle pourrait déclencher un effet domino dans toute l’Europe, selon des responsables à Ramallah et à Jérusalem.

« Quel que soit le caractère non contraignant du vote, il aura un impact significatif sur les politiques et les décisions à venir du gouvernement britannique sur la Palestine, » a estimé Hanan Ashrawi, une des responsables de l’OLP.

« Il y a bien des raisons de s’inquiéter,» a déclaré lundi au Times of Israel un responsable diplomatique israélien de haut rang. « Non pas parce que cela va se traduire dans la politique du gouvernement actuel, mais parce que c’est un marqueur pour l’opinion publique. Cela crée une tendance, d’une certaine manière ».

La décision a tout de même le potentiel pour un éventuel changement de politique au Royaume-Uni, a ajouté le haut fonctionnaire, parlant sous condition d’anonymat. « Si elle avait échoué, elle aurait renforcé ceux qui exhortent le gouvernement à ne pas soutenir de mesures unilatérales envers les Palestiniens et les aurait poussé à négocier avec Israël à la place, » a-t-il affirmé. « Mais le vote a réussi, et maintenant il pourrait avoir l’effet inverse ».

Dans le camp britannique pro-israélien, le vote est décrit avec insistance comme étant d’une importance marginale – simplement comme une victoire morale pour la cause palestinienne qui a peu ou pas d’importance en dehors des limites de la politique des partis britanniques.

« C’est plus important en termes de politique intérieure que pour la politique étrangère britannique, » estime Toby Greene, directeur de recherche au Britain Israel Communications and Research Center (BICOM), un think tank pro-israélien. « L’impact sur ​​la politique du gouvernement britannique est limité. Cela ne reflète pas la politique du gouvernement et ne l’influencera pas ».

Greene ne s’est pas dit vraiment inquiet qu’une telle décision amène d’autres pays européens à faire de même. En règle générale, l’UE aime à maintenir un certain degré d’unité sur ce genre de sujet, a-t-il expliqué. « Bien que la Suède ait indiqué vouloir faire bande à part, il n’y a pas de consensus parmi les principaux pays de l’UE en faveur de la reconnaissance de la Palestine en dehors d’un accord avec Israël. Je ne m’attends pas à ce que cela change dans un avenir immédiat ».

David Burrowes, un député britannique qui appartient aussi au groupe d’amitié avec Israël au sein du Parti conservateur, a décidé de ne pas être présent lors du vote et de passer un peu de temps à visiter la Terre sainte en tant qu’invité d’une fondation (Israel Allies Foundation). Sûr que l’opposition allait gagner le vote de toute façon, il a estimé qu’il était plus important de montrer le soutien à Israël sur le terrain que de voter « Non » en vain à Londres.

« Il ne faut pas sous-estimer le fait que les partisans du « Oui » avaient l’avantage, » a expliqué Burrowes. « Mais le Premier ministre Cameron a été très clair à propos de la position du gouvernement », a-t-il ajouté. « Le fait qu’un groupe de députés de l’opposition puisse faire passer une motion comme celle-ci ne modifie pas ce que fait le gouvernement ».

Pourtant, l’actuelle coalition des conservateurs et des libéraux-démocrates ne sera pas au pouvoir pour toujours. Avant les élections générales de mai 2015, la plupart des sondages donnent d’ailleurs une légère avance pour les Travailllistes.

Miliband, qui a voté en faveur de la motion de lundi, pourrait consacrer la reconnaissance d’un Etat palestinien en tant que politique officielle du gouvernement, affirme Burrowes.

« Il est prêt à sacrifier les questions à long terme [comme le conflit israélo-palestinien] à l’autel de l’opportunisme politique » estime le député. « S’il devient le prochain Premier ministre, oui, il y aura beaucoup de pression sur lui, et peut-être un mandat pour faire bouger les choses sur la reconnaissance palestinienne. »

Peut-être. Le secrétaire aux Affaires étrangères du Labour, Douglas Alexander, a réitéré la semaine dernière dans un article le soutien de son parti pour le « principe de la reconnaissance d’un Etat palestinien ». Pourtant, Alexander a également pris soin de souligner que la motion de lundi au Parlement « n’engage pas le Labour à la reconnaissance immédiate de la Palestine, ou à mandater le gouvernement britannique à reconnaître immédiatement l’Etat de Palestine ».

« Nous avons clairement fait entendre précédemment que les mesures prises par les gouvernements en dehors d’un processus international plus large ne ​​contribueront pas à des progrès significatifs dans les négociations en vue d’une solution à deux Etats ».

Confus ? On est en droit de l’être.

Une rectification historique de la Déclaration Balfour ?

Depuis que la Grande-Bretagne est membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies et l’une des trois plus grandes puissances de l’UE, les décisions prises par son Parlement, même symboliques, ont un poids diplomatique supérieur aux déclarations d’un Premier ministre suédois.

Ce vote pourrait inspirer d’autres grands pays européens à faire de même. La France a longtemps joué avec l’idée de reconnaître unilatéralement un Etat palestinien, mais a jusqu’à présent refusé de se lancer, en dépit des meilleurs efforts de lobbying des Palestiniens. (Paris pourrait « à un moment donné » reconnaître la Palestine, a déclaré la semaine dernière un porte-parole du gouvernement.)

L’Allemagne a clairement indiqué qu’il n’y aurait pas une telle avancée en l’absence d’un accord de paix. « Il doit y avoir une reconnaissance mutuelle, » avait fait savoir la chancelière Angela Merkel en promettant de ne jamais reconnaître un Etat palestinien sans l’accord d’Israël.

Le Royaume-Uni est historiquement beaucoup plus connecté à cette région que la plupart des autres pays européens, un fait sur lequel les Palestiniens cherchent à capitaliser.

Un vote pour le « Oui », avait prévenu avant le débat Hanan Ashrawi, « serait la première étape claire prise par le Royaume-Uni dans le cadre du processus de rectification historique des conséquences désastreuses de la Déclaration Balfour et du Mandat britannique sur la Palestine qui a pris fin en 1948 avec la création de l’Etat d’Israël ».

Mais la plupart des observateurs israéliens et britanniques rejettent tout lien avec la Déclaration Balfour de 1917 – dans laquelle Londres avait déclaré qu’il considérait favorablement l’établissement en Palestine d’un « foyer national pour le peuple juif ».

« Les liens Israël-Royaume-Uni ne sont pas basés principalement par l’histoire de la Grande-Bretagne dans la région, » estime Toby Greene du BICOM.

« La politique britannique dans l’arène israélo-palestinienne », ajoute-t-il, « est généralement déterminée par ce que le gouvernement du Royaume-Uni estime servir au mieux l’intérêt de la paix et de la stabilité : le soutien à un processus de paix négocié et le fait de se mettre derrière les États-Unis en tant que leader dans ce processus ».

« Le Royaume-Uni a eu tendance à éviter les postures symboliques et déclaratives en faveur de l’aide possible pour la construction de l’Etat palestinien sur le terrain en se rangeant à l’approche ‘par le haut’ que mènent les Américains pour la paix ».

Le temps nous dira si cette position pourra tenir après le vote massif de lundi en faveur d’un Etat palestinien.